‹ Ce bon M. de Véragues. Illus. de Félix Jobbé-DuvalChapitre 40 sur 40 · LE RÉVÉREND ABBÉ ÉGRENAIT SON ROSAIRE · texte numérisé non relu

LE RÉVÉREND ABBÉ ÉGRENAIT SON ROSAIRE

On frappait à la porte de sa cellule.

Un homme entra; un voyageur, sans doute, car il avait de longues bottes maculées de boue et de sang, un manteau poussiéreux, comme son chapeau de pluie. Vêtu avec une élégante simplicité, il portait l'épée et la dague.

Toute sa personne avait un air de commandement, et sa taille était haute. 11 se découvrit : sa chevelure blanche, son visage sombre et désolé, frappèrent le moine d'une compassion vague en

môme temps que d'une anxieuse tristesse :

— Que désirez vous de moi, mon frère? demanda l'abbé.

L'inconnu répondit d'une voix lasse :

— L'oubli, le pardon, et, s'il se peut, le repos!

— Avez-vous donc commis de lourdes fautes et qui pèsent à votre cœur?

— J'ai péché!

— Nous sommes tous des pécheurs.

Mais, au-dessus de nous, s'étend la miséricorde divine.

— J'en désespère aujourd'hui, car j'ai dû la lasser.

— La bonté de Dieu est inépuisable; en désespérer est pécher. La pénitence lave tous les crimes.

— Les miens ne sont pas de ceux qui se puissent effacer.

— Humiliez-vous, mon fils. N'avezvous pas péché par orgueil?

— Les sept démons ont trouvé refuge en moi. Les chasser n'est plus possible, et je crois que je suis damné !

L'inconnu, la tête basse, s'était laissé aller sur un banc de bois. Le soleil couchant éclairait sa face, et l'abbé fut effrayé, car elle lui parut être celle d'un réprouvé. Si déterminé que fût son courage, si haute que fût sa raison, il en demeura troublé.

Cependant, d'une voix ferme, il demanda à l'inconnu :

— Oui êtes-vous, mon fils? car je ne vous ai jamais vu.

— Je suis le baron de Véragues, répondit l'autre d'une voix éteinte.

L'abbé tressaillit. Etait-ce la tentation du malin? Il lui semblait que ce Véragues avait été tué, il y avait des semaines, dans les environs d'Aguilfort.

11 se signa, mais l'homme ne bougea

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pas; il se contenta de dire d'une voix: pleine de tristesse :

— Oui! mon nom est un motif de scandale et d'horreur.

— Au nom du ciel, parlez-moi, dit l'abbé. Qu'êtes- vous venu chercher ici?

Ne suis-je pas dupe d'un rêve?

— Non, mon révérend père, appuya M. de Véragues avec un mélancolique sourire qui éclaira à peine son visage, je suis bien devant vous en chair et en os. Je suis le proscrit dont la tête mise à prix. Livrez-moi aux présidiau:

l'or servira à réparer les pertes que fait subir à vos églises!

L'abbé reprit doucement :

— Êtes-vous venu chercher ici asile? Vous le trouverez!

— Non, mon père. Je suis encoi riche et peut-être assez puissant poi ne point craindre mes ennemis. Je si venu ici pour chercher la paix de l'ânu si quelque chose peut encore me la donner.

Et il s'expliqua longuement. Fatigué du protestantisme et des pasteurs, honteux de sa vie passée, il avait été pris de remords, il voulait rentrer dans le sein de l'Église.

— Mais je crains bien que tous me crimes me rendent ce retour impo sible, mon père.

— Notre Seigneur a pardonné au b larron.

— Oui, mais pas au mauvais!

— S'il se fût sincèrement repeo Jésus n'aurait point fait d'exceptio Ministre d'un Dieu de miséricorde de justice, je suis prêt à vous enten en confession; je vous absoudrai niêm mais il faut que votre pénitence soit haute que vous arriviez, comme no saint père Antoine quand il se retira

Ce bon monsieur de Véragues.

Golzim, à n'avoir plus peur de Dieu!

Une vie entière de macération et de repentir suffira peut-être à laver vos fautes. Parlez-moi donc en confiance, si bien ferme est votre propos. Je vous donnerai rang parmi nos frères convers, et, lorsque des années de persévérance et de soumission nous auront prouvé la valeur de votre sacrifice, nous vous accueillerons dans notre troupeau de moines et vous considérerons comme sauvé. Entré parmi nous, vous serez mort au monde, vous n'aurez plus à compter sur ses joies, à redouter ses colères. Réfléchissez, mon fils, et demeurez ici le temps que vous jugerez bon. Cette maison est vôtre, et vous y serez en sûreté! Si demain le cœur vous en dit, je vous ouvrirai le tribunal de la pénitence. Allez en paix!

M. de Véragues sortit songeur. Il soupa à l'abbaye, y coucha même.

Mais, le lendemain matin, trouvant en soi que Dieu mettait à un bien haut prix son salut, il remonta à cheval et s'en alla, préférant courir le monde.

