‹ Ce bon M. de Véragues. Illus. de Félix Jobbé-DuvalChapitre 39 sur 40 · HENRI, BLESSÉ, AVAIT DÛ SE RETIRER A L'ÉCART · texte numérisé non relu

HENRI, BLESSÉ, AVAIT DÛ SE RETIRER A L'ÉCART

Ce bon monsieur de Véragues.

se reformaient, se poursuivaient en poussant de grands cris.

Et au-dessus de ces hommes acharnés à se détruire le soleil s'élevait dans la gloire de ses rayons, faisant jaillir des éclairs des armures, briller les grands panaches des casques, les harnais des chevaux, la soie des étendards et des enseignes qui se déroulaient sous le vent ou retombaient comme des voiles pendant le calme. De temps en temps des salves de coups de pistolet éclataient, mais les fantassins étaient si pressés qu'ils ne pouvaient plus charger leurs arquebuses; ceux qui avaient brisé leurs piques combattaient avec l'épée.

Les huguenots commençaient à plier, et les mousquetaires descendus des coteaux les tiraillaient en flanc. Les reîtres avaient cessé de charger, car leurs chevaux fatigués ne pouvaient plus les porter; au reste ils les réservaient pour pouvoir fuir, car ils jugeaient la journée mauvaise. L'infanterie enfin rompue lâcha pied, se débanda, se sauvant dans les bois de Parnal, mais beaucoup de piétons huguenots furent tués dans la poursuite, car leur cavalerie les avait abandonnés.

Quand il vit la partie perdue, M. de Véragues se retira à pas lents vers le petit village, où il reforma ses reîtres. On n'osa guère le poursuivre, car les quelques arquebusiers à cheval qui essayèrent de s'opposer à sa retraite furent abattus à coups de pistolet. M.

de Traailles, remonté, se précipita sur le colonel huguenot, mais il roula à ses pieds abattu par un coup d'épée qui lui fendit la face. Ses hommes le relevèrent à moitié mort et laissèrent le terrible partisan se retirer du champ

de bataille. On ne devait plus le revoir dans le pays.

Quant à M. Henri, grâce à Jacquot il avait été tiré de la presse avec un coup de pistolet dans la figure qui lui avait labouré la joue et quelque peu endommagé l'oreille gauche. Il voulait se rejeter dans la bataille, mais son écuyer commença par le panser, puis lui conseilla de se reposer un instant dans un bosquet un peu éloigné de la mêlée. Il ne tarda pas du reste à l'y rejoindre avec le remarquable Briscadoux, qui s'en vint lui présenter ses respects.

Et, comme la bataille était gagne e pour eux, ils résolurent de se rendre sur l'heure au château de Briolan avec leurs hommes, laissant MM. Laperlièie et de Traailles cueillir les lauriers de la victoire, suivant l'expression de Briscadoux, qui était ami des bonnes-lettre-.

M. de Traailles avait la figure coupée en deux, et le capitaine Laperlière^un bras à demi rompu.

Le révérend abbé Anne de Berlieu, de son nom en religion père Anselme, égrenait saintement son rosaire dans sa cellule de l'abbaye de Noirlac en Bourbonnais. C'était un homme vénérable et réputé pour sa vertu, bien qu'il ne fût pas d'un âge avancé, et certains allaient jusqu'à le considérer comme un saint.

En sa profonde humilité, il avait déjà refusé le gouvernement de plusieurs grosses abbayes, et vivait retiré, loin du monde, plongé dans l'étude délivres saints et menant une vie d'austérités telle que l'on en parlait à Ronu- <l que l'archevêque de Bourges, M. Ler

Ce bon monsieur de Véragues,

primat d'Aquitaine, avait même cru pouvoir lui conseiller de modérer son zèle.

Il répondit au prélat, avec une grande surprise, qu'il n'avait jamais rien cru faire qui méritât l'attention; et, rentré en soi-même, il se taxa du péché d'orgueil, augmenta ses macérations, mais sans en laisser rien paraître.

Son savoir égalait ses vertus, et, plus d'une fois, en ces temps troublés où l'hérésie et les factions couvraient la France de flammes et de sang, on venait lui demander conseil. On le prenait même comme arbitre, et telle était l'estime qu'il inspirait qu'on vit des huguenots chefs de parti accepter sa médiation et se conformer à ses arrêts. Car, s'il abhorrait l'hérésie, son cœur était plein de miséricorde, et, de sa retraite, il rappelait les. puissants du jour à la mansuétude. La reine-mère, dans les moments difficiles, l'était venu trouver, et de toutes parts on s'adressait à lui. Il mettait d'accord les abbayes de Saint-Sulpice et de Saint- Ambroise divisées par des questions de préséance, demandait des secours pour les moines de Saint-Satur, relevait le courage des religieux de Déols, envoyait aux gouverneurs de provinces de salutaires avis, et arrêtait les dégâts du chef huguenot Villesalins, qui reculait devant sa parole.

En ce jour de septembre, il était plongé dans la tristesse, rêvant aux terribles secousses qui avaient bouleversé l'Église et qui continuaient à secouer sourdement l'autorité, la religion, la société, comme si on fût près de ces temps, annoncés par le Livre, où l'antéchrist descendrait parmi les hommes.

Et, son rosaire à la main, il demeurait songeur, se répétant ce verset de saint Jean :

Alors f entendis une grande voix qui venait du temple et qui disait aux sept anges : « Allez et versez sur la terre les coupes de la colère de Dieu. »

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