CHAPITRE IH
I. Les effets de la déception. — Les illusions perdues. La défection des princes, la colère des peuples, le découragement en Piémont; graves troubles à Gènes; la Savoie. Lassitude de Charles-Albert ; projets d'abdication. — Offre de médiation franco-anglaise. — Dislocation du ministère. Désarroi gouvernemental. Ministère Alfîeri-Perrone ; l'opposition; Gioberti. — L'œuvre du cabinet : finances ; armée ; négociations avec les gouvernements français et anglais. Prorogation provisoire de l'armistice.
IL La session parlementaire. — Cavour et la reprise des hostilités. Sa situation parlementaire. Composition des Assemblées. — Rentrée de la Chambre : interpellations sur l'armistice. Discours de Cavour. — Révoltes de Vienne et de Hongrie : forte action du gouvernement autrichien. — Événements de Rome. iLmeutes en Toscane, à Gênes, à Turin. Esprit belliqueux du Piémont. Inaction de la France et de l'Angleterre.
III. Le ministère Gioberti. — Les idées de Gioberti et la contradiction de son parti. Opposition de Cavour et de l'extrême gauche. Situation pénible du Piémont. La dissolution et les élections. Echec deCavour et des libéraux, triomphe de l'extrême gauche. Attaques de Brofferio contre le cabinet. — Les événements de Toscane et le projet d'intervention sarde. Chute de Gioberti.
La défaite de Gustozza, l'inévitable mais désastreux armistice étaient de rudes coups portés aux grandes espérances de l'Italie, à la politique du fara da se. La prise de Peschiera, victoire éphémère, avait fait illusion à tous les « patriotes »
qui avaient cru l'unité nationale dès lors réalisée par les seules forces des Italiens. Ils avaient à ce moment fait fi de toute aide étrangère : des seules puissances auxquelles ils auraient pu faire appel, l'Angleterre était éloignée, on ne lui demandait qu'un appui moral ; la France était redoutée comme la source des idées républicaines ; le cabinet de Turin n'avait point sollicité son appui avant les heures douloureuses; et même il avait demandé au gouvernement français de tenir l'armée des Alpes éloignée de la frontière pour qu'il ne pût venir à l'esprit de personne que la France voulût s'entremettre de quelque manière dans les affaires italiennes *. « Nous tenons absolument, disait le marquis Pareto à M. Abercromby, ministre d'Angleterre à Turin, à ce que Ton sache que l'Italie se fera par elle-même. » Charles- Albert s'était cru roi d'Italie; on le disait avec enthousiasme dans son entourage, trop, car les autres princes de la péninsule en furent effarouchés, assez intelligents pour comprendre que l'agrandissement de la maison de Savoie se ferait à leur détriment. Le roi de Naples lut le premier « à se cabrer », et à la première occasion retira ses troupes d'un champ de bataille où il jouait à qui gagne perd. Le grand-duc de Toscane fut à son tour ébranlé, n'ayant rien à espérer dans la bagarre, beaucoup à redouter, cl ne demandant qu'à jouir paisiblement d'une douce existence dans le palais Pitti. Lo pape se lamentait : « Le peuple que Dieu m'a confié n'avait qu'un intérêt indirect dans la guerre présente ; j'ai permis les enrôlements, les envois de volontaires, j'ai prescrit la défense du territoire... Ici on ne sait que crier, clabauder dans les rues, dans les journaux, dans les assemblées. Ce peuple ne me paie que d'ingratitude. . . Jamais pape ni souverain n'a été plus malheureux que moi^ .»
1. Vicomte de Reiset, Mes Souvenirs, I, p. 174. t. M. de Bois le Comte à M. Bastide. i\) août d8V8.
D'ailleurs ce peuple de Rome, mal éduqué, encore endormi, ne tenait pas beaucoup à se battre ; il n'en était pas de même à Bologne, qui repoussa très vaillamment les Autrichiens.
Vinrent les heures sombres, la retraite, le désastre... L'union nationale se désagrégea : en Lombardie, la colère s'élevait contre ces « libérateurs » qui disparaissaient pour laisser Milan exposé à toutes les représailles autrichiennes, et les soldats piémontais, qui s'étaient bravement battus, se plaignaient de n'avoir point reçu de la Lombardie les secours sur lesquels ils étaient en droit de compter. Dans l'un et l'autre pays, on soulignait les fautes du commandement, Tincapacité de Charles-Albert qui avait voulu diriger des armées en combat, n'ayant pour compétence militaire que l'art de passer une revue d'apparat, l'insuffisance de son chef d'étatmajor qui n'avait pris d'initiative que pour signer l'armistice, l'absence de tout homme d'Etat, car aucun ne s'était révélé, Balbo disparu, Pareto un premier commis, et des futurs rénovateurs du royaume, M. d'Azeglio, Rattazzi, Cavour, nul encore prêt pour l'action. Alors les passions mauvaises surgirent, filles de la défaite ; le découragement, la désunion, le dénigrement.
