Massari, Cavovr, p. 275 ; Vittorio-Emanuele 11, p
3. Traduction d'Orsi (Bergmann), Histoire de l'Italie moderne, p. 236.
les Conseils de l'Europe, parce qu'il est grand par les idées qu'il représente et par les sympathies qu'il inspire. Cette situation n'est pas sans danger, car, en même temps que nous respectons les traités, nous ne sommes pas insensibles au cri de douleur qui, de tant de parties de l'Italie, se lève vers nous. Forts par la concorde, confiants en notre droit, nous attendons, prudents et décidés, les décrets de la Divine Providence. »
Ces paroles à peine terminées, un rugissement d'acclamations s'éleva qui unit, dans un même enthousiasme, parlementaires et spectateurs ; si les diplomates s'inquiétaient de ce discours belliqueux1, si quelques membres de l'extrême droite résistaient à l'émotion générale, les exilés, si nombreux à Turin, ne dissimulaient point leurs larmes, « applaudissant avec frénésie ce roi qui pensait à leurs deuils et leur promettait une patrie ». Et le frisson qui prit l'Assemblée s'étendit de suite au royaume, à l'Italie entière. Par ces fortes paroles, Victor-Emmanuel avait véritablement réalisé l'unité nationale. Dans ses instructions à ses agents diplomatiques, Cavour ne dissimula point que « le discours de la Couronne signifie que nous sommes à la veille de grands événements2 ».
L'Autriche le comprit parfaitement : dès le 13 janvier, on apprenait à Turin qu'elle avançait 30.000 hommes de nouvelles troupes en Lombardie et qu'elle appareillait sa flotte; d'informations ultérieures, il résultait qu'elle avait organisé aux confins du Piémont un vaste camp retranché, comprenant des bataillons de frontière qui ne sortent de leur région qu'en
1. La Tour d'Auvergne, qui n'avait été d'abord frappé que de la phrase sur le « respect des traités », relevait le lendemain les appréhensions du corps diplomatique sur « les cris de douleurs,... encouragement aux agita-lions delà Lombardie ». A Walewski, 10 et 11 janvier 1859.
2. Cavour à Jocteau (Berne), Il janvier; à G. Valerio (New- York), 14 janvier 1859.
cas de guerre prochaine1. En vérité, après les manifestations oratoires de Paris et de Turin, qui aurait pu le lui reprocher?
Six jours après le discours de Victor-Emmanuel, le prince Napoléon arrivait en Piémont.
Le mariage de la princesse Clotilde était en principe, on Ta vu, décidé depuis plus de deux mois, mais la célébration en était remise officiellement à cause de lage de la fiancée (elle n'avait pas seize ans), en fait parce que ni les Piémontais ni les Bonaparte ne voulaient la cérémonie nuptiale avant que fût signé le traité d'alliance; le chevalier Nigra l'avait dit dès le début d'octobre, il le répétait le 12 janvier 2 : pas un contrat sans l'autre. Il était certain, d'ailleurs, que tous deux seraient conclus, et, quoique le secret en fût gardé même envers les diplomates des deux pays3, Napoléon avait annoncé le 31 décembre à la reine Victoria « cet heureux événement de famille ». Mais, à cette date, les termes du traité d'alliance n'étaient point encore arrêtés4.
1. Circulaire de Cavour aux légations sardes, 4 février 1859.
•2. Nigra à Cavour, 12 janvier 1359.
'3. Cavour à Em. d'Azeglio, 15 janvier; Walewski à La Tour d'Auvergne, 11 janvier 1859.
4. La date de ce traité est demeurée longtemps incertaine : les historiens italiens l'ont fixée au 18 ou 19 janvier 1859; Mazziotti, Napoleone 111 e lltalia, p. 135: cpr. Malmesbury, Mémoires, p. 303 ; certains historiens français, Emile Ollivier, Rothan, l'ont placée en décembre. Telle est en effet sa date officielle, sous ce titre : « Convention secrète et devant toujours rester secrète entre l'empereur des Français et le roi de Sardaigne. Paris, 16 décembre 1858 et Turin, 12 décembre 1858. » Voyez l'Inventaire des Papiers de Cerçay, dans Les Origines diplomatiques de la guerre francoallemande de 1870-71, t. XII, p. 1. En réalité, il a été signé les 26 et 28 janvier, mais antidaté, ainsi qu'il résulte des lettres de Napoléon III à son cousin en date du 26 janvier 1859 et de Cavour à Villamarina du 29 janvier (Bolléa, Vna\n Silloge », p. 140 et 141) ; en décembre, on discutait encore la teneur du traité, notamment sur le sort de Nice. Cf. infra, p. 136 et note 2.
Le 24 décembre, Cavour avait transmis à Yillamarina, son ministre à Paris, un projet de convention assez détaillé, comportant les grandes lignes des pactes qui furent ultérieurement convenus, mais en différant sur des points importants, notamment en ce qu'il déterminait le domaine temporel des papes, prévoyait la création d'un royaume d'Italie centrale et réservait le sort du comté de Nice jusqu'à la signature de la paix1. Deux jours après, Victor-Emmanuel avait écrit à Napoléon III pour le prier d'envoyer le prince vers le io janvier, avec « ses pleins pouvoirs pour résoudre la question du traité au plus tôt », car, dès le mariage connu, on risquait une agression de l'Autriche, « un coup de main hardi sur Turin »; il fallait donc que le roi de Sardaigne préparât son armée, « chose qu'il ne pouvait faire avant que le traité fût signé2 ».
Les jours s'écoulèrent sans qu'intervînt aucune décision ; chacune des hautes parties contractantes murmurait contre l'autre, Napoléon déplorant que Turin manquât de « mesure », de prudence et de discrétion3, Cavour demandant avec instance au prince Napoléon de « hâter autant que possible son départ pour Turin », parce que « les événements pressent, l'agitation grandit en Lombardie* ». On ne savait même point encore si le mariage serait célébré en présence des deux époux ou par procuration du prince8.
1. Bianchi. Sioria documentata, t. VIII, p. 6. Paul Matter, Les conventions franco-sardes des -J6-2S janvier 1S59 ; loc. cit.
2. Victor-Emmanuel II à Napoléon III, 26 décembre 1858. Bolléa, loc. cit., p. 132.
3. L'empereur au prince Napoléon, 7 janvier 1859. — La Revue des Deux Mondes a publié, en 1923 et 1924, d importantes correspondances auxquelles nous avons fait de nombreux emprunts.