La Tour d'Auvergne à Walewski, 22 avril
gouvernement britannique, M. West esquissa une timide tentative de conciliation, il eut beau jeu à répondre : « Qu'y puis-je ? les bons offices de tous les gouvernements se sont exercés en vain; on ne peut se prendre au Piémont de cet insuccès ».
Lorsqu'il fut certain de la prochaine arrivée des délégués autrichiens, il convoqua le Parlement pour lui soumettre un projet de loi confiant les pleins pouvoirs au roi Victor-Emmanuel pendant la durée d'une guerre désormais certaine. Le 23 avril, à midi, le président du Conseil lut à la Chambre une communication du gouvernement. En quelques phrases très simples, il retraça les négociations des derniers jours, mettant, comme c'était son droit, dans le meilleur jour l'attitude de la douce Sardaigne et dans le pire la noire conduite de la mauvaise Autriche ; il termina par un vibrant hommage au roi : « Qui pourrait être le meilleur gardien de nos libertés? Lui dont le nom, depuis dix années de règne, signifie loyauté et honneur; lui qui porta toujours haut et ferme le drapeau tricolore italien; lui qui, à ce moment même, se prépare à combattre pour la liberté et l'indépendance1 ». Ces paroles furent couvertes d'applaudissements. La séance, suspendue pour permettre aux députés de nommer une commission et à celle-ci d'examiner le projet de loi, fut reprise à trois heures. Les débats furent brefs, la majorité élevée, 110 contre 24 2, et lorsque le président Rattazzi eut prononcé les paroles sacramentelles : « la Chambre a adopté », un double cri s'éleva, retentissant, dans la salle comme dans les tribunes : « Viva il Re ! Viva l'Italia ! 3 »
1. Artom et Blanc, Œuvre parlementaire de Cavour, p. 503 à 505.
2. Outre deux abstentions dans l'extrême droite, délia Margherita et de Bosses.
3. Le projet fut adopté le surlendemain par le Sénat à l'unanimité.
A ce moment, Cavour reçut d'an ami un billet comportant ces simples mots : « Ils sont arrivés, je les ai vus ». Le chef du cabinet sortit et rencontrant ce même ami, lui dit : « Je viens de la séance de la dernière Chambre piémontaise ; la prochaine sera celle du royaume d'Italie ».
A cinq heures et quart, les envoyés de la Hofburg, baron de Kellersberg et comte Ceschi di Santa Croce, se présentaient au ministère des Affaires étrangères accompagnés par le ministre de Prusse, chargé depuis longtemps des intérêts autrichiens. Avec une élégance toute viennoise, Kellersberg remit un pli à Cavour; celui-ci lut, tira sa montre, constata qu'il était 5 h. 30 et donna rendez-vous au baron au 26 avril à la même heure1.
L'ultimatum autrichien, médiocre produit de chancellerie, préparé trop longtemps à l'avance, avait ranci en voyage, car il annonçait à l'Europe étonnée que « le cabinet de Turin paraissait n'avoir répondu que par un refus catégorique à l'invitation de mettre son armée sur pied de paix et d'accepter la garantie collective qui lui était offerte ». La phrase eût mérité une retouche après la concession sarde du 19 avril. Pour le reste, c'était la contre-partie du discours royal au Parlement de Turin, les doléances de la douce Autriche contre le méchant Piémont : mais, pour conclure, invitation « à mettre sans délai l'armée sur le pied de paix et à licencier les volontaires italiens »; faute de réponse satisfaisante dans les trois jours, « Sa Majesté l'Empereur devra, à son grand regret, recourir à la force des armes pour l'obtenir ».
Avisé par télégramme decet ultimatum, le comte Walewski
1. Dès le 21 avril, Napoléon III lui avait fait recommander « de ne pas trop se presser de répondre, afin de gagner le plus de temps possible pour les préparatifs militaires, s'il y a lieu ». Walewski à La Tour d'Auvergne. il avril, télégr. 11 heures matin.
engagea immédiatement le gouvernement sarde à lui adresser une note demandant, en raison de la menace d'invasion, l'envoi d'un corps d'armée de 50.000 Français comme mesure préalable de sûreté1, sollicitation qui fut adressée dans la matinée 2 ; mais, comme le cabinet de Paris avait pressenti la réponse, dans la nuit le ministre de la Guerre avait télégraphié au gouverneur de Lyon : « Ne perdez pas un instant. Faites savoir au maréchal Canrobert qu'il doit faire franchir la frontière sur-le-champ aux troupes de son corps d'armée3 ». Le lendemain, les longues files de soldats remontaient la A-allée de l'Arc.
Cependant le délai imparti par l'ultimatum arrivait à expiration; Cavour avait préparé la réponse en tenant compte des indications arrivées de Paris et de Londres'; « très polie », comme l'avait recommandé Napoléon III, elle rappelait que « la question du désarmement de la Sardaigne a... été l'objet de nombreuses négociations entre les grandes puissances et le gouvernement de Sa Majesté. Ces négociations ont abouti à une proposition formulée par l'Angleterre, à laquelle ont adhéré la France, la Prusse et la Russie. La Sardaigne l'a acceptée sans réserve ni arrière-pensée. . . Je ne saurais rien ajouter »... Correction parfaite, avec un brin d'impertinence.
Le 26 avril, à 5 h. 30, le baron Kellersberg et le comte Ceschi di Santa Croce revenaient au ministère des Affaires étrangères ; avec une courtoisie toute italienne, Cavour remit à Kellersberg un pli que celui-ci ne lut point. On se sépara