Las d'un long effort, le Piémont s'abandonnait. « Ce qui m'effraye, écrivait Cavour, c'est l'anarchie morale dans laquelle nous sommes tombés*. » Turin demeurait calme, mais morne, sans ressort : les registres ouverts pour la mobilisation de la garde nationale ne portaient après plusieurs jours d'inscription que peu de noms. Gènes vécut pendant quatre mois en état d'émeute chronique, par une entente de l'aristocratie et des « rouges » ; à la nouvelle de l'armistice,
1. Cavour à Emile de La Rue, 22 août 1848. Cpr. Marquis d'Azeglio à son fils, 29 août, 'J ï^opf. 1848, Souvenirs hisloriq ues de la marquise d'Azcfjlio. p. "286 et suiv.
le peuple se mit à parcourir les rues criant à la trahison, demandant qu'on armât la garde nationale et qu'on lui remît les forts, ce qui d'ailleurs fut fait le lendemain*; les marquis Pareto et Ricci, écartés du pouvoir, ne firent que surexciter la population ; en septembre, l'expulsion d'un révolutionnaire vénitien, amena une insurrection que le gouverneur de la ville, Sonnaz, crut calmer en annulant l'arrêté d'expulsion; alors le peuple, pris de joie, brûla les papiers de la police ; le gouvernement de Turin agit ferme, révoqua Sonnaz, envoya des troupes, — la brigade de la reine, — qui se laissèrent bientôt séduire « par ces gueux d'agitateurs » ", et en octobre, en novembre, en décembre éclatèrent de nouveaux troubles ; un observateur averti ne s'y trompait pas et dès le mois d'août y signalait un dangereux mouvement de séparatisme'. L'esprit était le môme en Savoie, mais avec le calme en plus, et d'autant plus de résolution : le Savoyard redoutait que l'unité italienne se fît à son propre détriment et qu'il devînt le « petit frère pauvre » de la monarchie subalpine ; ses regards se tournaient vers Paris, et un député de la Savoie, M. Chenal, laissait entendre à la Chambre de Turin que si la fusion de la Lombardie et du Piémont s'opérait, la Savoie devrait devenir française ; « l'esprit républicain gagne du terrain, mandait un informateur, depuis qu'on est convaincu par ce qui se passe en France qu'une République qui s'appuie sur une politique modérée et conciliatrice a des chances de durée'' ».
Dans ce désarroi de sa monarchie, que faisait Charles- Albert? Il avait fixé son quartier général à Alexandrie et
1. La .Marmora, L'n episodio del Risorgimenlo ilaliano, p. 9. i. Cavour à E. de La Rûo, 12 octobre 1843.
3. M. Bois le Comte à M. Bastide, 18 août 1.S48. Gpr. Marquise d'Azeglio à son fils, 1" janvier 1849.
4. Le l»r»>fet de 1 Isère au ministiire de rintOrieur, 3 novembre 1848 Cpr. TrésHJ, L'annexion de In .sV/noiV» à la France.
ENTRIi DEUX GUERRES (1848-1849) 59
vivait dans l'isolement, malade, navré, repassant avec amertume les rapides événements qui l'avaient conduit en quelques semaines du Capitoie à la Roche Tarpéienne. 11 sentait monter €onlre lui la colère de son peuple, de l'Italie entière, qui faisait du vaincu le bouc émissaire de toutes les fautes commises * . Ses amis les plus fidèles étaient désolés « de l'effrayante lassitude que tout indiquait chez leur malheureux maître * », de sa « sécheresse, son mépris si froid des hommes, sa misanthropie. » Partout on réclamait son abdication, et Cavour écrivait : « Le roi est le plus grand obstacle à la crise. S'il n'abdique pas, le pays est perdu sans ressources... Avec son caractère faible et irrésolu, il ne saura ni céder, ni résister à temps. On se flatte qu'il abdique. Dieu le veuille' ! » Le souverain pensait à sa retraite, la préparait, mais voulait léguer à son fils une monarchie moins troublée, une couronne sans tache.
Le 15 août, il avait reçu M. de Reiset et sir Ralph Abercromby qui venaient lui proposer la médiation de la France et de l'Angleterre*. Dèsle lOaoût, les deux gouvernements s'étaient mis d'accord pour proposer aux belligérants leurs bons offices sur la base du mémorandum présenté à Londres en mai par le baron Hummelauer ^ : l'Autriche abandonnait la Lombardie qui demeurait libre de s'unir au Piémont ; on pouvait espérer que tel serait également le sort des duchés ; mais Venise demeurait sous le joug autrichien, avec un régime d'autonomie provinciale. Au moment delà victoire, le Roi avait refusé ces propositions avec mépris ; au jour de la défaite, il ne pouvait
1. Costa de Beauregard, Dernières années du roi Cha~'les-Albert, p. 347.