‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 337 sur 347 · CHAPITRE IX1 CAVOUR · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX1 CAVOUR

Piémontais par son père et une longue lignée, il a reçu par héritage les fortes qualités de cette race subalpine, solide, laborieuse, équilibrée, de vue droite, plus portée à la pratique du négoce qu'aux spéculations de l'esprit, attachée aux réalités plutôt qu'au lyrisme de la poésie ou aux splendeurs des arts; race de cultivateurs, d'industriels, de banquiers, suivant leur voie avec un robuste bon sens, et la joie dans l'action.

Par sa mère et sa famille maternelle, il subit l'influence de Genève, de la ville lettrée et savante, refuge des penseurs et des persécutés, où les financiers cultivent la philosophie, les simples bourgeois ont place aux conseils de l'Etat, et le petit peuple a dans le sang la passion de la liberté: république menue, — la parvulissime, raillait Voltaire, — mais qui depuis des siècles a gardé jalousement son indépendance, résistant aux escalades guerrières ou morales de ses voisins, parfois envahie, jamais soumise, lançant à travers le monde, et par son seul exemple, une propagande de pensée libre et de fierté nationale.

1. Je ne puis exprimer ici ma reconnaissance à tous ceux qui ont bien voulu m"aider de leurs précieuses indications : ils sont trop. Mais je tiens à remercier spécialement M. le professeur Monti, directeur du Museo del Risorgimento , à Milan, qui a généreusement facilité mes recherches bibliographiques; .MM. les directeurs et archivistes au ministère des Affaires étrangères, sans l'inépuisable complaisance desquels ces trois volumes n'auraient point eu le bénéfice d'une riche documentation inédite.

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Cette double formation, pratique et idéale, se retrouvera dans toute l'existence de Cavour : agriculteur et homme d'affaires, rompu à toutes les habiletés du métier, il réussira d'abord dans sa carrière ministérielle par les qualités qui ont fait sa fortune privée, la clarté, la méthode, l'esprit de suite, la hardiesse dans la prévoyance ; et, en même temps, il apportera dans son action politique un souffle d'indépendance, de libéralisme, de généreuse tolérance dont il imprégnera profondément la vie même de l'Italie nouvelle.

C'est l'indépendance qui se manifesta en lui la première : page du prince de Carignan, il n'en admet point la « livrée », « fait le jacobin », et s'aliène à jamais les faveurs de la cour ; officier, il supporte si mal la discipline, « servitude militaire », qu'il brise sa carrière pour défendre sa liberté de penser et de dire; rentré dans sa famille, il n'accepte pas l'autorité d'un père, qui, libéral mué en réactionnaire, ne comprend point les inquiétudes de son fils cadet et les compare fâcheusement à la sagesse anodine de l'aîné ; et, pour Camille, ce sont les années sombres, de découragement, d'aventures regrettables, voire de passions dégradantes, de détresse intellectuelle.

Pour l'en sortir, et par bonheur, il rencontre les nobles pensers de ses cousins genevois, la fréquentation de quelques Français d'élite, le contact de la vie politique en Angleterre. Les entretiens avec ses parents de Suisse, protestants alors qu'il est catholique, républicains tandis qu'il est royaliste, mais respectueux des opinions d'autrui, les lettres du bon philanthrope de Sellon, les lectures qui s'ensuivent, sont de meilleur aliment pour une intelligence de vingt-deux ans que les combinaisons du Goffo ou même les épitres plaintives de la marquise Giustiniani. A la légation de France, Camille a été séduit par l'esprit délicat, l'opinion raisonnable, le « juste

milieu » de MM. de Barante et d'Haussonville ; il retrouve à Paris et sur un plus grand théâtre, des hommes d'un même raffinement intellectuel, et, à les approcher, il se forme un idéal de chef d'État, sérieux et sensé, sur le modèle du sage duc Victor de Broglie. Admirateur, depuis sa jeunesse, de la littérature et de la politique anglaises, il saisit à Londres la vie parlementaire en pleine action ; il admire un peuple libre et maître de ses destins ; il envie le sort de ces jeunes hommes, députés au sortir de l'Université, ministres à trente ans.

