IV
élans généreux qui se retrouvent dans les yeux et dans le cœur des invalides vrais, des athlètes épuisés que Page condamne au repos, mais qui savent que le sable de cette arène a bu leurs sueurs et leur sang.
— S'il nous faut loger à Phôtel, dit Polyxène, cela sera plus amusant qu'économique.
— Notre maison vous restera comme pis-aller, dit Ernest d'un air à la fois brusque et amical, elle est assez grande pour vous loger tous, et les meubles ne manquent pas. Il ne s'agira que d'organiser le service, comme dit mon père, et vous aimez assez à commander, ma cousine, pour qu'on vous en charge sans crainte de vous déplaire.
— Je ne commande jamais chez les autres, mon cousin, riposta Polyxène avec un certain air coquet.
— Est-ce que vous ne serez pas chez vous? dit-il en la regardant d'un air assez bourru, mais cer tainement affectueux.
Qui donc aurait pensé que le grand œil farouche de Polyxène eût pu lancer un regard aussi doux, aussi reconnaissant que celui qui répondit à cette phrase et à ce coup d'œil ? et qui donc se fût étonné que, sortant de la gare au bras de son cousin,, elle déclarât que Lorient était une ville charmante, qu'elle serait heureuse d'y vivre et que tous ses vœux étaient accomplis ?
M. de Prévaneau renchérissait sur tout ce que disait sa fille, et parlait sans relâche, dans un admirable décousu. Il mêlait à tout hasard les eaux du vScorfE à celles du Blavet, il prenait la flèche élégante et gothique de Kérantreck pour le clocher de l'église paroissiale, et ce maigre et laid clocher lui-même pour un phare. Il parlait du bassin du carénage et des sardines, du siège de Lorient par les Anglais et de l'excellent vermouth qu'il venait de boire; du général vSynclair et de Marie- Rose dont l'air ébahi l'amusait.
Ernest redressait parfois, tout en marchant, les opinions erroné^es qu'émettait son oncle et souvent le laissait dire. Il n'était pas bavard, mais il était ignorant. L'histoire du passé l'intéressait peu, elle était pleine d'un tas de choses dont il ne se mêlait vraiment pas. Il marchait nonchalamment, Polyxène à son bras, prononçant de temps
en temps le nom des propres petites rues par lesquelles ils passaient.
En traversant la place de la Plaine, M. de Prévaneau en admira fort les tout petits arbres et le grand candélabre réverbère.
On n'imaginerait pas ce qui lui vint dans l'esprit à la vue de ce réverbère monumental. La différence, la profonde différence qui existait entre Plégon et Lorient se mesurait pour lui au seul aspect du réverbère. Ici, du moins, on ne se crétinisait pas; ici on se sentait dans la France du dixneuvième siècle; le progrès, ici, vous sautait aux yeux. Les enluminures du buffet et les blanc -5 pavés des rues, le réverbère splendide et le vermouth tournoyaient devant lui. Enfin ils arrivèrent dans la rue du Port; ils entrèrent dans une allée obscure, et montèrent un escalier étroit. Ernest les introduisit dans une assez triste pièce meublée sans goût, et, poussant un gros soupir comme quelqu'un qui a fini une tâche, il sortit peur aller chercher son père.