‹ Ce bon M. de Véragues. Illus. de Félix Jobbé-DuvalChapitre 29 sur 40 · UN VIEIL HOMME LE LAISSAIT MARAUDER SES POMMES · texte numérisé non relu

UN VIEIL HOMME LE LAISSAIT MARAUDER SES POMMES

Il eut à peine la force de crier :

— Par ici 1

On ouvrait la porte, puis Jacquot entra, la tête à moitié couverte d'une cape qui était celle du geôlier.

— Ah! mon pauvre monsieur, — s'écriait le brave homme tandis que le baron se jetait dans ses bras, — les gueux vous avaient bien mal logé! Ah!

que je suis aise de vous voir!... Mais ce séjour est malsain, ne perdons pas un instant, venons-nous-en, et sur l'heure!

Dans un coin, Henri vit un homme ficelé, étendu à terre.

— Ne vous étonnez pas, monsieur, fit Jacquot, c'est le geôlier; je lui ai emprunté sa cape. Mais il l'avait sans doute volée, lui aussi, au guichetier dont il a usurpé les fonctions, car le drôle est un de ces maudits huguenots de ce brigand de Véragues qui ont failli me tuer!

Et Jacquot, qui ne pratiquait pas l'oubli des offenses, allongea un coup de pied à l'homme étendu, qui ne put

Ce bon monsieur de Véragues.

que geindre furieusement, car il était garrotté et bâillonné.

Arrivés au rez-de-chaussée, — car ils venaient de quitter un souterrain, — Jacquot et son compagnon remarquèrent le pauvre accoutrement de M. Henri.

— Vous ne pouvez rester ni sortir ainsi, monsieur, fit Jacquot. Laisseznous aller à la découverte pour vous trouver vêtements et armes ; nous revenons à l'instant.

Et, au bout de quelques minutes, il reparut, ayant retrouvé dans la geôle les hardes de son maître, sa cuirasse et son épée; quant à la bourse, elle avait disparu. Le soldat qui accompagnait Jacquot voulait aller visiter les poches du geôlier, mais on pensa que le temps pressait, et on sortit de la prison au nez des huguenots occupant la porte, qui ne se méfièrent de rien au milieu de tout le désordre.

— Permettez-moi, monsieur, dit alors Jacquot à son maître, de vous présenter Briscadoux, ancien mousquetaire de la compagnie Périssac, avec lequel j'ai servi du temps de monsieur le connétable. C'est à ce gaillard-là que je dois de vous avoir retrouvé. Il abandonne monsieur de Véragues pour entrer à votre service.

Et, comme Henri se récriait :

— Je sais ce que vous allez dire, monsieur I La question des gages ne l'embarrasse pas plus que moi. A la guerre comme à la guerre, nous vivrons sur l'ennemi. Et, si monsieur le veut bien, nous allons sortir de la ville sans plus tarder. Et je vous conterai mes aventures de la nuit.

Jacquot, depuis l'escarmouche de la porte de Saint-Michel, avait connu des

fortunes diverses. Quand les gens de MM. de Véragues et de Villenave refoulèrent les catholiques pêle-mêle dans la ville, Jacquot avait été pris dans un escadron de reîtres, renversé de cheval et foulé aux pieds, retenu par la botte sous sa monture tuée d'un coup de pistolet. Puis il s'était tenu coi parmi les morts, pendant que les huguenots continuaient leur charge. A force de vigueur et de patience, il s'était dégagé de dessous sa bête, puis, toujours à plat ventre, rampant parmi les morts et les blessés, il avait gagné un petit amas de broussailles où il avait repris haleine. Près de lui était couché un cavalier huguenot qui, blessé sans doute au même lieu, était venu mourir là.

C'est du moins le récit que fit plus tard Jacquot, mais tout porte à croire que notre homme ne s'était point gêné pour achever le protestant et le dépouiller à l'aise.

Il lui prit ses meilleures armes et sa bourse, son casque fermé et son écharpe blanche, et, ainsi muni, s'en fut se mêler aux huguenots, escalada avec eux la barricade et poursuivit mollement la garnison jusqu'à la forteresse.

Puis il rôda par les rues. C'est alors qu'il avait aperçu Briscadoux, tête nue, en train de s'entourer la jambe d'une bande de toile provenant d'une paillasse éparpillée dans une ruelle, car il avait été blessé d'un coup de faux à l'assaut d'une maison.

Surpris d'apercevoir cet homme qu'il avait perdu de vue depuis dix ans, Jacquot cria à travers le masque de sa bourguignotte, craignant d'être dupe d'une illusion :

— Briscadoux !

Ce bon monsieur de Véragues.

L'autre répondit, sans se remuer autrement :

— Qui m'appelle?

Il n'y avait pas d'erreur. C'était bien l'illustre Briscadoux, célèbre dans les bandes de Picardie pour son habileté à manier l'épée bâtarde, à danser la gaillarde et à boire cinq bouteilles de vin coup sur coup à la santé du roi pendant que sonnaient les douze coups de midi.

Jacquot s'approcha donc et lui dit sévèrement :

— Si monsieur de Flamarens te voyait, il te ferait pendre, mon garçon!

Ce M. de Flamarens était un capitaine des vieilles bandes, sévère à l'excès, mais qui avait tenu Briscadoux en haute estime et se faisait toujours, jadis, accompagner par lui dans les endroits les plus périlleux.

Briscadoux regarda stupidement cet homme masqué d'acier qui lui parlait des choses du passé. Car, si ce mousquetaire était d'une vigueur peu commune, par contre son intelligence égalait à peine celle d'un hanneton.

Jacquot reprit d'une voix encore plus tranchante :

— Oui, mon garçon, il t'aurait fait pendre. Et c'est moi, Jacquot, dit Brisemiche, de son vrai nom Jérémie Coustard, natif de Châteauroux, ton ancien cap d'escade, qui t'en donne ma foi !

Briscadoux laissa paraître sa joie :

— Comment, mon petit Jacquot, c'est toi! Viens çà que je t'embrasse.

— Je n'embrasserai pas un ancien soldat du roi qui fait la guerre avec des vauriens et pille les bonnes villes de son pays.

Briscadoux réfléchit, confus, puis fit cette remarque pleine de sens :

— Mais, Jacquot, mon petit, tu en es aussi de ces vauriens.

— Grande est ton erreur, être stupide! Je suis ici pour combattre tous ces huguenots de malheur!

Briscadoux ne comprenant plus dé-

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