Enfin et surtout, au retour du jeune voyageur, son père a Theureuse idée de lui confier la gérance de ses terres, et c'est à Léri que Camille dépouillera à jamais son pessimisme de surface : maître d'un vaste domaine, et seul dans sa ferme comme un marin à son banc de quart, il prend le goût et l'habitude du commandement, le sentiment de sa responsabilité, la hardiesse des initiatives intelligentes ; développant son activité agricole, il se lance dans des entreprises industrielles, commerciales, financières, où il trouve la fortune et l'autorité d'un grand homme d'affaires. Il fonde cette Association agraire où il rencontre pour la première fois ses amis et surtout ses adversaires politiques du surlendemain. Il écrit ces « Essais économiques » où il répand la bonne doctrine de l'école libérale. Et partout, aux champs, dans son cabinet, dans ses usines, il travaille et produit avec allégresse, amassant un riche trésor de connaissances et d'expériences, où, ministre, il n'aura qu'à puiser.

Cependant l'Italie entière est en renouveau, et de sa propre initiative, avant même la secousse de la Révolution française. Les réformes de Charles- Albert vont enfin donner à Cavour l'occasion d'entrer dans la vie publique dont il était jusqu'alors écarté par ses opinions trop connues du monarque. Il

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fonde ce journal au nom prédestiné, le Risorgimento, groupe un parti de « juste milieu ». combat joyeusement ses adversaires de droite et de gauche, et lorsque le roi, fidèle à sa parole (fidélité qui fera la grandeur de sa dynastie), octroie une constitution parlementaire, Cavour réalise cette ambition, née au Palais-Bourbon et à Westminster-Palace : être un chef au Parlement.

Il débutait en de tristes temps ; la Révolution, surgie en Italie dans l'enthousiasme, destinée à bouter l'étranger au delà des Alpes et à faire l'unité nationale sans qu'on en précisât d'ailleurs la forme, la Révolution échouait devant l'incapacité des uns et la trahison des autres; le Piémont, demeuré seul dans la lutte, était écrasé à Custozza, obtenait à grand'peine un armistice, implorait vainement l'appui de la République française, s'agitait stérilement six mois durant, et, lorsqu'avec audace Charles-Albert reprenait les hostilités, la débâcle de Novare le contraignait à l'abdication. Un an après les « journées de mars », l'Autriche triomphait de son dernier et chétif adversaire, et l'Italie était plus divisée que jamais.

Ils ne désespérèrent pas néanmoins, ces hommes de grand cœur à qui est due l'Italie moderne, et surtout ces deux, le jeune roi, d'extérieur fruste, mais d'âme forte, et le député qui écrivait au lendemain du désastre : « Il ne faut pas perdre courage ; tant que la liberté existera dans un angle de la péninsule, il n'y a pas lieu de désespérer de l'avenir ». Sans doute, la déception, les deuils, les craintes « voilaient l'avenir du Piémont d'un crêpe funèbre », le petit royaume se divisait en lui-même, la Savoie mécontente se tournait vers la France, et Gênes s'insurgeait. Dans la péninsule comme à l'étranger, les monarques de réaction se liguaient contre' e jeune roi, couronné de la veille et rétif aux mesures

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de terreur dont eux-mêmes usaient et abusaient. Mais Massimo d'Azeglio rétablissait l'ordre avec fermeté ; Cavour réunissait et dirigeait à la Chambre un parti de gouvernement ; intervenant dans tous les débats, séduisant ceux-ci, houspillant ceux-là, il s'impose comme le leader des modérés, et, en octobre 1850, comme un inévitable ministre.

