UN CAVALIER ENTRA
lanternes que portaient les garçons de l'hôtellerie, s'empressant à la porte des écuries.
Cependant le nouveau venu se faisait apporter ses pistolets, tout en regardant M. Henri avec une indifférence dédaigneuse.
— Les chemins ne sont guère sûrs par le temps qui court — appuya-t-il — et les maisons non plus.
Et avisant Jacquot qui fourbissait les armes de son maître :
— On ne peut faire un pas sans rencontrer quelque parti de ces damnés huguenots que le diable confonde!
Tout en formant ce vœu peu charitable, il se découvrit et se signa. Une large flamme montant d'une brassée de menus bois jetée dans l'âtre fit à cet instant luire le corps de cuirasse dont les bandes claires brillèrent comme des traînées d'argent neuf.
— Avez-vous donc un homme de guerre ici? fit encore le nouvel arrivé, qui paraissait désireux de tout connaître.
L'hôte, d'un air moitié figue et moitié raisin, et d'un geste discret, montra M. Henri vu de dos à cette heure, car il lisait, à l'aide d'une chandelle qu'il haus sait à hauteur convenable, un avis signé de M. de la Châtie. C'était un ordre émané du gouverneur du Berry et où il ordonnait à tous, grands et petits, de courir sus à M. de Véragues, gentilhomme huguenot, traître au roi, et qui avait brûlé deux églises aux environs du Blanc en Berry, pillé trois presbytères, deux manses et un château, et assassiné, avec d'autres compagnons de son état, deux vieux prêtres ainsi que leurs servantes, et torturé à mort la femme d'un censier pour lui faire avouer où elle avait caché son argen Suivait la liste d'autres méfaits la promesse d'une récompense soixante écus d'or à qui livrerait led Véragues, baron des Curons et seigneu de Sainl-Pierrc-de-Notz, ci-devant pré vôt, juge d'épée, et capitaine d'une compagnie de chevau-légers, cassée par ordre du roi.
M. Henri, ayant fini de lire, reposa la chandelle sur la table et s'assit en . songeant aux moyens de s'emparer du
Ce bon monsieur de Véragues.
sieur de Véragues, baron des Gurons et seigneur de Saint-Pierre-de-Notz. Puis il pensa que, comme le ban du gouverneur La Châtre remontait à deux mois de date, il y avait quelque chance que ledit baron eût été pendu.
Mais l'étranger l'interpella avec un air d'autorité qui l'étonna.
— Eh bien, monsieur, vous êtes soldat, à ce que je vois, et gentilhomme, à ce qu'on me dit. Ne trouvez-vous pas que vous êtes bien jeune pour courir ainsi le pays loin de madame votre mère et du fouet de votre précepteur?
M. Henri était un garçon très doux et plein de déférence pour les gens âgés.
Remarquant que le demandeur était quelque peu gris de poil et que l'hôtelier l'avait appelé « Monseigneur », il crut prudent de montrer quelque patience.
— Monsieur, je suis le chevalier de Puymonceaux, pour vous servir. Quant à madame ma mère, Dieu m'en a privé depuis déjà fort longtemps, et mon précepteur a cessé de s'occuper de moi tantôt deux ans avant la mort de mon père. Je m'en vais de ce pas chercher fortune à la guerre et servir, s'il se peut, sous monsieur de Montpensier, pour qui j'ai une lettre, à moi remise par monsieur de la Châtre.
L'inconnu eut un léger tressaillement, aussitôt réprimé, et l'expression de son visage un instant tendu par une violente préoccupation redevint hau taine et morne comme elle était tout d'abord.
A cet instant les domestiques apportèrent force chandeliers, la salle vivement éclairée prit un air de fête. Des plats couvraient la table, pleins de choses appétissantes; entre toutes un pâté en façon de mortier, côtelé, cannelé,
sommé de six écrevisses qui semblaient défendre de leurs pinces cette citadelle de pâte, méritait de retenir l'attention.
