‹ Ce bon M. de Véragues. Illus. de Félix Jobbé-DuvalChapitre 32 sur 40 · NOUS NOUS EN ALLONS DE CE PAS AU CHATEAU DK LA MAUVISSIEBE · texte numérisé non relu

NOUS NOUS EN ALLONS DE CE PAS AU CHATEAU DK LA MAUVISSIEBE

Ce bon monsieur de Véragues.

Madame de la Mauvissière accueillit les fugitifs avec la meilleure grâce du monde. Gelait une grande femme aux traits nobles et doux, aux yeux éteints par une profonde tristesse et qui semblaient ne plus pouvoir pleurer. Encore jeune, elle semblait cependant très grave, et Ton voyait qu'elle avait été admirablement belle. Et, quand elle entra dans la vaste salle à manger éclairée de cent cires dans leurs chandeliers d'argent, appuyée sur le poing de maître Pierre Jalot, sa longue robe de velours brun traînant de dix pas derrière elle, sa haute collerette de dentelles de Flandre montant de deux pieds et encadrant sa tête d'une auréole légère, il sembla au baron Henri que ce fût une reine parcourant son palais.

Elle était très riche et très bonne, possédait de grands biens, avait un château entouré de douves où nageaient des cygnes, avec des tours en poivrières où venaient picorer les pigeons, et était servie par vingt valets vêtus de dalmatiques mi-parties d'or et d'azur chargées de deux lions rampants de sable et d'une fleur de lis d'or. Ses demoiselles d'honneur étaient nobles et fières, ses intendants honnêtes et doux aux pauvres; ses gardes n'empêchaient point les malheureux de prendre les menues branches dans les bois, et le dimanche, après la messe, l'on donnait, dans la grande cour, du pain et des remèdes aux pauvres. Chaque année, elle dotait trois filles dans le pays, et, quand elle allait à la ville, elle visitait les malades et les prisonniers. Son chapelain était un homme instruit, mais elle aurait pu lui en remontrer dans la culture des belles-lettres, la connaissance des pères, la traduction des auteurs latins.

Aussi, maître Pierre Jalot avait-il pour madame de la Mauvissière un respect sans bornes. Il était un peu son homme d'affaires, mais s'enorgueillissait d'être son ami. De grands secrets concernant la dame lui avaient été confiés, mais il n'en avait jamais dit un mot à personne, et il répétait qu'il se laisserait plutôt couper la langue que de dire un mot qui pùtlui occasionner du déplaisir. Dans la soirée, il causa longuement avec la dame de la Mauvissière à propos de la jeune fille qu'il avait recueillie pendant le sac de Saint-Michel.

— C'est une orpheline, dit-il, elle se nomme Madeleine, mais elle ne sait point autre chose sur le nom de sa famille. Elle vivait à Saint-Michel chez son tuteur, un certain monsieur de la Roche- Aymon, que je connaissais à peine. Le pauvre homme a été tué ainsi que ses serviteurs; les servantes ont disparu, et la maison est brûlée, car elle était voisine de l'église que les huguenots ont incendiée en évacuant la ville. Que pensez-vous de cette enfant, madame, et que faudra-t-il en faire?

— Attendons des temps plus tranquilles, répondit-elle. Et, d'ici là, laissez-la-moi en tutelle; j'en aurai grand soin, mon vieil ami. Elle paraît aussi sage et douce que belle, et l'on voit que c'est une personne de qualité. Plus tard, nous retrouverons sa famille.

— Elle ne saurait être en de meilleures mains, madame, et, si cette charmante enfant me semble digne d'être votre fille, vous méritiez, vous, d'être sa mère. ,

Madame de la Mauvissière se renfonça dans son fauteuil avec un soupir douloureux, portant la main à son cœur comme si l'air lui eût tout à coup

Ce bon monsieur de Véragues.

manqué. Une larme, pareille à une perle liquide, roula de son visage sur sa guimpe de point de Venise. Portant son mouchoir à sa bouche, la dame se renversa sur le dossier de son siège; elle étouffait.

Lui, profondément touché, dit d'une voix altérée :

— Pardonnez-moi, madame Catherine, — c'était là sa formule de plus affectueux respect, — pardonnez-moi d'avoir évoqué ce désolant souvenir!

Rappelez votre courage et songez que Dieu aura pitié de vous. Car vous avez bu jusqu'à la lie le calice de la douleur! Et cst-il possible qu'une pareille souffrance ne trouve pas bientôt sa fin?...

