‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 336 sur 347 · Cavour à De La Rue, 28 mai · texte numérisé non relu

Cavour à De La Rue, 28 mai

intelligence se prenait de délire; tous les soins demeuraient vains, du médecin familial, du professeur Maffoni, appelé en consultation, du Dr Farini, de Riberi, médecin du roi : ils assistaient, impuissants, à ce fatal glissement vers la mort. Le malade reconnaissait ceux qui venaient à lui, leur parlait de son ton affectueux, mais « ses idées se déroulaient à perte de vue dans l'ordre logique, sans que sa volonté pût en interrompre ou en changer le cours ». C'était le défilé de ses constantes préoccupations : la réponse de l'empereur étaitelle arrivée? qui pourrait prendre le ministère de la Marine et créer une flotte capable de défendre les côtes italiennes? Comment rétablir l'ordre à Naples? Et Rome? et Venise?

Il lui restait deux visites à recevoir, de son Dieu, de son roi.

Depuis longtemps1, il s'était entendu avec le Père Jacques, prêtre courageux et large d'esprit, et, pendant même sa maladie, il avait recommandé à son fidèle Martin d' « appeler le moine quand il en serait temps ». Le 5 au matin, le marquis Gustave trouva son frère plus mal et fit mander le prêtre. La marquise Alfieri s'approcha du chevet de son oncle et lui dit doucement : « Le Père Jacques est venu prendre de vos nouvelles, voulez-vous le recevoir un instant ? » Le moribond regarda fixement sa nièce tant aimée, la comprit, serra sa main et répondit simplement : « Fais-le entrer ». Et lorsque le consolateur fut près de lui, Camille l'accueillit par ces mots : « Cher ami, nous allons nous quitter. Vous savez que je suis catholique et veux mourir en vrai catholique ». Il lui recommanda de publier que lui-même avait demandé les sacrements, de sa propre initiative. Le prêtre le

1. Gf. Supra, t. M, p. 261. De même avait-il prévu sa mort en disposant de ses biens par des testaments dont le dernier est du 8 novembre 1857. Mazziolti, I testamenti del conte di Cavour, dans la Nuova Antologia du 16 avril l.»14, p. 047 et suiv.

confessa, et, dans l'après-midi lui apporta le viatique, publiquement, selon la coutume du temps.

Dans la même matinée du 5, à l'humble représentant du royaume céleste avait succédé le souverain de la monarchie terrestre. Apprenant l'aggravation de la maladie, Victor-Emmanuel était venu spontanément à l'hôtel de Cavour ; monté par un escalier de service, il était entré par une porte dérobée dans la chambre du mourant, et se tenait au pied du lit, immobile, lorsque Cavour le reconnut et lui dit : « Oh! Majesté, j'ai bien des choses à vous communiquer, bien des papiers à vous montrer, mais je suis trop malade, il me sera impossible d'aller vous voir, je vous enverrai demain Farini, il vous parlera de tout ». Et reprenant le fil de ses constantes préoccupations, il demande si le roi a reçu de Paris la lettre attendue, recommande les « pauvres Napolitains si intelligents ». Le souverain serre la main de son ministre, en adieu suprême, et sort, les yeux pleins de larmes, la gorge étreinte d'une telle émotion qu'il ne peut prononcer une parole.

Les heures se suivent; la sinistre nouvelle s'est répandue dans la ville, dont l'illustre fils était l'orgueil et l'amour. La foule s'amasse, anxieuse, dans les deux rues dont la casa Cavour fait l'angle, des ouvriers, des boutiquiers, des sénateurs ou députés, gens du peuple ou de noblesse, parlant bas comme en un murmure respectueux. Dans l'hôtel même, les proches, les amis intimes pleurent en écoutant les dernières recommandations du grand homme, prononcées dans un délire presque prophétique.

Dans le vaste silence, la voix se faisait a solennelle et vibrante », portant jusque dans les pièces voisines ; elle disait : « Les Napolitains ne sont pas habitués comme nous à être libres ; mais ils sont pleins de vivacité et d'esprit ; ils deviendront bientôt aussi bons patriotes que nous. Pas d'état

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de siège, pas de ces moyens des gouvernements absolus. Tout le monde sait gouverner avec l'état de siège. Je les gouvernerai avec la liberté... Dans vingt années ce seront les provinces les plus riches de l'Italie. — Garibaldi est un galant homme ; moi, je ne lui veux aucun mal. Il veut aller à Rome et à Venise, et moi aussi ; personne n'est plus pressé que nous. Quant à FIstrie et au Tyrol, c'est autre chose. Ce sera pour une autre génération. — Cette Confédération germanique est une anomalie ; elle se dissoudra et l'unité allemande sera fondée, mais la maison de Habsbourg ne saurait se modifier. Que feront les Prussiens, eux si lents à se décider? Ils mettront cinquante ans à faire ce que nous avons fait en trois ans. » Et fortement, comme en une solennelle affirmation : « L'Italie est faite ».

A l'aube naissante, apparurent les premiers symptômes d'une fin prochaine. Le Dr Farini, qui ne quittait point le chevet de son ami, essayait les suprêmes remèdes, mais les membres se refroidissaient, le cœur s'affaiblissait, la vie fuyait. Le malade s'assoupit quelque temps, puis il reprit son tragique monologue, d'une voix chaque instant plus lointaine et imperceptible; à cinq heures, le P. Jacques lui administra l'extrême-onction et la marquise Alfieri crut entendre ce souffle : « Frate, frate, libéra Chiesa in libero Stato ». Il prononçait encore, comme dans un balbutiement : « Italia è fatta... Ormai la cosa va... » Les phrases se perdaient dans les râles de l'agonie, qui fut sans souffrances.

Le 6 juin 1861, un peu avant sept heures du matin, Camille Benso de Cavour expira doucement.

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