Pendant dix années, sauf deux parenthèses de six mois chacune, il ne quitte plus le ministère, et ce petit homme incarne un mouvement national qu'il cultive, développe et rend irrésistible. Chaque année, son autorité grandira par le prestige de son génie et de ses succès. Il devient le héros légendaire du Risorgimento : l'aspect est courtaud et lourdaud, sans élégance, mais plein de bonhomie, l'accueil aimable et joyeux, toute la finesse de l'intelligence révélée dans un pli du sourire et l'éclat d'un regard pétillant. Dans son cabinet, son labeur est formidable ; aux époques de crise, il consacre dix-huit heures par jour aux affaires, recevant du matin au soir, travaillant solitaire dans le silence de la nuit, l'esprit tendu, la fatigue ne se révélant parfois que dans un accès de colère. Nulle part il ne se trouve mieux qu'au Parlement, car il en aime les couloirs comme la salle, et qu'il fasse les cent pas avec quelque ami, ou qu'il écoute de son banc ministériel en brandissant son éternel couteau à papier, ou qu'il parle avec un sens pratique, une justesse d'argumentation qui imposent son opinion, il puise ici son réconfort et son assurance, comme Antée qui retrouvait ses forces en touchant la terre. « Je ne me suis jamais senti si faible, a-t-il écrit, que lorsque les Chambres étaient fermées. »

Sans doute est-il homme d'autorité, car il sait que les grands desseins ne sont réalisés que par les gouvernements forts et que le royaume de ce monde n'appartient point aux débonnaires : mais il ne recherche que l'autorité consentie à

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un chef par le libre gré d'un peuple et ne vise qu'à la dictature de l'intelligence. Parti de rien, sans alliances, sans traditions de conquêtes, sans armée, sans finances, — et c'est en quoi il diffère de Bismarck et lui est supérieur, — il ne peut réussir par la force, qui lui manque, et son succès n'est possible que dans la liberté.

Sans nul dogmatisme, il ne s'attache pas à un système intangible ni ne pose des aphorismes tranchants : de là les variations et les contradictions apparentes de sa politique ; car il procède au mieux des événements. A mesure que s'avancent les années et que s'affirmera son succès, il développera son ambition, son audace s'accroîtra, ses procédés deviendront révolutionnaires ; sans préjugé comme sans scrupules, démentant dans ses déclarations officielles les agissements secrets de ses amis, de ses agents, de lui-même, il tournera les obstacles qu'il ne peut renverser, poussant toujours vers le même but avec une ténacité imperturbable, car une nation doit avancer ou périr : ingredire o perire.

Dans le désarroi du royaume sarde, en 1850, le premier devoir de l'homme d'État est de rétablir l'ordre et la confiance, et Cavour s'y occupe avec une allègre activité. Ministre du Commerce, il bouleverse les vieux règlements, abaisse les taxes douanières, assure à l'industrie et aux transactions un essor jusqu'alors inconnu en Piémont; ministre de la Marine, il développe les deux flottes, de guerre et de commerce; ministre des Finances, il veut des bilans nets, un budget en équilibre, des impôts mieux répartis. Loin de s'absorber dans ses trois ministères, il intervient dans tous les grands débats, apportant à ses collègues en détresse l'appui de sa parole claire et persuasive, les évinçant parfois d'un geste un peu brusque, mais si utilement, qu' « on ne peut plus se passer de lui ». Désormais, il

veut avoir son parti, non plus voué à la conservation des rites, mais assurant par d'audacieuses innovations l'avenir de son pays ; à l'insu d'Azeglio, il noue avec Rattazzi ce connubio des centres, qui fit scandale d'abord, autorité ensuite ; indigné, le président le chasse du Conseil et Cavour part en voyage, sûr d'un prochain retour, car, lui débarqué, le gouvernement est en désarroi comme un navire dont le pilote est disparu.

Une demi-année ne s'est point écoulée qu'il est rappelé par le roi : mais il pose ses conditions, car, s'il a été un ministre turbulent, il veut être un président incontesté : tous lui cèdent, et il empoigne joyeusement le gouvernail : le navire est renfloué.