— Vous plaira-t-il de souper avec moi, monsieur? dit l'inconnu à M. Henri. Si je n'ai pas comme vous un appétit de vingt ans, du moins ai-je l'estomac dans les talons. Et tout en soupant je vous raconterai force choses intéressantes sur ce baron des Gurons. Car je l'ai beaucoup connu, ajouta-l-il d'un ton singulier. Holà, mon maître!
donnez-nous donc avant toutes choses quelques rôties et un doigt de cet excellent vin gris, vous savez... mon vin, enfin!...
L'hôte s'empressait, la maîtresse du logis avait disparu dans la cuisine. « Ce seigneur, se disait M. Henri, doit être un hôte d'importance. »
Grand et vigoureux, un peu courbé comme qui a porté l'armure, le gentilhomme pouvait avoir cinquante ans, plutôt moins, peut-être. Sa figure belle et régulière était gâtée par un air de dureté hautaine, ajoutantquelque chose de plus imposant encore à son air de suprême distinction. Ses moustaches relevées à angle droit vers les yeux étaient restées noires, mais sa barbe taillée en pointe mousse, à la mode du temps, était striée de poils blancs comme des fils d'argent. Son visage sans rides était si pâle qu'il semblait éclairé par un rayon de lune; un grand pli, partant des sourcils réunis au-dessus du nez, divisait le front en deux, donnant à tous les traits une expression triste et chagrine. Ses cheveux coupés court, dressés en hérisson, éclaircis aux tempes par le port du casque, étaient complètement blancs.
Ce bon monsieur de Véragues.
Vêtu d'un pourpoint et d'un haut-dechausses de velours violet sombre, avec un collet de maroquin ambré et des manches de taffetas gris de lin tracées d'or, il avait des gants musqués montant jusqu'au coude, et dont le parfum, se mêlant à celui du collet, s'élevait dans la salle à chacun de ses mouvements. De hautes bottes blanches, avec des éperons d'or, un col raide et empesé en forme d'assiette, un chapeau de fer recouvert de velours noir, complétaient son costume. Son cou était cerclé d'une chaîne d'or en faisant trois fois le tour et supportant un médaillon émaillé qui retombait sur sa poitrine. Mais, à travers les taillades de ses manches, on voyait luire des manches de mailles; l'épée et la dague pendues à l'étroite ceinture de buffle garnie d'acier ciselé étaient grandes et solides ; leurs gardes dorées et brunies dans des nuances éteintes étaient d'un travail précieux, telles celles fabriquées par Luce Picinino de Milan.
M. Henri remercia poliment et prit place. Alors tous deux firent honneur au repas. On porta maintes fois la santé du roi, on but maintes rasades à la confusion des ennemis du royaume, de ces huguenots maudits, graine d'enfer. Et, chaque fois qu'il parlait des hérétiques, un énigmatique sourire pinçait les lèvres de l'inconnu. Puis il parut en venir aux confidences : « Au vrai, il s'appelait M. de Lorges et était dune bonne famille de Hurepoix. Il avait fait la guerre aux avant-derniers troubles et chargé les cavaliers de Coligny à la bataille de Dreux. Il avait servi sous M. de Montpensior. »
— Ah! mon jeune ami, quel homme!
Austère comme un apôtre, brave comme
un saint Georges! Ah! si vous le connaissiez! C'est un ami à moi, et nous sommes à peu près du même âge!
Buvons à ce grand prince !
Et les deux nouveaux amis restèrent une partie de la nuit à table, M. Henri à exposer ses projets, M. de Lorges à raconter ses batailles et les exploits de M. de Montpensier. On en vint naturellement à parler de la lettre.
— L'avez- vous lue! demanda M. de Lorges.
— Ma foi non, monsieur, fit Henri, e pourtant rien n'est plus facile, car ell est ouverte!
— Vous devriez au moins savoir c qu'elle contient de plus important. Vous pourrez ainsi mieux jouer votre perso nage auprès du prince.
M. Henri, surpris, fit remarquer qu' n'avaità jouer aucun personnage. M. d Lorges se mordit les lèvres et expliqu comment il s'était mal exprimé.
— Je veux dire être en meilleur état de lui plaire.
— Regardons-la ensemble, dit M Henri, je ne crois pas qu'il y ait incon vénient à cela.
