‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 127 sur 347 · Malmesbury, Mémoires, 18 avril · texte numérisé non relu

Malmesbury, Mémoires, 18 avril

Cavour. — in. 12

mais non au rang des grandes puissances. Le ministre de Prusse à Turin se joignait à cette démarche.

A Paris, on crut d'abord à la fin de la crise. « Le vent après avoir soufflé la tempête toute la nuit s'est apaisé (ce matin) et nous sommes dans une embellie », écrivait le ministre de la Guerre1. Mais on apprit que Cavour résistait; il écrivait le même jour : « Dussions-nous succomber les armes à la main, ce serait moins mal que de tomber dans le désordre ou l'anarchie 2 » ; il annonçait les conséquences désastreuses du licenciement des volontaires, des désordres à l'intérieur, la révolution à nos portes, Mazzini quittant l'Angleterre, venant se cacher à Gênes. A l'heure où Cavour envoyait ces lignes, l'honnête Walewski tentait un effort désespéré. Le 18 avril, à midi, il télégraphiait en chiffres à La Tour d'Auvergne3 : « Pour vous seul. Dites à Cavour que, non pas le ministre des Affaires étrangères, mais le comte Walewski lui conseille de répondre, à l'instant, par télégraphe : « Le Piémont adhère au principe d'un désarmement général dont l'exécution sera réglée à l'ouverture du Congrès avec le concours d'un plénipotentiaire sarde ». Si cette réponse n'est pas faite à l'instant et sans commentaires, le comte Cavour prend sur lui une grave responsabilité, car, dans mon opinion il n'y aura pas de Congrès et les Autrichiens entreront sous peu de jours en Piémont. » Le ministre de Russie devait faire une pareille démarche. Et par surcroît, à 3 h. 45, Walewski télégraphiait encore, invoquant la seule autorité qui pût déterminer le ministère sarde : « L'empereur vous charge d'engager le Piémont à accepter le prin-

1. Le maréchal Vaillant au maréchal de Castellane, 18 avril 1859.

2. Cavour au prince Napoléon, 18 avril 1859 : la lettre arriva d'ailleurs à Paris après le départ des télégrammes de Walewski.

3. Les parties en italique d'après le texte môme de l'original.

cipe du désarmement... Nous n'accepterons le Congrès que si le Piémont et les autres Etats italiens sont invités à en faire partie1. »

Le prince de La Tour d'Auvergne se rendit à deux reprises au ministère : il y trouva Gavour nerveux, tendu, quinteux2 ; mais le président du Conseil était trop homme d'État pour ne point comprendre qu'il fallait céder ; il essaya de sauver la situation de son pays, et annonça au diplomate qu'il allait répondre en ces termes à MM. West et Brassier Saint- Simon : « Si l'Angleterre et la Prusse prennent l'engagement de faire admettre la Sardaigne au Congrès sur le pied des grandes puissances, le gouvernement du roi consentirait à admettre, ainsi que l'a fait la France, dès à présent, le principe du désarmement. Dans le cas contraire, il ne peut modifier la réponse qu'il a adressée hier à l'Angleterre3. » En même temps, Cavour appelait à son secours, par télégramme, le prince Napoléon, ajoutant : « Toscane s'est décidée pour accepter neutralité1 ».

« Admettre la Sardaigne sur le pied des grandes puis-

1. Le lendemain, alors qu'il croyait terminée cette phase de la crise, l'empereur écrivait à son cousin, au sujet de ces télégrammes : « La Tour d'Auvergne a pris pour une dépêche officielle une réflexion personnelle de Walewski. » L'empereur au prince Napoléon, 19 avril 1859. Revue des Deux Mondes du 1« février 1924, p. 520. En donnant avis de cette déclaration â Cavour, le prince Napoléon ajoutait : « Je sais que l'empereur a beaucoup grondé Walewski ». A Cavour, 20 avril, 3 heures après midi. Revue des Deux Mondes du 1er février 1924.

2. « ... Mauvaise humeur qu'il n'a guère dissimulée dans nos derniers entretiens. » La Tour d'Auvergne à Walewski, 19 avril. Cpr. les vivacités de Cavour au Congrès de Paris, supra, t. II, p. 382.