Trois années passent, non sans luttes, et qui vont parfois au tragique, mais de travail fécond : les finances, si longtemps obérées, sont en équilibre stable, et l'agriculture, le commerce, l'industrie en pleine prospérité ; les exportations progressent chaque année ; l'armée est réorganisée ; le pays, écrasé en 1848 et 1849, a repris confiance en lui-même et foi dans son avenir, car il se sent dirigé d'une main forte et sûre. L'homme d'Etat a dans son peuple un ferme soutien : il peut maintenant regarder au delà des frontières.

Il est encore loin de penser à l'unité de l'Italie, sous la monarchie sarde. Son grand adversaire, Mazzini, a conçu le projet de la République italienne, une et indivisible, de la Sicile aux Alpes ; Cavour n'a point de tels concepts ; son sens pratique recherche de promptes réalisations, par étapes. Affirmer l'indépendance du Piémont envers l'Autriche, assurer dans la péninsule la primauté de la monarchie sarde, grouper autour d'elle toutes les forces italiennes, puis partir en guerre contre la maison de Habsbourg et venger les défaites de 1848 et 1849, tel est son dessein immédiat. Pour le réa-

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liser, des alliances sont indispensables, qu'il faut provoquer en offrant afin de recevoir, do ut des. La guerre de Crimée lui offre une occasion dont il tirera un merveilleux parti.

La première idée de l'intervention vint du roi. « C'est moi qui ai parlé », disait-il fièrement au duc de Guiche. Cavour avait d'abord hésité devant les difficultés financières, militaires, politiques, l'hostilité de ses collègues au Conseil. Mais Victor-Emmanuel, peut-être à l'instigation de son habile ministre, avait déclaré : « Je le veux », et, sûr de cet appui souverain, Cavour avait pendant de longs mois préparé l'alliance avec une ténacité victorieuse de tous les obstacles : les ministres vacillants sont ralliés, et le seul qui résiste, est écarté; l'opinion publique est retournée; les soldats et les navires sont en état de partir; tout est prêt, et le 10 janvier 1855 est signé le traité d'adhésion : acte d'une portée incalculable, première manifestation d'une politique forte et sûre, qui en quinze années fera l'Italie nouvelle et conduira Victor-Emmanuel de Turin au Quirinal. Les quatre mille Sardes en Crimée, au péril à côté de leurs camarades anglais et français, représentent non le royaume de Sardaigne, mais l'Italie entière, et la Tchernaïa est une victoire nationale. Les hostilités terminées, le petit Piémont est admis au Congrès en égal des grandes puissances.

Cavour traite pendant un mois en marge des négociations officielles pour obtenir que la question italienne soit posée devant l'Europe réunie, et le 8 avril, Walewski, avec d'onctueux et prudents détours, met enjeu le régime même de la péninsule; le diplomate autrichien s'indigne, mais ses protestations importent peu; une interrogation est lancée, qu'il n'est plus possible d'étouffer. C'est tout, — et Cavour part mécontent, n'ayant obtenu « aucun avantage immédiat et matériel » ; mais, avec une habileté suprême, il transforme sa déception

en triomphe : et c'est justice, car l'Italie a remporté une victoire morale et d'une importance telle, qu' « on peut attendre l'issue avec une entière confiance » .

Désormais Cavour élargit ses ambitions : il ne se contente plus de fortifier son pays, en profitant de son pouvoir personnel qui est sans limites, car il est sans violence ; il pousse son action dans l'Italie entière où une modification profonde s'opère dans les esprits ; à voir le gouvernement de Turin allègre, respectueux de toutes les libertés, fort par le consentement unanime, les patriotes de toute la péninsule conçoivent de nouvelles espérances et rectifient leurs projets originaires; ils se détournent de Mazzini, dont les splendides desseins n'aboutissent qu'à de sanglantes et vaines « journées)), l'aventure de Pisacane et l'émeute de Gênes en sont les dernières; sauf un petit groupe de séides, tous vont à l'homme nouveau, même Garibaldi, celte force de la nature, et Manin, ce pur républicain, qui écrit : « Je plante le premier l'étendard de l'unification : l'Italie avec le roi sarde ». Pour réunir toutes ces volontés éparses, Cavour encourage la création et le développement de la Société nationale, mais en cachette, dans la coulisse, prêt à la renier « comme saint Pierre » si elle le compromet, comme à l'appuyer de toutes ses forces occultes ; politique double, sans doute, mais habile et faite de cette ruse qui est l'arme des faibles. Ceci ne suffit point; car réduite à ses propres ressources, malgré tous ses efforts et tous ses sacrifices, l'Italie ne pourra se « faire d'elle-même »; un allié est nécessaire et Cavour l'a trouvé.

