ILS ENTASSAIENT CE QU'ILS POUVAIENT RAPINER
sur eux tous, faisant onduler leurs têtes comme les flots pressés de la houle.
Et toute la foule des bourgeoises, des femmes nobles même, mêlées aux filles du peuple, aux enfants de tous les états. 11 n 'y avait point d'hommes, quelques vieillards. peut-être. Et toutes ces tètes iiK-lin.'rs répétaient les prières, comme un peuple d^r/abattu sous le glaive deliange extenminateur.i .
Un éclair brilla : sous le pistolet de M. de Villenavè, le prêtre s'abattit.
Chancelant sous le coup, il ne put déposer l'ostensoir sur l'autel et tomba avec lui en arrosant le tapis de son sang. Un diacre releva le soleil d'or et continua la prière : un coup d'arquebuse le renversa. Un autre le remplaça, élevant le corps divin au-dessus des têtes. Des cris déchirants partaient de tous côtés, les huguenots taillaient dans cette foule de femmes. Mais l'orgue gronda, et les saintes filles entonnèrent le ftegina cœli lœtare, chantant sous la tempête de fer et de feu jusqu'à ce que la dernière d'entre elles eût été égorgée. L'orgue se tut enfin : on avait forcé la porte de la galerie et précipité le musicien sur les dalles.
Maintenant, les vainqueurs de ce misérable peuple profanaient l'autel, se disputant les vases sacrés; d'autres dépouillaient les cadavres, torturaient ceux qui vivaient encore, incendiaient les stalies, brisaientles dalles funéraires, martelaient les statues couchées sur les tombeaux, jetaient au vent les cendres des morts. Pour mieux charger les bêtes de somme, ils les faisaient entrer dans la nef, les houssaient avec les chasubles, les chapes, les pluviaux, puis entassaient sur leur dos, dans des paniers, ce qu'ils pouvaient rapiner.
M. de Véragues vint voir cela et s'en montra aise. Le butin fut énorme.
Réuni sur le parvis en un tas, ce butin devait être partagé rigoureusement en commun. Les vases d'or ou d'argenl, les espèces monnayées, les dépouilles des morts, les petits meubles précieux, les riches étoffes, tout <'el;t. d'après le sieur de Véragues, pourrait bien faire Virigt mille éens. El un gentilhomme taré, M. de Villacors, qui s'était l'ait huguenot en haine des parlements qu*
Ce bon monsieur de Véragues.
l'avaient condamné aux galères, se fit quelque argent dans la suite en allant dans l'église couper les plus belles chevelures des femmes égorgées ; car il les mit dans un sac et les envoya vendre à Paris où l'on en fit des perruques pour les dames riches dénudées par la calvitie.
Maintenant, les huguenots brûlaient les reliques des saints. Après avoir brisé les châsses, séparé l'or et les gemmes, ils livraient le reste au feu avec les livres saints et les crucifix, confondant dans leur fureur sacrilège ce que leur hérésie leur ordonnait de combattre ou de vénérer.
Sur la place, on procédait à l'estimation et au partage du butin. Des commissaires choisis opéraient sous les ordres de M. de Véragues lorsqu'on vint apprendre à celui-ci que le capitaine Heurtebise venait de faire une sortie, de nettoyer de huguenots le quartier neuf et d'en tuer une soixantaine. Un second messager annonça que le capitaine Heurtebise avait pris trente Espagnols et Allemands et qu'on les pouvait voir pendus le long des créneaux. Le mécontentement était général.
— Puisqu'il veut me faire la mauvaise guerre, dit M. de Véragues, nous allons lui rendre la pareille.
Et, indigné qu'on eût osé lui tuer et lui pendre du monde, il ordonna d'aller quérir le chevalier de Puymonceaux dans la prison où il l'avait fait mettre. Puis il préféra y aller lui-même, se promettant de le faire pendre devant la forteresse, à la barbe du capitaine Heurtebise.
Mais, quand il se fit ouvrir le cachot où était enfermé son captif, il n'y trouva plus personne.
Quand Henri s'était vu appréhendé par les soldats de M. de Véragues, il comprit que toute résistance était inutile, et, rendant son épée, il se laissa emmener à la prison, où on l'enferma dans un cachot, non sans l'avoir secoué et molesté, ce qui est la manière ordinaire des gens de guerre d'avoir soin de ceux pour qui on leur a recommandé d'avoir des égards. Ainsi mis sous les verrous, sans lumière, ne recevant l'air que par un soupirail étroit donnant sur un fossé profond rempli d'immondices, il put réfléchir à loisir aux suites possibles de son imprudence, sur la botte de paille où il se laissa aller avec un profond découragement.
Autour de lui il entendait courir et ramper. Des rats, sans doute, fréquentaient dans ce cachot : il les sentait grouillant autour de ses bottes, que l'un essaya même de ronger. D'un vigoureux coup de pied lestement envoyé, il dut en blesser un, car un cri aigu s'éleva. Les autres s'enfuirent. Il n'avait aucune arme, nul moyen de battre le briquet : on l'avait laissé avec la chemise et le pourpoint, après avoir vidé ses poches.
Sa pauvre bourse, déjà très plate, était loin maintenant. Ses gardiens l'en avaientdébarrassé, comme de ses armes, et il regrettait son épée, qui avait une bonne lame de Clemens Stamm de Solingen, maître allemand réputé. II regrettait aussi ses bagues et ses éperons d'argent.
Et il se disait qu'il aurait bien mieux fait de rester dans la forteresse avec la garnison et le capitaine Heurtebise; et
Ce bon monsieur de Véragues.
il trouvait sa situation également mauvaise, soit que les huguenots demeurassent maîtres de la ville, soit que les catholiques revinssent les en chasser.
Dans le premier cas, le sieur de Véragues lie manquerait pas de le tuer, il se rappelait son mauvais regard ; dans le
Profondément triste, il s'en remit à Dieu, content néanmoins en son cœur de n'avoir point mal agi suivant sa conscience.
Ainsi plongé dans ses pénibles réflexions et accablé de fatigue, il n'osait cependant pas se coucher et dormir sur