3. Télégrammes de La Tour d'Auvergne à Walewski, 18 avril, 5 heures et 8 heures; dans le premier, le ministre de France ajoutait : « Le comte de Cavour ne pense pas pouvoir faire davantage. » D'après le second, Cavour parlait « de l'admission du Piémont avec ou sans les Etats italiens ».

4. Au prince Napoléon, 18 avril 1859. C'est le télégramme qui provoqua le désaveu de Walewski par l'empereur. Supra, p n. 1.

sances », était-il écrit dans la réponse officielle de Cavour : mais l'Angleterre accepterait-elle ? Walewski ne le pensait pas, sachant que Malmesbury avait dit son dernier mot. Il fallait donc que le Piémont cédât encore sur ce point ; et le soir même à 8 h. 30, puis à 9 h. 45, le ministre français télégraphia encore à son représentant auprès de la cour sarde, qu'il avait la « presque certitude que le Piémont et les États italiens seront appelés à faire partie du Congrès... Mais demandez à M. de Cavour d'éviter d'employer la locution sur le pied des grandes puissances, car jamais on ne consentira à reconnaître la Sardaigne comme une grande puissance ». Dans la nuit, le baron A}^mé d'Aquin se rendit à la casa Cavour1 : tout était éteint; on réveilla le ministre qui dormait, épuisé de fatigue, et fit entrer dans sa chambre ; le jeune diplomate lui tendit les télégrammes ; dès qu'il les eut lus, Cavour s'émut, se frappant le front, les yeux dilatés, disant d'une voix pénétrante : « Il ne me reste plus maintenant qu'à me donner un coup de pistolet et me faire sauter la tête ». Avmé d'Aquin se retira, profondément touché d'une telle douleur. De bon matin, La Tour d'Auvergne se rend à son tour chez le président du Conseil : il le trouve plus calme, mais « très découragé », résigné néanmoins à des mesures d'attente, « les ordres déjà donnés aux troupes de se tenir prêtes à marcher sont suspendus. Le Conseil des ministres s'assemblera pour prendre les ordres du roi2 ».

Le Conseil en délibéra longuement dans la matinée du 19 ; on peut croire que le souverain était pour la voie pacifique, d'accord en cela avec « son ami » le chevalier d'Azeglio, qui,

i. D'après Massari, qui tenait ces renseignements de première main. Il conte di Cavour, p. 315.

2. La Tour d'Auvergne à Wale,vski, télégr. du 19 avril 1859, 9 h. 40 matin.

de Londres, envoyait des conseils de prudence ; Cavour luimême le comprenait : on ne pouvait que céder ; il parla de sa retraite, sans y persister, sur les vives instances de son roi et de ses collègues. A midi ', il adressait à Londres ce télégramme : « Puisque la France s'unit à l'Angleterre pour demander au Piémont le désarmement préalable, le gouvernement du roi, tout en prévoyant que cette mesure pourra avoir des conséquences fâcheuses pour la tranquillité de l'Italie, déclare être disposé à la subir. »

Malgré la sourde menace de mouvements révolutionnaires, c'était la pleine concession : l'Angleterre en fut satisfaite2, à Paris, on fut convaincu que la question italienne entrait dans une voie heureuse, et, le 21 avril, une note au Moniteur annonçait le désarmement général et la prochaine ouverture du Congrès. Mais Cavour était désespéré : en vain, le prince Napoléon lui télégraphiait-il : « C'est un triomphe moral pour le Piémont que son entrée au Congrès... une grande victoire3 » ; inutilement, l'empereur Napoléon lui faisait-il dire de « ne pas perdre courage ; tout encore peut prendre une bonne tournure 4 » ; et de même La Marmora tentait-il de le remonter : « Tous verront qu'en cette occasion la raison a vaincu ta tendance naturelle à opérer hardiment h » ; Cavour ne pouvait se consoler de ce qu'il tenait pour une humiliation, pour l'abandon ou, tout au moins, le recul lointain des grands desseins,

i. La Tour d'Auvergne à Walewski, second télégr. du 19 avril, midi 15.

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