Dans ses entretiens avec Napoléon III, en 18o2, en 1N.V>.'), surtout en 1856, le subtil Piémontais a pénétré le « secret de l'empereur » : par une affinité de races, par ses souvenirs de jeunesse et de ses luttes en 1831, par sa politique des

nationalités, née d'un sentiment démocratique qu'il pratique si mal en France, par sa haine de l'Autriche, rédactrice des traités de Vienne que lui-même entend déchirer, Napoléon est naturellement favorable aux Italiens et à la renaissance de leur unité; porté donc à intervenir et même par les armes, il n'est embarrassé que parla situation des États du pape, car il ne domine sa propre nation qu'avec l'appui des catholiques; de ce chef encore, il laissera faire, pourvu qu'il paraisse contraint; et l'habileté deCavour sera d'obtenir son concours à une œuvre que l'empereur pourra officiellement désavouer. L'attentat d'Orsini, qui pouvait, qui devait tout compromettre, confirme dans l'âme de Cavour cette conviction que le grand taciturne est disposé à tout consentir, tout, même Rome. A Plombières un pacte est passé entre les deux hommes, d'autant plus étendu et solide que rien n'est écrit, sauf une lettre de Cavour à son roi : la maison de Savoie donnera sa fille et son berceau, mais elle recevra l'Italie septentrionale, — pour commencer.

Des mois s'écoulent, le contrat est signé, le mariage célébré, de graves paroles prononcées; mais, en France, l'opposition est si forte aux desseins de l'empereur et si vive la menace sur le Rhin que tout est encore remis en question. Le ministre sarde accourt à Paris, en repart le cœur plein d'amertume, car il n'a rien obtenu; quelques semaines encore, on piétine et Cavour s'irrite, « les nerfs détraqués ». Mais, dans un coup de folie, l'Autriche lance le mouvement qui doit la frapper : Quos vult perdere, Jupiter dementat.

La lutte est engagée dans les plaines lombardes et les désastres des années douloureuses sont vengés, chacun, par une ironie de l'histoire, à sa place même, Novare à Magenta et Custozza à Solferino; l'Italie est en révolution; à Florence, Parme, Modène, Bologne, princes ou légat en fuite sont

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remplacés par des Commissaires du Piémont. Mais la guerre a ses hasards et ses brusques retournements : victorieux jusqu'à l'Adige, l'empereur des Français est menacé d'une invasion sur le Rhin et contraint de s'arrêter avant que l'Italie soit libre « des Alpes jusqu'à l'Adriatique »; à persister, il eût risqué sa couronne. Cette solution imprévue met Cavour dans une colère dont l'excès mesure l'ampleur de ses ambitions; le roi est plus sage qui se contente, pour le moment, de l'acquisition immédiate de la Lombardie, et prochaine des duchés avec les Romagnes; mais Camille s'indigne, rugit, quitte le ministère en faisant claquer la porte, laissant à d'autres la responsabilité d'une « paix tronquée ».

A la réflexion, il se calma, comprenant qu'un mouvement si fortement engagé ne se pouvait arrêter, pestant contre ses successeurs qui le remplaçaient si mal. . . à son avis, et leur faisant une guerre au couteau. Et, de fait, sa présence au gouvernement était indispensable, car lui seul était capable de tout oser, pour tout réaliser.

