Le duc de Gramont à Walewski, 15 janvier
2. Le général Alphonse La Marmora fut rappelé de Crimée pour y prendre part, et en profita pour développer à Paris et Londres les idées de la diplomatie sarde. Voir ses lettres dans Mario degli Alberti, Alleanza € campagna di Crimea, p. 252 et suiv ; BoUéa, Una « Silloge » di leliere, p. 88 et suiv.
l'on ne savait leurs plans de guerre, on les pressentait périlleux et acharnés. 11 fallait en finir : le 16 janvier, le comte Nesselrode notifia au comte Esterhazy l'acceptation sans réserves par la Russie des propositions autrichiennes.
A Paris, dans toute la France, la joie fut générale : illuminations, hausse de cinq francs sur la rente en Bourse, embrassades dans les rues, larmes de joie, hélas ! aussi, larmes du souvenir. A Londres, l'enthousiasme fut moins débordant, mais l'Angleterre obtenait, en somme, ce qu'elle exigeait; et qui ne pouvait ne point se réjouir d'un tel résultat, de la fin mise à tant de souffrances? En Piémont, « la nouvelle de l'acceptation de la Russie a fait de la peine en général. Toutes les nuances du parti libéral en ont été affligées ; et les codini (réactionnaires) eux-mômes ne s'en sont pas trop réjouis. Le Roi a eu un mouvement de mauvaise humeur puis il s'est résigné* ». Cavour ne s'y résignait qu'avec peine. « La paix est déplorable pour nous. J'en suis désolé... Le moment est grave, je suis abattu, mais non découragé. » Et, avec sa vigoureuse santé morale, il ajoutait : « Après avoir exhalé toute notre mauvaise humeur, il faut songer à tirer tout le parti possible... de la mauvaise position où nous a placés cette rusée commère de l'Autriche ^ ».
C'est dans cet esprit qu'il avait rédigé une lettre à Walewski, destinée à répondre à la question de Napoléon III : « Que puis-je faire pour le Piémont et l'Italie ^ ? » Il avait, on l'a dit, chargé Massimo d'Azeglio d'en préparer le projet ; le brillant écrivain s'était mis à la tùche, tout bouillonnant d'idées, d'images, de propositions, et il avait rédigé un mémoire qui
1. Cavour à La Marmora, 21 janvier 18j6. Cpr. Treilschke, Cavour {loc. cil.), p. 318.
i. Cavour à La Marmora, 20 et 21 janvier; à E. d'Azeglio, 21 janvier 1856. .'}. Supra, IF, p ^'30.
ne comprend pas moins de trente pages imprimées ^ Encore que la contexture en soit touffue, nombreuses les digressions et abondant le détail, la lecture en est curieuse à long intervalle ; on peut le dépouiller en trois propositions essentielles : 1** un conflit d'idées, de principes, existe en Europe entre l'Orient et l'Occident, la coalition réalisée aux Congrès de Laybach et de Vérone, et l'alliance franco-anglaise; l'Italie doit entrer dans le second groupement ; 2° il faut ramener les Etats italiens au système des réformes, même à Rome, quitte à supprimer le pouvoir temporel des Papes ; 3° pour combattre l'exagération de puissance de l'Autriche, telle qu'elle résulte de la nouvelle situation en Orient, il convient d'annexer au Piémont les duchés de Parme et de Modène. Le développement de chacune de ces thèses est brillant, et partout se lèvent des résumés historiques, des idées justes ou ingénieuses... mais les conclusions font défaut, sauf sur l'annexion de deux nouvelles provinces au Piémont. « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse », eût répondu Molière.
Lorsque Cavour lut ce mémoire historico-poli tique, il fut fort ennuyé : retoucher la prose d'un des plus notoires écrivains de l'Italie, corriger le travail d'un des héros de l'épopée nationale, du premier ministre d'hier et peut-être de demain, du plénipotentiaire désigné pour le Congrès de la Paix, — la chose était raide... mais indispensable ; car, homme d'affaires, Cavour savait que pour être lu, il faut écrire court et clair, ce qui n'était point le propre du mémoire ; et proposer tout de go à l'empereur, pour remède aux souffrances italiennes, de réunir deux duchés au Piémont, c'était fort, comme début. Il hésita, consulta confidentiellement quelques ministres, La
1. « Mémoire de M. le comte de Cavour sur les moyens propres à préparer la reconstitution de l'Italie, a Turin, février 1856. Blanchi, Sloria documentata. VII, d. 568 à 599.