Et il tira de sa poitrine le précieux pli qu'il avait enroulé dans un mouchoir de soie, plusieurs fois replié, afin d mettre la missive à l'abçi de tout acci dent. Très occupé à défaire le paquet fort soigneusement fermé, il ne vit pas le mouvement furtif par lequel M. de Lorges tira à moitié sa dague qu'il avait gardée fixée à ses reins. Mais une réflexion subite la lui fit rentrer dans le fourreau, et, avec un haussement d'épaules dédaigneux, il versa à pleins bords du vin gris dans le verre du jeune homme.
Tous deux, assis en face l'un de l'autre
Ce bon monsieur de Véragues.
au bout de la table à moitié desservie, présentaient le plus parfait contraste. Dans sa mâle et sinistre beauté, M. de . Lorges, son front soucieux appuyé sur ses mains blanches et fines mais labourées de coups d'épée comme il convient à un homme de violences et de duels, ressemblait à l'Ange déchu, celui dont le regard étincelant ne brille pourtant que defeux obscurs. M. Henri, blond et doux comme un enfant, avait l'air de simplicité tranquille de ceux qui ignorent le mal parce qu'ils ne l'ont jamais fait et ne l'ont point vu chez les hommes. Les gens assez heureux pour posséder cette simplicité, qui n'a rien à voir avec la sottise, sont, si l'on s'en rapporte aux personnes riches en expérience et en souvenirs, partout extrêmement rares. Mais l'imprudence, assez ordinaire chez la jeunesse, empêchait le chevalier de Puymonceaux de se défier de M. de Lorges.
Celui-ci. la main un instant ramenée derrière son dos, avait repoussé dans le fourreau la lame aiguë et robuste qui, de son extrémité dégagée en percemailles, pouvait fausser une cuirasse.
Un mouvement de pitié le retint sans doute devant cet adolescent sans défense. Mais il ne le frappa point pour cette raison principale qu'un meurtre est toujours une grosse affaire et qu'on la doit éviter quand on peut s'arranger autrement.
M. Henri avait enfin dénoué le paquet.
La lettre, écrite sur un fort papier plié en deux, était couverte seulement sur sa première page. Elle renfermait une recommandation banale, de quoi entrer dans une cornette d'arquebusiers à cheval ou une bande de gentilshommes aventuriers pour battre l'es-
trade. Mais lui s'en déclara satisfait.
C'était tout ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, et, la tête déjà un peu prise, il but à la santé de M. de la Châtre; l'autre ne cessait de lui verser à boire.
D'un geste furtif, M. de Lorges tira de la genouillère de sa botte un petit flacon plat; il le dissimulait dans sa main. Tout à coup se levant en sursaut :
— Est-ce bien la pluie qui tombe ainsi à flots?
M. Henri se dressa, les jambes molles, car il avait bu plus que de raison, et s'en fut à la porte voir si c'était la pluie. Ce n'était rien du tout, et le ciel était plein d'étoiles. Mais le temps de revenir à la table et M. de Lorges avait versé dans le verre de l'adolescent quelques gouttes du petit flacon.
— Ah! ce n'est pas la pluie? Allons!
Tant mieux! fit-il. Un dernier coup avant d'aller dormir, car il est minuit au moins, et il me faudra repartir ce matin, de bonne heure.
Ils burent encore. Et M. Henri ne tarda pas à tomber, profondément endormi, le nez en avant sur la nappe.
Approchant de la lumière la lettre de M. de la Châtre, M. de Lorges chauffa doucement le papier. Des caractères apparurent. Pâles d'abord et comme effacés, ils se détachèrent de plus en plus nets, rosâtres puis roux, enfin bruns. Et les mots, puis les phrases, écrits à l'encre sympathique, se laissèrent lire.
« Nous savons de source certaine que le sieur de Véragues était à Sancerre dans le courant du mois d'avril. Il a tué un courrier royal au delà de Chavignol, et j'ai lieu de croire qu'il a passé depuis
Ce bon monsieur de Véragues.
peu par la ville de Bourges. Il parcourt actuellement les confins du Berry sous le nom de M. de Lorges, tantôt seul, tantôt avec un petit parti de cavaliers. Tout nous porte à croire qu'il tâchera de pénétrer dans Châtellerault, et il est décidé, plus que jamais, s'il le peut, à assassiner le duc d'Anjou. J'ai appris