‹ Ce bon M. de Véragues. Illus. de Félix Jobbé-DuvalChapitre 27 sur 40 · IL PUT RÉFLÉCHIR A LOISIR · texte numérisé non relu

IL PUT RÉFLÉCHIR A LOISIR

second, le capitaine Heurtebise lui demanderait compte de sa désertion et le ferait sans doute pendre. Ainsi compromis, il se demandait ce qu'il allait devenir, se désolant de plus en plus de la perte de Jacquot, dont l'habileté et le dévouement lui eussent été d'un si grand secours.

— Il ne m'aurait pas laissé me fourrer dans ce guêpier, soupirait-il, et, m'y fussé-je mis, il aurait trouvé moyen de nous en sortrrl

la paille, par dégoût et crainte des rats qui recommençaient à rôder. Debout dans un coin, appuyé contre le mur, il sommeillait, glacé, à travers son mince pourpoint usé, par l'humidité de la pierre. Le temps lui paraissait ne point marcher. Aussi bien n'avait-il aucun moyen d'en supputer la durée. Sa tête tournait et son estomac criait famine, ses oreilles bourdonnaient, ses jambes commençaient à faiblir. Il s'assit sur la paille et s'abîma en une molle torpeur,

Ce bon monsieur de Véragues.

la tête dans ses mains, les coudes sur ses genoux.

Un bruit de ferrailles, de clefs qui grinçaient, le fit lever en sursaut. Un homme entra, qui portait une lanterne sourde, et derrière lui la porte se referma lourdement.

— Je viens, mon fils, vous apporter des consolations, fit le nouveau venu.

M. Henri regarda le consolateur. C'était un homme d'âge mûr, à figure vulgaire, vêtu d'un long vêtement noir et d'un manteau non moins sombre. Il n'avait point d'armes à sa ceinture de cuir, portait un col de liage plat et une sorte de bonnet en forme de barrette.

— Je viens vous apporter des consolations, répéta l'homme.

Et il s'assit sur une sorte de grossier billot de bois qui se dressait en un coin. Il avait accroché sa lanterne à un crampon scellé dans le mur et d'où pendaient des chaînes dont une se terminait par un carcan.

— Le Dieu de justice dont je suis le ministre, continuait l'inconnu, est aussi un Dieu de miséricorde. Vous ne le connaissez sans doute pas...

Ici M. Henri l'interrompit en disant qu'il avait toujours essayé de remplir ses devoirs de bon catholique, tout en se considérant comme un pauvre pécheur.

— Détestable hérésie 1 proféra l'autre.

Et, tirant de dessous son manteau un

gros livre relié en veau, il l'ouvrit.

— Voici la parole de vérité ; tout le reste n'est qu'erreur. Ouvrez les oreilles, ne fermez pas votre coeur à la parole de vie! Regrettez d'avoir jusqu'à cette heure croupi dans la fange du papisme! Sontce les moines ignorants et négligents qui seraient capables de vous mener

dans les sentiers de la Jérusalem céleste? Écoutez cette parole de Calvin...

Mais Henri l'interrompit, sans respect :

— Je ne désire ni ne veux l'entendre!

Qui que vous soyez, n'essayez pas de me troubler en cette heure qui est peutêtre la dernière que je vis. Portez ailleurs vos consolations. Si je dois mourir, ce sera fidèle à ma foi.

— Ainsi parlent les fils de Béliall soupira le ministre. Jeune insensé, écoutez ceux en qui Dieu a mis la grâce. Il en est temps encore.

— Le Dieu que j'adore n'est point un Dieu de violence. Notre-Seigneur nous a prêché la charité et l'oubli des injures, il ne nous enseigne pas à haïr nos ennemis ! Laissez-moi mourir en paix, et ne m'obligez pas plus longtemps à vous entendre, car je ne vous répondrai plus.

Le ministre Rudig, arrivé de Genève depuis peu de temps et qui était venu édifier les bandes calvinistes au milieu dune escorte de reitres, ne désespérait pas de convertir le jeune homme. Le voyant inaccessible à la crainte, il essaya d'un autre moyen.

— Songez, jeune homme, aux bénéfices de toutes sortes qui vous attendent si vous prenez place dans nos rangs.

Après la glorieuse entreprise que nous menâmes à bien, plus d'un vide demande à être comblé. On vous donnera une charge d'enseigne dans une compagnie.

Je vous aiderai, s'il le faut, à prendre place dans un escadron de reîtres.

Songez aux honneurs dont on vous chargera, au butin que vous recueillerez.

— Dieu seul est le maître de ma destinée, et, n'aurais-je pas mon amour

Ce bon monsieur de Véragues.

pour lui, que je resterais fidèle à mon roi. Jamais je ne m'associerai avec des rebelles.

— Est-ce un roi, seulement, que ce jeune homme maladif et saisi sans cesse de transports furieux, circonvenu par une foule d'ambitieux?

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