Un silence suivit, puis Pierre Jalot se retira sans bruit, disant entre ses dents :

— Pauvre femme ! Elle ne se consolera jamais. La résignation n'est point l'oubli, et la douleur la mènera au tombeau!

Mais les voies de Dieu sont insondables... Qui sait si cette enfant...?

Allons, je suis fou! conclut-il. Tout à l'heure, je trouvais qu'elle ressemblait à madame Catherine, et, ce matin, je la voyais faite à l'image du sieur de Véragues. Mon pauvre bonhomme, ta tête déménage.

Et il s'en fut se coucher rêveur.

La douleur de madame de la Mauvissière, aux paroles de maître Pierre Jalot, s'était réveillée comme ces blessures mal fermées qu'un choc fait brusquement se rouvrir et saigner.

Mariée dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté à un brillant seigneur, elle avait été la plus malheureuse des épouses avant d'être la plus misérable des mères. Ayant obtenu la séparation par voie de justice, elle quitta son indigne époux, reprit son nom de famille. Mais

sa fille, que la décision des juges lui avait confiée, lui fut enlevée une nuit par des soudoyés de son mari qui envahirent son château. Et, depuis treize ans, les recherches étaient restées vaines pour retrouver cette enfant. Le père, maintenant proscrit, l'avait confiée à des mains étrangères, et on n'en savait pas davantage. Jamais il n'avait voulu parler.

Depuis quelques jours, la vie s'écoulait tranquille pour les habitants du château. M. Henri voulait partir, mais on le retenait sous mille prétextes, et Pierre Jalot lui conseillait d'attendre la venuo de quelque corps de l'armée royale dans lequel il pût prendre parti. Se mettre en chemin maintenant était inutile, voire dangereux, car on signalait des partis huguenots dans les environs.

Jacquot et Briscadoux allaient de temps à autre se promener dans le pays, bayant aux corneilles, cherchant les nouvelles. Un certain matin, ils allèrent promener des chevaux jusqu'à un petit village, à trois lieues de là, et jugèrent opportun d'entrer boire un verre de vin gris dans un cabaret dont la porte était surmontée d'une branche de houx. La salle était tranquille; une fille de service écossait des pois dans un bassin de cuivre près de la cheminée où chauffait une potée de vin sucré pour un brave homme dont les gencives veuves de dents s'obstinaient à vouloir triturer une croûte. Un ivrogne de piètre mine, quelque porteballesans doute, dormait, la tète entre les deux bras sur la table. Les deux braves se disaient des histoires de guerre, et Briscadoux ne craignit pas de raconter qu'un jour il avait fait ferme contre tout un piquel de chevau- légers, auxquels il avait

conquis un enseigne et l'ait trois prisonniers sans compter les morts.

— Tu y vois double, mon fils, opina Jacquot. Tu veux dire que tu fes battu contre deux sergents qui voulaient te mener en prison. Mais, en fait de bagarre, si tu veux connaître un homme qui sache s'en tirer en donnant de beaux coups d'épée, tu n'as qu'à regarder mon petit monsieur, le chevalier de Puymonceaux.

L'ivrogne leva légèrement la tête, puis la renfonça entre ses bras, tout en gardant une oreille libre.

Brisoadoux approuva d'un ton convaincu :

— Sans doute! sans doute! A tout prendre il ne lui manque que de bien connaître le maniement de l'épée bâtarde.

Mais, depuis ces quelques jours que nous sommes dans ce bienheureux château, je lui ai inculqué un certain nombre de principes élémentaires dont il se trouvera bien.

— Ah ! quelle bonne dame que celle de la Mauvissière! fit Jacquot avec élan.

— Et pas fière! Encore qu'elle ait l'air d'une impératrice, surenchérit Briscadoux.

— Je me ferais tuer pour elle! s'écria Jacquot.

— Et avec joie! conclut Briscadoux; buvons à sa santé, et qu'elle dorme tranquille! Nos épées sont là pour la garder !

Ils payèrent et remontèrent à cheval, piquèrent des deux et disparurent pour ne pas manquer le dîner. Mais le buveur, subitement dégrisé, s'approcha de la servante et il lui demandait ce que c'était que le château de madame de la Mauvissière.

— C'est au bout de ce chemin. Arrivé

à la croix, on prend sur la droite, et on voit les arbres de l'avenue. Est-ce que vous y avez à faire? dit la fille.

— Oh! pas plus que cela, répondit l'homme, j'ai un frère qui y a été cuisinier.

