‹ Ce bon M. de Véragues. Illus. de Félix Jobbé-DuvalChapitre 31 sur 40 · GRANDE E8T TON ERREUR, ÊTRE STUP1DE · texte numérisé non relu

GRANDE E8T TON ERREUR, ÊTRE STUP1DE

un beau jour licencié el sans ressources, et <{ue justement alors M. de Villenave faisait des levées. Il s'était enrôlé sans enthousiasme, d'autant qu'il n'appartenait pas à la religion réformée. Et il conclut ainsi :

— Tu comprends, mon petit, j'aime encore mieux faire la guerre avec ces gens-là que de mourir de faim !

— Ta chance est grande de m'avoir rencontré sur ton chemin. Avant que le soleil de demain ne nous éclaire, arriveront les gens de monsieur de Montpensier, et on vous pendra tous. Tu vas donc venir avec moi et te tirer de ce guêpier.

— Mon ami Jacquot, je t'accompagnerai jusque chez Pluton.

Briscadoux avait quelque littérature, car il avait d'abord été valet chez un recteur de collège qu'il entendait causer à table avec Charpentier, Ramus et autres docteurs en sciences et belleslettres.

— Il faut d'abord que tu me dises ce qu'est devenu le gentilhomme dont je suis l'écuyer, le chevalier Henri de Puymonceaux.

— Mais, mon garçon, je ne le connais pas.

Jacquot expliqua alors minutieusement à Briscadoux quel était son maître, quels étaient ses vêtements et ses armes.

— Mais, s'écria brusquement Briscadoux, c'est ce petit bonhomme que l'on m'a fait tout à l'heure mener en prison !

Et il raconta à Jacquot la scène chez le vieil échevin Pierre Jalot, l'arrestation du baron sur l'ordre de M. de Véragues.

— Allons le délivrer sans plus tarder!

conclut Jacquot.

Briscadoux lui objecta la difficulté de l'entreprise. Toutefois, il était prêt à le

suivre; lui Jacquot serait la tête, Briscadoux serait le bras. Et, relevant sa botte de vache grasse sur sa jambe dûment pansée, le géant prit son mousquet, coiffa son morion de fer noirci, emboîta le pas à Jacquot qui prit un air d'autorité.

— Ordre de monsieur de Véragues!

dit-il avec un effrayant aplomb, en se présentant à la porte de la prison.

Les gens du poste, ivres ou endormis, se rangèrent sur son passage avec respect. Il se croisa avec le ministre Rudig, dans la cour, et continua de marcher.

Alors il se trouva devant le geôlier, soldat chargé de ces fonctions, car le geôlier en titre s'était enfui dans le château.

— J'ai ordre de monsieur le colonel de visiter le prisonnier que l'on a amené il y a deux ou trois heures, monsieur Henri de Puymonceaux.

Le geôlier montra quelque défiance et réclama un ordre écrit.

— Je vais vous le montrer, fit Jacquot, qui avançait toujours.

L'homme le suivait cherchant à l'arrêter, on était dans une petite cour resserrée, loin du poste. Jacquot fit un signe à Briscadoux. Tous deux se jetèrent sur le porte-clefs et en une minute le terrassèrent, le bâillonnèrent, le lièrent, car, en homme pratique, Jacquot avait toujours une corde en petit rouleau, pendue à sa ceinture, précaution que Briscadoux observait également. Puis ils lui prirent ses clefs, sa lanterne et sa cape à capuchon, que revêtit Jacquot par-dessus son casque, et s'en allèrent à la recherche des cachots. Comme la prison n'était pas grande, ils n'avaient pas eu grand'peine à découvrir M. Henri.

Ce bon monsieur de Véragues.

M. Henri, Jacquot et Briscadoux parcouraient maintenant les rues de Saint-Michel, cherchant une occasion de pouvoir sortir des murs. Par surcroît de précaution, Jacquot avait donné son casque fermé au jeune homme, de crainte qu'on ne reconnût ses traits.

Mais, près de la place du Marché, ils tombèrent sur un gros de huguenots s'enfuyant devant les gens du capitaine Heurtebise qui faisait une sortie. Et ils faillirent même être pris. Ce danger les servit cependant au delà de leur espérance. Car, se laissant entraîner par le flot de la déroute, ils furent portés jusque hors la grande porte, franchirent le pont-levis et continuèrent de courir sans se soucier des huées des reitres qui gardaient le guichet.

Ils coururent ainsi tant qu'ils virent des fuyards, traversant le champ de bataille de la veille encore jonché de cadavres d'où s'envolaient des corbeaux.

Puis ils prirent par les vignes au hasard, allant droit devant eux, sans direction, heureux d'être sortis aussi facilement de ce mauvais pas.

Ainsi ils marchèrent pendant quatre ou cinq heures, recrus de fatigue, mourant de faim, perdus maintenant dans les champs. Tout bruit avait cessé, et, autour d'eux, c'était la grande paix de la nature égayée par le soleil du printemps.

Mais Briscadoux, qui faisait des enjambées extraordinaires et tant que M. Henri et Jacquot le suivaient à grand'peine, s'arrêta sous un grand arbre, s'assit à son pied et déclara qu'il ne pourrait jamais aller plus loin.

Jacquot lui reprocha amèrement son manque de courage et lui affirma avec

assurance qu'on apercevait un village à l'horizon.

