LA HAUTE ET SOMBRE SILHOUETTE DU CHATEAU SE DRESSAIT
une armée? Et, d'ailleurs, son devoir ne l'enchaînai t-il pas auprès du chef sous les ordres duquel il venait de jurer de se faire tuer pour le service du roi?
Ainsi accoudé, seul, sur le parapet, — car le capitaine venait de se retirer, — il se laissait envahir par une immense tristesse, se sentant de plus en plus seul en ce monde, regrettant la perte du vaillant compagnon qui l'avait si habilement tiré, la veille encore, des mains des huguenots. Mais ce qui le préoccu-
solide de cette maison à un seul étage, bâtie en pierres de taille, longue et basse, dissimulée derrière les grands arbres de son vaste jardin. La façade ne s'en voyait de nulle part, et on y accédait par une porte percée dans un haut et massif mur de clôture surmonté de crocs aigus de fer et que l'on ne pouvait escalader. Ce mur allait en contre-bas de la rue, et même très profondément du côté du jardin. — Tous ces souvenirs de choses naguère indif*
Ce bon monsieur de Véragues.
férentes lui revenaient maintenant avec une singulière précision. Et il se remettait en mémoire le fossé intérieur rempli d'eau par le trop-plein d'un petit étang qu'alimentait une source vive, et le petit pont tournant à volonté. Tous détails que le vieux brave homme lui avait signalés comme choses curieuses et de l'ancien temps, car ce petit domaine avait jadis appartenu à un alchimiste, un peu sorcier, disait-on, suivant en cela la malveillance du peuple. Ainsi s'expliquaient ces précautions. Et, en lui montrant ces dispositions si particulières, son hôte avait même dit ces mots : « Cette maison pourrait soutenir un véritable siège, et, en cas de guerre, j'aimerais autant y rester que d'aller dans le château. »
Tout cela, maintenant, le rassurait un peu. Et il avait une prodigieuse envie d'aller retrouver ce vieil homme, de courir les aventures. Mais comment sortir de la forteresse, tout d'abord, sans être vu des sentinelles, et ensuite comment passer à travers les lignes ennemies c|ui l'entouraient?
Sauter dans le fossé plein d'eau était hasardeux; on l'aurait entendu, on aurait tiré sur lui. Et il avait toutes chances de se noyer, car les douves étaient escarpées, à pic, et il ne pourrait rejoindre le glacis.
Ainsi, perplexe et découragé, il inspectait les alentours, mesurant à l'œil la hauteur des murs, supputant la profondeur des fossés, pesant les chances el ne s'arrôtant à rien.
A force de regarder, il commentait à mieux distinguer les objets dans l'obscurité qui s'étendait sous lui, et il apergut quelque chose de noir sur la surface de l'eau où la lune se reflétait
comme en un miroir. 11 reconnut enfin que c'était une barque. Très petite, elle semblait fixée au mur, el, au son qu'elle rendait en heurtant ce mur, il conclut qu'elle devait être attachée par une chaîne de fer. Mais au-dessus de lui, sur le chemin de ronde du réduit, les sentinelles allaient et venaient.
Pourraient-elles le voir?
Plus de soixante pieds le séparaient de la nacelle. Il lui fallait une corde, et qui fut assez longue, car, armé comme il l'était, il ne pouvait songer à nager. Il arpentait la plate-forme de la tour, cherchant quelque moyen, quand, près de l'affût d'un petit canon, il heurta du pied un paquet de cordages. Sa résolution fut vite prise. Fixant solidement la plus forte corde qu'il trouva à un des merlons du parapet crénelé, il la jeta dans le fossé, aussi près qu'il put de la barque. Il réussit mieux qu'il n'avait espéré, car un clapotis sourd et un bruit mat lui* apprirent qu'il avait atteint en même temps la nacelle et l'eau. La corde était donc de longueur suffisante. Un dernier examen lui prouva que personne ne pouvait le voir, et, recommandant son âme à Dieu, il commença sa périlleuse descente, raidissant ses bras, arc-boutant ses pieds au mur pour que ses armes ne sonnassent point contre les pierres.
Après quelques minutes de ce rude travail, il se trouva dans la nacelle; il s'y blottit, l'oreille au guet, reprenant haleine. Puis il leva le crochet de la chaîne que .n'arrêtait heureusement aucun cadenas. Des avirons étaient au fond de la barque. Il se mit à ramer aussi doucement qu'il put, pagayant plutôt, car il avait peur que le bruit des manches contre les tolets ne décelùt a
Ce bon monsieur de Véragues,