En janvier 1860, au retour de Cavour au pouvoir, commença pour lui l'année de gloire. Son parti est pris désormais, il n'admet plus qu'une solution au problème italien : l'unité de toute la péninsule par la monarchie de Savoie, et il la veut quels que soient les moyens nécessaires pour la réaliser, maniant avec une égale habileté tantôt l'audace et tantôt la ruse, diplomate retors et prêt à toutes les duplicités, parlementaire franc et dévoilant toutes ses ambitions, combattant « à visière levée » ou bien mettant son masque; bref, luimême l'a dit, « révolutionnaire et conspirateur », mais rien que par la volonté du peuple et pour la grandeur de la patrie.

Pour commencer, il se lance dans deux affaires connexes jusqu'à l'indivisibilité : afin de permettre l'annexion des Légations et des duchés, les électeurs sont convoqués, car il

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n'est dans la pensée de ce franc libéral point de changement de nationalité sans le libre consentement des populations; et, pour que cette annexion soit acceptée de Napoléon, Victor- Emmanuel cède à la France la Savoie et le comté de Nice qui viennent ainsi à leur patrie naturelle; les deux opérations sont parallèles, contemporaines, l'une complète l'autre. Le suffrage universel ratifie ce que les hommes d'Etat ont décidé. Le royaume agrandi s'étend maintenant « des Alpes à l'Adriatique ».

Ce n'est qu'un début, le plus difficile reste à faire, et pour le réaliser Gavour pratique cette politique paradoxale, mais d'une logique révolutionnaire : créer le désordre pour rentrer dans l'ordre. Une insurrection éclate en Sicile, fomentée par deux hardis mazziniens : abandonnée à elle-même, elle n'eût abouti qu'à une sanglante répression, comme tant d'autres. Mais Garibaldi reçoit de la Société nationale, donc de Cavour, argent, armes et munitions, il hâte à Gênes ses derniers préparatifs, — à l'heure où Cavour prolonge son séjour à Bologne pour admirer la Sainte Cécile de Raphaël. Le héros est parti, et le ministre rentré à Turin; tandis que l'un cingle vers la Sardaigne, l'autre proteste contre tout soupçon de connivence dans l'entreprise. Quand le premier débarque à Marsala et prend Palerme, le second facilite l'envoi des renforts tout en assurant aux puissances étrangères qu'il ne connaît pas ces gens-là. Et quand le roi de Naples, tout de même, s'émeut et crie, le cabinet sarde se déclare prêt à négocier, à recevoir les bons avis de la France et de l'Angleterre, à causer avec les délégués napolitains, à examiner les avant-projets de protocoles préparatoires, — de telle manière que les semaines passent, que les Mille ont conquis la Sicile, qu'ils franchissent le détroit et courent sur Naples à franc étrier.

Déjà Cavour est mystérieusement engagé dans une nouvelle affaire, et plus difficile : la conquête de deux provinces pontificales. Sans doute, Victor-Emmanuel et son premier ministre ont envoyé à Rome des lettres de déférents conseils; mais leurs agents secrets parcourent les Marches et TOmbrie, préparant les insurrections qui éclateront à l'heure voulue, quand Napoléon aura acquiescé à Ghambéry avant de partir pour l'Algérie, quand le général Fanti aura massé ses troupes sur la frontière, et quand l'invasion des deux provinces ne sera plus qu'une promenade militaire. Ici le cabinet de Turin ne peut nier sa participation à une expédition faite par ses propres soldats, mais il l'explique par de hautes raisons de sentiment et d'ordre public, et ne faut-il pas que Victor-Emmanuel aille à Naples pour empêcher que Garibaldi ne remplace la monarchie écroulée par un régime mazzinien ? Victor-Emmanuel entre en triomphateur à Xaples et le « héros » lui remet le pouvoir pour se retirer à Gapri avec une simplicité de la plus pure noblesse.

Cependant un orage monte sur la frontière lombarde, où l'Autriche a accumulé des troupes, préparé une agression pour laquelle elle n'attend que l'autorisation du tsar. Cavour sait le péril, il y fait face, hardiment, la nuque droite, préparant la riposte, appelant à la rescousse l'impérial allié : les nuages se dissipent, la crise est passée, l'unité italienne est faite.