— Vas-y si tu veux, mon ami, dit tranquillement le géant, mais, quant à moi, j'en demande humblement pardon à monsieur le chevalier, je ne puis aller plus loin.

Accablé de fatigue, Henri s'élait couché dans l'herbe et dormait. Briscadoux crut pouvoir l'imiter; mais Jacquot, malgré le poids de sa cuirasse à l'épreuve, grimpa sur l'arbre, s'accota sur une maîtresse branche, et de là il inspectait l'horizon. Car c'était un homme avisé, plus prudent encore que courageux, ce qui n'était pas peu dire, et ne laissant jamais rien au hasard.

Les heures passèrent. Mais, vers quatre heures du soir, au moment où les trois hommes tenaient conseil sur ce qu'il convenait de faire, ils virent venir de loin une troupe de gens à cheval qui occupait toute la largeur du chemin au bord duquel ils étaient installés. En un clin d'œil Jacquot dévala de l'arbro du haut duquel il prenait part à l'entretien, alluma les mèches pour son arquebuse et le mousquet de Briscadoux, se glissa dans les broussailles et y fit dissimuler M. Henri et le géant. Ils entendaient maintenant le pas des chevaux, puis ce furent des bruits de voix : on se rapprochait. Enfin la troupe passa, mais Henri sauta sur ses pieds en poussant un cri de joie, car il avait reconnu Pierre Jalot monté sur une mule grise et flanqué de la jeune fille qu'il avait recueillie pendant le sac de la ville. Des valets, l'intendant, deux servantes, composaient la cavalcade.

A la vue de cet homme armé émergeant des buissons, une grande frayeur cloua sur place la troupe pacifique. Et,

Ce bon monsieur de Véragues.

comme pour augmenter ses alarmes, voici que, derrière Henri, se dressèrent Jacquot et l'immense Briscadoux, dont le morion à crête et le panache exagéraient la hauteur. On se reconnut cependant. Pierre Jalot, heureux de retrouver le jeune homme sain et sauf, car il l'avait cru mort, lui demanda :

— Où courez-vous ainsi par les chemins? Allez-vous donc coucher à la belle étoile, et avez-vous seulement dîné?

— Hélas! non, monsieur, ni moi ni ces braves gens non plus !

Le bonhomme, désolé, donnait déjà des ordres. L'intendant s'empressait, on tirait du pain des paniers. On trouva un morceau de mouton bouilli, deux gigots, un jambon, des fromages, d'autres choses encore. Briscadoux, gratifié d'un gigot, le rongea jusqu'à l'os, et chacun oubliant ses soucis et sa tristesse admirait ce magnifique appétit. Il vida une forte flasque de vin, mangea un gros pain rond et un fromage, puis se déclara prêt à tout et marcha à lavant-garde son mousquet sur l'épaule.

Jacquot allait côte à côte avec lui, et toute la caravane sentit se raffermir son courage à voir l'allure martiale des deux compagnons, dont les fortes épées mesuraient bien quatre pieds de long.

Une servante s'assit en croupe derrière un valet; on changea la selle de son cheval, et ainsi on monta M. Henri, qui s'en allait flanquant Pierre Jalot.

Celui-ci n'en revenait pas d'aise de voir son jeune ami tiré des mains de M. de Véragues, et il lui demandait le récit de ses aventures par le menu, remerciant la Providence de les avoir tous sauvés de cette affreuse boucherie.

Puis il racouta au baron le pillage et le massacre de l'église sur les dires que

lui en avaient rapportés ses valets; l'un d'eux qui y avait passé la nuit avait pu s'enfuir. Il lui dit encore la sortie du capitaine Heurtebise.

— Eh ! ne m'en parlez pas, monsieur, fit Henri, j'ai failli y être pris aussi!

Et, égayés de se sentir libres, ils riaient de l'aventure. La jeune fille trouvait cela effrayant et tremblait à chaque bruit que faisait le vent dans les feuilles, car la nuit commençait à tomber.

— Le sieur de Véragues n'a point joui longtemps de son succès, disait Pierre Jalot. Le capitaine Heurtebise avait pu envoyer demander du secours, nous l'avions d'ailleurs fait la veille. Un peu avant midi sont arrivées des compagnies de gens de pied et des cavaliers commandés par le bailli Desbans, et les huguenots se sont trouvés pris entre ces troupes et la garnison, qui a encore fait une sortie. Ils ont dû fuir dans le plus grand désordre et ont laissé la moitié des leurs sur la place, on les poursuit peut-être encore maintenant du côté de Fontgombault. Mais M. de Véragues a pris le large avec ses reîtres, c'est M. de Villenave qui a tenu contre le choc, je ne sais ce qu'il est devenu. Pour moi, navré de toutes ces horreurs, je suis parti dès que j'ai pu, emmenant mademoiselle que voici et mes gens.

Nous nous en allons de ce pas au château de la Mauvissière, chez une dame de mes amies qui nous donnera l'hospitalité comme j'y compte. Je vous emmène avec moi, vous et vos deux braves, et d'ailleurs, ajouta le bonhomme en souriant, c'est un peu par égoïsme, car en ces temps troublés on a toujours besoin de gens courageux et déterminés comme vous l'êtes.

Ce bon monsieur de Véragues.

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