Mais il ne le courut pas longtemps, car il rencontra, trois jours après, un gentilhomme périgourdin dont il avait assassiné le frère, et qui le chargea si vigoureusement, aidé d'un laquais, que le partisan laissa échapper son âme par les nombreuses boutonnières que l'on fit à son pourpoint. Les gens qui le trouvèrent le lendemain sur la route, percé de dix-sept coups d'épée et de dague, le reconnurent très bien et se firent honneur de sa mort. Ainsi ils touchèrent le prix promis à qui livrerait, mort ou vif, le sieur de Véragues, baron des Curons, seigneur de Saint-Pierrede-Notz, Mours et autres lieux, ci-

devant prévôt, juge d'épée et capitaine d'une compagnie de chevau légers, cassée par ordre du roi.

Aussitôt après la bataille de Saint- Sébastien, M. Henri était parti avec son monde, en toute diligence, pour le château de Briolan. Mais des fuyards l'y avaient précédé. Le désarroi était extrême, on répandait le bruit de la mort de M. de Véragues. Et Pierre Jalot, profitant habilement de ce désordre, travailla si bien la petite garnison, sut si bien compter des écus qu'il la décida à abandonner la citadelle. A ce moment arrivait Henri. Il se déclara neutre dans cette affaire et laissa la garnison faire ses préparatifs de départ et piller la maison des caves aux combles.

Mais il s'empressa de faire escorte à madame de la Mauvissière, qui s'en retourna chez elle, dans son carrosse, avec son ami Pierre Jalot, heureuse d'être, une fois encore, sauvée des griffes de son terrible mari. Et Ton put voir Jacquot et Briscadoux en tête de la caravane, mais cette fois à cheval, car le chemin se comptait par lieues de pays.

Enfin on atteignit la Mauvissière sans encombre et on y trouva M. de Traailles, qui était venu s'y faire soigner et que sa nièce, sans qu'il la sût telle, avait pansé plus d'une fois de ses blanches mains. M. de Rochelandais voulut que la châtelaine passât sa garnison en revue pour voir comme il l'avait gardée belle. Et la charmante femme lui en fit

Ce bon monsieur de Véragues.

des compliments les plus flatteurs. Mais l'orgueil du majordome reçut une blessure cruelle quand il vit le succès que tout le monde fit & M. Henri et à ses cavaliers mercenaires. Ceux-ci largement payés s'en furent quelques jours après, et le château reprit sa tranquillité.

bonne demoiselle, qui de son vivant fut très simple, rangée, même économe, voire avare, avait laissé un joli magot, comme son testament le prouva. Et sou neveu put accepter la succession, car la seule clause lourde fut de s'engager à nourrir le chat noir Gharon. Jacquot s'engagea à le soigner comme un dieu

DES FUYARDS Lï AVAIENT PRECEDE.

Tout à la joie de posséder enfin sa fille chérie, madame de Véragues avait repris sa gaîté; le magnifique château était devenu un lieu de fêtes; on ne rêvait que plaisirs. On dansa, on courut des bagues, on chassa aux oiseaux.

Bientôt des nouvelles arrivèrent, très graves. D'abord celle, bien officielle, du trépas du baron de Véragues, dont il fallut prendre le deuil, puis M. Henri apprit la mort de sa vieille tante. La

lare, expression que lui avait apprise Briscadoux.

De la fameuse lettre à M. de la Châtre, Henri de Puymonceaux ne connut jamais le vol par M. de Véragues Mais la lettre de M. de Véragues fut retrouvée dans la prison de Saint- Michel, où Henri l'avait laissée tomber sur la paille de son cachot. Cette lettr conservée aujourd'hui dans la coll( tion d'archives d'un riche America

Ce bon monsieur de Véragues,

IL s'empressa de faire escorte a madame de la mauvissière.

Ce bon monsieur de Véragues.

demeurant à Yowah, m'a été communiquée, en 1879, par le célèbre Austin Goodfellovv, d'Oxford, qui m'engagea à entreprendre des recherches sur la vie de l'homme pour qui fut écrite cette lettre.

J'ai eu beaucoup de mal à trouver des renseignements. Mais, comme la patience est tôt ou tard récompensée, je découvris, au Cabinet des Titres, en 1890, une lettre du baron de Véragues où il menaçait un voisin de lui faire un procès à propos du droit de secondes herbes. Je me mis donc à rechercher tout ce qui pouvait m'éclairer sur le baron de Véragues, et ce que j'ai raconté ici en est la substance même.

Grâce à la complaisance du défunt Galemart, dont l'active bienveillance est connue de tous ceux qu'attirait à la Bibliothèque Vesinienne l'amour des choses du passé, j'ai pu également

retrouver la catholicité de M. Henri, chevalier de Puymonceaux, et de Madeleine de la M auvissière- Véragues, sa femme. Us furent mariés à Dun-le-Roy le 9 septembre 1572, c'est-à-dire trois ans environ après les événements que je viens de raconter.

Enfin, la Chronique inédite de Guillaume et Nicolas Patrobe, manuscrit du xvnc siècle qui disparut dans l'incendie de TOpéra-Comique en 1887, mais dont M. Théotime Galemart avait pris soin de lever des extraits dès 1868, extraits aujourd'hui perdus, la Chronique donc des frères Patrobe d'Issoudun ne nous laisse rien ignorer de la vie des principaux personnages qui prirent une part quelconque aux incidents de Saint-Michel en l'an du Seigneur 1569.

On me permettra d'y renvoyer le lecteur.

PQ Maindron, Maurice Georges

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