Mais trois jours après, le 1er juin 1569, tandis que madame de la Mauvissière,

ILS ALLERENT JL'SQUA UN CABARET.

assise dans sa chambre, s'amusait à passer ses doigts fins et allongés dans les cheveux blonds de Madeleine, qui, à ses pieds sur un coussin, lui lisait la Vie de sainte Ursule, on vint lui annoncer qu'un gros de cavaliers était dans la cour du château. Si vite qu'on eût agi, ils avaient occupé le pont-levis et les guichets de la voûte; d'ailleurs ils étaient nombreux. Les gens du château étaient en armes, tous prêts à se faire tuer pour leur maîtresse, ainsi parlait le majordome, et il demandait des ordres. Le chef des cavaliers désirait parler à madame de la Mauvissière»

Ce bon monsieur de Véragues.

et il se nomma. C'était le comte de Villenave.

Madame de la Mauvissière donna ordre de le faire entrer et fit retirer Madeleine. Seule, elle reçut le partisan dans la grande salle du château; haute et droite, elle l'attendait au milieu de l'immense pièce, qu'il dut parcourir en s'avançant vers elle.

Ainsi il fit plus de vingt pas, armé de toutes pièces, mais, l'armet sur le bras gauche, les hautes plumes bleues frisées d'orange — car c'étaient là ses couleurs — se balançaient à hauteur de ses oreilles. Avec la grâce d'un homme de cour, il s'inclina profondément arrivé à cinq pas, puis s'approcha encore et parla tranquillement.

Il était chargé d'une mission difficile et pénible, et il priait la dame de l'excuser : jamais devoir n'avait pesé plus lourd à son cœur. Chargé d'ordres par son colonel, il venait réclamer 'un prisonnier qui s'était entui malgré la parole donnée, à lui et à M. de Véragues.

Madame de la Mauvissière s'était

reculée.

— Monsieur de Véragues me fait réclamer un prisonnier? Est-ce bien lui qui vous envoie?

— Je suis son mestre de camp, madame, répondit M. de Villenave.

— Relevez-vous, monsieur, fit-elle, et parlez-moi franchement. Si monsieur de Véragues — et en prononçant ce nom elle devint affreusement pâle — a une demande à me faire, il a dû m'écrire certainement.

M. de Villenave se mordit les lèvres.

Il avait posé son armet sur la table qui le séparait de madame de la Mauvissière. Des plis de son écharpe blanche

la

il tira une lettre et la lui tendit sans mot dire.

Celle-ci regardait le papier. Prise de crainte, elle mit rapidement ses gants de velours posés sur le tapis violet a liteaux d'or à côté de son mouchoir et de son éventail. C'était là une précaution utile, car en ces temps on empoisonnait facilement par les poudres que vendaient les Italiens. Elle prit la lettre.

Avec mépris elle la rejeta après avoir jeté les yeux.

— Cette lettre n'a jamais été écrite par monsieur de Véragues, fit-elle en toisant le partisan.

Lui très pâle, visiblement mal à i'ais-3, pliait l'échiné, courbait la tête, dominé par cette sévère et admirable beauté. Il essaya de la regarder fixement, mais il dut baisser les yeux devant le regard franc et hautain de la grande dame.

Il balbutiait. Et elle lui ordonna de parler :

— Expliquez-vous, monsieur. Qu'ôtesvous venu chercher ici? Qui vous a remis cette lettre?

Il se redressa brusquement, l'air mauvais, et d'une voix cassante :

— Je suis bien sot, en vérité, de vous fournir des explications comme un écolier à son recteur. Vous avez; ici un fugitif. Je vous somme de me le livrer. Sinon, vous me répondrez de

lui!

La vérité était qu'il avait fabriqué une lettre de M. de Véragues pour se couvrir du renom de terreur qu'inspirait le partisan. Maintenant il avait retrouvé son assurance et il était le maître. Mais madame de la Mauvissière ne manquait pas de courage. Tranquillement, elle lui répondit :

Ce bon monsieur de Véragues.

— Je n'ai point d'ordres, monsieur, à recevoir de vous. Et je périrais plutôt que de laisser tomber un cheveu de la tête d'un de mes hôtes.

— Mais vous êtes folle. Sachez que je suis le maître de votre château, que je puis le mettre à sac, vous mettre vousmême à rançon.

— Vous oubliez, monsieur, à qui vous parlez. Osez-vous bien me menacer?

manda Madeleine à sa vieille nourrice, qu'elle chargea de tout en son absence. Et elle fit dire à M. de Villenave qu'elle était prête à le suivre. Elle monta dans son carrosse avec maître Pierre Jalot et une suivante, laissant tous ses gens dans la stupéfaction la plus profonde, et s'en fut avec les quatre-vingts cavaliers du comte dans la direction de Poitiers.

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