M. DE VILLENAVE
son monde, vie et bagues sauves. Les soldats une fois partis, nous pillerons la ville comme nous l'entendrons, après nous être fait donner une grosse somme par l'assemblée des bourgeois. Il faudra donc partir au petit jour, entourer rapidement la place et agir avec vigueur et ensemble. Je vais donner à chacun de vous individuellement les instructions ainsi que les mots d'ordre. Retirezvous, je vous ferai appeler l'un après l'autre.
Le projet ne soulevant aucune objection, chacun s'empressa d'obéir, et le
sieur de Véragues demeura seul avec son premier lieutenant, M. de Villenave, homme dur et déterminé jqui avait embrassé le protestantisme par haine contre le roi, car on l'avait chassé de l'armée à la suite de malversations.
Revêtu d'une armure complète bleuie où brillaient des rinceaux dorés, il ne laissait voir que son long visage sec et maigre, orné de raides moustaches, d'une barbe rousse taillée en pointe et d'une grande balafre allant de la tempe droite à la pommette gauche, souvenir qu'il avait rapporté d'un duel où il avait, à en croire la rumeur publique, assassiné son adversaire. Sa figure sinistre était éclairée en plein par les hautes flammes qui remplissaient la vaste cheminée de la ferme et jaillissaient en pétillant des fagots de sarments qu'un soldat venait d'y jeter. Cet homme complètement sourd était le serviteur ordinaire du sieur de Véragues, qui n'avait point à redouter ses indiscrétions.
Ainsi accoudés au bout de la grande table poissée de vin, les deux capitaines huguenots discutaient leur plan de campagne. Et ils semblaient, avec leurs figures attentives et sournoises, deux bêtes de proie à l'affût.
— Enfin, disait M. de Villenave, nous allons pouvoir nous venger pleinemenl de ces misérables catholiques et tenii la campagne suivant notre rang et notre état. Demain le capitaine Paulin nous amènera sans doute du renfort, et le cadet de Moissac ne saurait manquer au rendez-vous. Eux et leurs hommes ne sont pas un appoint à dédaigner, car ils sont bien deux cent cinquante ou trois cents. J'attends encore le vieu:
Forlonges avec quelque cinquante cava-
Ce bon monsieur de Véragues.
liers. Si notre premier coup de main réussit, après-demain nous serons mille, et dans trois jours dix mille.
Et, comme le sieur de Véragues restait songeur, il ajouta :
— Ne croyez-vous pas que cela vaut bien mieux que d'aller guerroyer en Poitou sous les ordres de l'Amiral, homme grave et austère, rageur et sans bonté pour le soldat? Ah! non, certes!
Le partisan répondit distraitement :
— Pas grand'chose. Ils sont gardés ici, dans quelque coin; je compte me servir du jeune homme prochainement.
Lorsque j'aurai à inspirer confiance dans quelque pourparler hasardeux je l'emmènerai avec moi. Il est d'une telle simplicité qu'il rassurerait un troupeau de timides brebis. Mais, au fait, je ne vous l'ai pas encore présenté! Demain,