‹ Cavour et l'unité ItalienneChapitre 1 sur 247 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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GAVOUR

ET

Caractère de la Révolution en Italie. — La nouvelle des journées de février à Turin. — Carence du gouvernement. — Troubles de Gênes, de Turin, préparatifs sur la frontière. — Le cabinet Balbo. — Les révolutions de Milan et Venise : l'appel à Charles- Albert. — L'opinion publique en Piémont; le roi et le cabinet. L'agitation en Italie. Cavour et VHeure suprême de la monarchie savoisienne. — La décision de Charles-Albert. La rupture avec

- l'Autriche. L'isolement de l'Italie.

La Révolution de 1848, brusquement déchaînée dans l'Europe centrale à la suite des journées de février, n'y a été si rapide et si complète que parce qu'elle était préparée depuis longtemps par des mouvements profonds ; la rude levée des peuples contre un régime qui les écrasait, avait été précédée de nombreuses secousses, qui l'annonçaient : les luttes du Sonderbund en Suisse, la crise politique de 1847 en Prusse, les revendications étouffées en Hongrie, les espérances puis les agitations suscitées à Rome par l'avènement de Pie IX, la révolte de Sicile, les troubles de Toscane et de Parme, les émeutes de Milan. Dans chaque pays, la Révolution prit la forme qu'imposèrent les aspirations, les besoins ou les souffrances de la nation : politique et sociale en France, tendant à un régime représentatif et à l'unité nationale en

Cavour. — n. 1

i CAVOUR

Allemagne, patriotique en Hongrie, elle se fit en Italie à ce double cri : Indépendance et Liberté. « Le mouvement italien a eu deux causes, écrivait quelques mois plus tard le ministre de France à Turin * : l'esprit libéral qui a poussé les peuples à secouer le joug du pouvoir absolu qui les dominait depuis trente-quatre ans, et le sentiment de nationalité qui les a conduits à l'idée de s'unir soit en un seul peuple, soit en société fédérale. » A mesure que se développèrent les événements, insurrection de Milan et de Venise, retraite des Autrichiens devant, l'armée piémontaise, arrivée des contingents toscans, romains, napolitains, lorsqu'eurent lieu les premières batailles et qu'avec le succès des armes italiennes on put croire à refîondrement de l'Autriche, l'idée nationale s'imposa dans la péninsule entière et le cri de guerre devint : Unité ^.

Or, le Piémont avait depuis longtemps une dynastie et une vie nationales, depuis quelques jours une constitution parlementaire ; il était naturel que les espoirs de tous les Italiens se tournassent vers lui, comme pour chercher un appui dans la tourmente. Charles-Albert prendrait-il avec résolution et d'une main ferme la direction du mouvement unitaire ? certes, le Piémont passait par une période troublée, même avant la Révolution de France, avec une promesse de constitution en cours de rédaction, des élections prochaines, toute une organisation administrative, électorale, parlementaire à improviser. Embarrassé d'un tel programme, un roi réputé « hésitant » (lantenna) oserait-il ? Et pouvait-on se douter que de lui viendrait le geste fier et libérateur ?

i. M. Bois le Comte à M. Bastide, 19 août 1848. Archives des Affaires étrangères, Correspondance Sardaigne.

2. Sur les impressions en Italie, voir le grand ouvrage d'Italo Raulich, Slona del lii.mrf/imento polilico dllalia, t. III, p. 362 etsuiv., et A. Monti» L'idea federalista nel Risorgimenlo ilaliano (Bari, 1922).

La première nouvelle des journées de Paris parvint à Turin pendant la « fête constitutionnelle » du 27 février ; le lendemain on connut toute la portée de la Révolution, l'effondrement de la monarchie de Juillet, la proclamation de la République. L'effet lut de stupeur à la cour et dans le milieu aristocratique. « Nous en sommes restés comme des gens à qui la respiration manque », écrivait la marquise d'Azeglio*. Qu'allait-il advenir de l'événement? un amoindrissement de l'omnipotence autrichienne ? ou au contraire une propagande républicaine menaçant la maison de Savoie et la jetant aux pieds des Habsbourg ? Nul n'en savait rien, tous étaient dans l'anxiété, Cavour comme les autres, (c Je suis terrassé, écrivait-il le 28 février", car j'étais loin de m'attendre, je l'avoue, à un aussi lamentable événement. Avec la république en France, qu'allons-nous devenir? Enfin, toute conjecture serait prématurée. Il faut prévoir le pire et agir en conséquence. » Chez Cavour, l'homme politique, mesuré, prudent, était alors porté plus vers l'évolution que vers la révolution ; Fhomme d'aflaires tremblait pour ses intérêts et donnait ordre de « suspendre toutes opérations » ; mais il reprit immédiatement son équilibre ; dès le lendemain, il écrivait : « Nous sommes fort agités, mais non découragés... le pays est bon. » Et le 6 mars il ajoutait dans le Risorgimento : « La manière admirable dont se comporte le peuple de Paris depuis sa victoire, et les premiers actes du gouvernement provisoire sont de puissants motifs de confiance dans l'avenir. » Et ceci pour l'Italie : « L'époque hasardeuse que nous devons traverser, réclame des résolutions fortes, des déterminations promptes, une volonté énergique. Malheur à nous si, intimi-

1. Marquise d'Azeglio, Souvenirs historiques, 6 mars 1848, p. 20b.

2. Cavour à Emile de La Riie, 28 février 1848. Bert, Nouvelles lettres inédites de Cavour, p. 190.

dés par les événements de France, nous vacillons un seul instant dans la sainte entreprise de la régénération italienne. »

Charles-Albert, à l'annonce de la révolution parisienne, avait prononcé cette noble parole : « Je suis content d'avoir eu l'inspiration de concéder le statut que j'observerai plus que Louis-Philippe. » Mais il ne pouvait point se dissimuler la gravité d'événements qui, disait le comte Pettiti, « pouvaient entraîner tout avec eux » ; à un ministre toscan, le roi paraissait « abattu au physique comme au moral ^ » ; son entourage n'était pas moins noir ; son aide de camp, Sonnaz, écrivait : « La République proclamée en France est un coup de massue . . . Balbo, d'Azeglio, Cavour ont beau crier du haut des balcons que le statut royal pourvoira à tout, rendra tout le monde heureux, on n'y croit déjà plus. On sent instinctivement que le mouvement républicain va nous gagner par Nice, par Chambéry et par Gènes ". » Les ministres, virtuellement démissionnaires en attendant la formation d'un cabinet parlementaire, étaient frappés de paralysie ; la police se cachait, pour éviter aux manifestants une occasion delà houspiller; l'administration était désorganisée ; « personne ne gouvernait' ». On attendait les événements.

Ils débutèrent à Gènes et par une manifestation anticléricale ; les Pères Jésuites y avaient un établissement dont déjà en décembre ils avaient été expulsés... pour y rentrer immédiatement ; le 2 mars, la foule se rendit au couvent du Gésu, et fit un toi vacarme que les Pères quittèrent la ville ; on racontait qu'on avait trouvé dans leurs cellules des drapeaux

1. Chevalier Martini au comte Serristori ; Bianchi, Storia documentala délia diplomazia europea in Ilalia, t. V, p. 447.

2. Cilf par Costa de Beauregard, Dernières années du roi Charles- Albert, p. 108.

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