Cavour à Castelli, 17 mars
Des deux notes \ la première, conforme à la pétition apportée par Minghetti, rappelle les promesses de rélormes, solennellement faites par le Saint-Siège à deux reprises, en 1831 et en 1849, et qui n'ont abouti qu'à de tristes désillusions ; et, retraçant le tableau lamentable des Légations, elle conclut que « les hommes honnêtes voient avec douleur que, depuis sept ans, non seulement aucun progrès n'a été fait dans la pacification des esprits, mais au contraire les haines et les mauvaises passions fermentent surtout dans les classes inférieures et menacent tôt ou lard de déborder ». La seconde note, inspirée de la lettre de Gavour à Walewski en date du 21 janvier, contenait un plan complet de réformes pour les Légations, séparées administrativement des Etats romains, dotées d'institutions, de tribunaux, d'une armée, de lois distinctes, et permettant, avec le retour de l'ordre, la fin de l'occupation étrangère.
Communiquées confidentiellement à lord Clarendon le 13 et à l'Empereur le 14, ces notes furent corrigées sur les observations de celui-ci et enfin remises à la fin du mois dans leur texte définitif. Le ministre anglais, quoi qu'il en ait dit plus tard ", était très chaleureux, l'Empereur plus réservé, craignant toujours d'irriter et l'Autriche et le Pape. Gavour résolut d'appuyer ses écrits d'une démonstration orale et demanda audience ; la naissance du prince impérial retarda l'entretien de quelques jours. Clarendon accepta d'accompagner son collègue sarde aux Tuileries et Napoléon reçut les deux diplomates le 19 mars ; de leur entretien, qui tut prolongé, on ne
i. Elles sont dans los Ricurdi de Minghetti, t. III, p. 99 et suiv. I.n seconde avait été publiée dès dSii'J dan» le Recueil des traités conceinant r Autriche et l'Italie.
2. A la séance de la Chambre des Lords, le 17 février 1862 : s'il n'avait point été favorable, il n'eût point accompagné Cavour auprès de Napoléon.
sait guère que par Gavour, optimiste de nature, et par- le résultat, qui fut révélateur. L'Empereur consentait à entretenir le Congrès de questions étrangères à son objet précis, d'autant plus facilement qu'il désirait le voir s'occuper de la « révision des anciens traités », — lisez « de Vienne » ; c'était la pensée constante de l'héritier du grand vaincu de 1814; lord Clarendon, représentant l'un des Etats de l'ancienne Sainte- Alliance, ne manqua point de remarquer qu'une telle proposition rapprocherait, de la Russie, les souverains de Prusse et d'Autriche et reconstituerait la grande alliance du Nord. L'Empereur alors se plaignit « de l'abus de leur neutralité de la part de la Belgique et de la Suisse », parla licence donnée aux journaux et l'accueil aux émigrés ; et Clarendon, ministre d'un pays où la liberté de la presse est un dogme, de rétorquer qu'il ne pourrait, à son grand regret, conseiller des mesures répressives. Napoléon alors eut l'idée d'associer le problème grec à la question de la Romagne * ; et les deux diplomates d'approuver.
C'était là tout un ensemble à développer devant le Congrès et que Cavour eût désiré encore étendre aux séquestres, à l'amnistie en faveur des condamnés politiques en Italie", etc. . . Mais un seul homme pouvait l'y introduire, le Président de la Conférence, et il ne marquait aucun enthousiasme pour un programme aussi contraire à ses idées ; le comte Walewski était partisan d'une politique sage, conservatrice, conduite d'accord avec le cabinet de Vienne et en chrétienne soumission au Vatican ; et on lui soumettait un plan d'action dont il percevait avec sagacité les efîets immédiats et lointains : le mécontentement du pape, la rupture avec l'Autriche, la trans-
i. Gavour à E. d'Azeglio, 19 et 20 mars 1836.
2. Cavour à Clarendon. 31 mars 1856. Il eût voulu que l'initiative vint du plénipotentiaire anglais.
formation dun système d'alliances dans lequel il voyait la sécurité de son pays. Pour le pousser, sinon le convaincre, il fallut toute la ténacité de l'Empereur, la conviction de Clarendon, l'ardeur de Gavour.
C'était pour le ministre sarde l'heure décisive du Congrès : à défaut de profit territorial, il lui fallait au moins obtenir ce bénéfice moral, que le nom de l'Italie fût prononcé au Congrès, et la question italienne posée au détriment de l'Autriche, malgré son opposition. S'il n'y parvenait point, Gavour pouvait s'attendre à ne rentrer en Piémont qu'au milieu des huées. Cet homme, ordinairement de sang-froid et maitre de lui, s'excitait, s'énervait : tantôt découragé, il décrivait à ses intimes sa fatigue, son désir de « goûter les douceurs de la vie champêtre ' » ; tantôt emporté, il menaçait son Roi de sa démission, et lui imposait un collaborateur indésiré ; sur un r<nseignement inexact, dans un accès de colère, il envoyait à son ministre des Affaires étrangères une siraide semonce, que Cibrario répliquait du tac au tac qu'en rentrant à Turin le Président du Conseil trouverait sa démission -, — et il la maintint.
Enfin, les efforts, combinaisons, persuasions et insinuations de Gavour aboutissaient : le traité avait été signé le 30 mars ; sûr de la paix, Napoléon accepta de soumettre au Congrès les « questions diverses ». Le 5 avril, Camille écrivait : « Lundi. VValewski abordera la question romaine, mais avec tant de rélicences, tant de ménagements que cela n'aboutira à rien. .. le canon seul nous tirera d'affaires ». En attendant les salves de Magenta et de Solférino, la séance du Congrès, le 8 avril, eut tout le retentissement d un violent coup de bombarde.