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Marmora, couvrit de fleurs le chevalier d'Azeglio et jusqu'à son neveu, ministre de Sardaigne à Londres, — et refit complètement le mémoire, dans une forme et un esprit tout différents ^
En une douzaine de pages de moyen format^, annonçant le prochain envoi d'un long et fidèle « tableau de l'état actuel de l'Italie », il se borne à présenter à l'Empereur « un résumé précis et succinct de ce qui lui paraît que Sa Majesté puisse faire en faveur de l'Italie, une fois les préliminaires signés, les conférences ouvertes ». Ici un début habile : « L'Autriche ayant eu une si grande part dans les derniers événements, devant être considérée, par une fiction diplomatique, comme ayant rendu un service signalé à l'Europe, il faut bien partir de la base qu'on ne lui demandera, pour le moment du îiioins (sic), aucun sacrifice territorial en Italie... Base triste pour nous, mais que, en homme pratique, il faut bien accepter. » Alors quoi? quatre choses, très nettes : ï" amener l'Autriche à rendre justice au Piémont dans la question des séquestres et à tenir les engagements qu'elle a contractés avec lui ; 2° obtenir d'elle un adoucissement au régime de fer qui pèse sur la Lombardie et la Vénétie ; 3° forcer le roi de Naples à ne plus scandaliser l'Europe civilisée par une conduite contraire à tous les principes de la justice et de l'humanité ; 4" rétablir l'équilibre de
1. Le document rédigé par Azeglio a-t-il été remis à Napoléon? Adhuc suh judice lis est : oui, dit Bersezio, Il regno di Villorio Emanuele 11, t. VI, p. ik'i, n. 1; non, disent Thayer, /vi/e o/id Times o/' Cavour, t. 1, p. 370, et Chiala. Leltere, II, p. 179, note; ces derniers se fondent sur une lettre d'Azeglio il l'anizzi, qui semble un argument imparable, lin tous cas, le mémoire ne parait pas avoir été remis par la vole du comte Walewski; s'il est parvenu à l'empereur, c'est par les mains de Cavour. Le travail d'Azeglio ne fut pas, comme l'écrit son auteur, « d'aucun service », il fut la base de toutes les notes et négociations, quelque chose comme ce que nous appelons au Palais un « mémoire à consulter ».
2. Qui donnent cin(i pages à l'impression. Lettre de M. le comte Camilli" iSenso de Cavour â S. i:. M. le comte Walewski, 21 janvier 1856; Bianchi, loc. cit., p. 56i-J67.
l'Italie en rendant possible le retrait des troupes autrichiennes des Légations et de laRomagne, soit en plaçant ces provinces sous un prince séculier, soit en leur procurant les bienfaits d'une administration laïque et indépendante. Et c'est tout.
C'est bien peu, a-l-on objecté: « projet pauvre d'italianité, et dans lequel le grand libéralisa ^ unitaire devait nécessairement reconnaître une trahison de l'idée nationale' ». Lii critique estjuste, maisla réponse aisée : la lettre du 21 janvier est un acte d'opportunisme fondé sur ce principe élémentaire qu'il faut commencer par le commencement. Cavour, il le dit lui-même, est obligé « de ménager l'Autriche » et se montre très modéré, pour ne point indisposer l'Empereur ; l'essentiel est que cette première lettre passe, les autres suivront; des exigences plus grandes n'eussent point été acceptées, et le fil eût été rompu, que Cavour espère transformer en câble ; il n'expose donc qu'un programme minimum immédiatement réalisable, car l'importance de sa lettre consiste non dans ce qu'elle réclame, mais en ceci que, pour la première fois, un souverain italien parle de l'Italie à un souverain étranger, capable de poser toute la question italienne devant 1 'Erope'.
Et l'habile homme atteignit son but ; car le comte ^^'alewski chargea le général La Marmora de prévenir Cavour « qu'il avait lu son mémoire et que l'Empereur aussi l'avait lu avec beaucoup d'attention S) ; il est vrai, le ministre français avait peu auparavant déclaré au représentant de la Sardaigne, qu' « il ne serait ni sage, ni prudent d'ajouter à la question d'Orient une nouvelle complication en agitant la question