Certes, les difficultés s'accumulaient encore : il s'agissait d'amalgamer des peuples différents de mœurs, de législation et d'histoire; Xaples et la Sicile s'agitaient fiévreusement, dans un inquiétant état moral et politique; les bataillons français étaient toujours à Rome et les Autrichiens se fortifiaient dans Vérone pour conserver Venise. Mais Cavour, ayant tenté en vain de s'entendre avec le Vatican, négociait secrètement avec les Tuileries; il esquissai! d'une m. in légère une entente

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avec la Prusse, fondée sur la réalisation de pareilles ambitions; il préparait l'armée nationale, pour le suprême combat, qui délivrerait la Vénétie et chasserait de l'Italie le dernier des soldats étrangers. Brusquement, en coup de foudre, épuisé par un effort qui dépassait les forces humaines, il tombe et il meurt.

Il laissait son œuvre inachevée, mais poussée à un point tel que l'unité nationale était désormais certaine, œuvre de temps et de persévérance. Un mouvement était déclenché, d'une force telle que nul ne pouvait l'empêcher de parvenir à son inévitable fin. Depuis les traités de 1815, l'Italie s'est remuée tantôt sourdement et tantôt au plein jour des révolutions, pour se débarrasser du joug imposé par les diplomates de Vienne et pour revivre en grande et libre nation. Gavour n'a pas suscité ce mouvement, et en ce sens il n'a point fait luimême l'unité nationale. Son génie fut de faire du Piémont un Etat fort, d'esprit libre, d'initiative hardie, attirant la confiance de tous les patriotes italiens, de coordonner des forces jusqu'alors éparses, souvent contradictoires, en ralliant conservateurs modérés, radicaux, révolutionnaires à un même dessein, la formation de l'unité italienne par la monarchie sarde; de sceller avec un puissant voisin une alliance assez solide pour résister aux heurts d'intérêts et assez intime pour aller jusqu'à la guerre en commun ; de convaincre l'Angleterre, neutraliser la Prusse et la Russie, battre l'Autriche; d'étendre par étapes successives la souveraineté de Victor-Emmanuel des Alpes à la Sicile; et cela sans rudesse envers les provinces nouvelles, en justifiant leur annexion par le vote presque unanime des populations, en respectant les consciences et les libertés individuelles.

Dans ce travail de dix ans, il a pu commettre des erreurs ;

mais avec quelle souplesse il a su les réparer; avec quelle inépuisable richesse de ressources, avec quelle pénétration il a utilisé la complaisance de ses alliés, l'indifférence des neutres, les fautes de ses adversaires ; avec quelle force il a profité du mouvement national et insufflé aujeune royaume cet esprit de « gouvernement libre par des hommes libres », dont lui-même était épris dès ses jeunes années; il a fait et marqué une nation à son coin. Là est l'unité de sa vie, et là sa gloire.

Pendant de nombreuses années, j'ai suivi Cavour dans tous les sentiers de sa prestigieuse carrière : je l'ai vu jeune homme ardent, agriculteur et financier avisé, économiste pénétrant, ministre aux idées larges et généreuses,' président du Conseil tout ensemble audacieux et prudent. Mais où j'aime à me le représenter une dernière fois, c'est dans ce terrible automne de 1860 : Victor-Emmanuel guerroie dans le Midi, le Saint-Père s'indigne, les puissances étrangères protestent aigrement, l'Autriche se prépare à la guerre; dans le cabinet du chef du gouvernement, les lettres, rapports et télégrammes affluent, les ministres, généraux, représentants officiels et agents secrets se pressent pour prendre les ordres : tout repose sur un homme. De Paris quelqu'un a écrit à Cavour pour lui conseiller de chasser le Parlement et s'emparer de la dictature; et calme, souriant, sûr de lui-même et de sa politique, il écrit . « Je ne pourrais trahir mon origine, renier les principes de toute ma vie. Je suis fils de la liberté, et c'est à elle que je dois tout ce que je suis. »

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