EN GARE
« Lorient, vingt minutes d'arrêt! »
A ces mots, la portière d'un wagon de seconde > 'ouvrit vivement, et M. Charles de Prévaiîcau îuta LUT le quai. Et de ce wagon descendirent Polyxène, Marga, Marie-Rose et, en dernier lieu, le pauvre \icux, auquel la fatigue du voyage .'.ou liait un air tout absorbé.
— Si nous déjeunions au buffet de la gare, mon père, dit Marguerite; bon-papa n'a rien pris depuis hier.
— Et, en définitive, mon oncle, n'ayant pas été prévenu, ne nous attendra pas pour déjeuner, appuya Polyxène.
— Comme vous voudrez; certainement, autant vaut déjeuner ici qu'à l'hôtel, répondit M. de Prévaneau, qui paraissait rajeuni de dix ans. Quelle verdure ! ajouta-t-il en regardant les beaux arbres du cours Chazelles; je m'attendais à voir des mâts, et non pas des ormes. (Xi diable est le port?
— Il est où il est, répondit Polyxène avec un certain agacement, il vaudrait mieux savoir où sont nos malles.
— J'y vais, j'y vais, dit-il en cherchant dans la poche de son paletot. Qu'as-tu fait du billet de bagages ? Ah ! le voici. Allez commander le déjeuner, je vous rejoins.
Marguerite, qui avait pris le bras de son grandpère, suivit Polyxène, qui prenait alertement les devants, et Marie-Rose, tout ahurie, suivit Marguerite. M. de Prévaneau les rejoignit bientôt, et on servit le déjeuner. Pendant ce déjeuner, Polyxène s'extasia sur l'aspect riant de la ville de Lorient, dont elle avait à peine aperçu les faubourgs, et M. de Prévaneau, trouvant le déjeuner bon et la salle à manger agréable, saisit l'occasion de faire une charge à fond contre le passé. Décidément, il était bien aise d'appartenir au siècle du progrès, à celui des lumières. Autrefois, les voyages avaient-ils les agréments dont ils jouissaient? Evidemment non. Le buffet seul, ce buffet aux tables si brillamment garnies, aux glaces splendides, n'était-il pas une invention superbe?
Marguerite osa lui dire qu'elle regrettait quelque peu les bons et simples hôtels qui ne se paraient pas de ce luxe qu'il fallait payer. Il lui répondit en lui montrant les parois enluminées de la salle. N'y avait-il pas, sur cette tapisserie, de quoi charmer les yeux : châteaux forts, fleurs et fruits, lacs bleus, alhambras fantastiques, hécatombes de gibier à poil et à plume; le papier peint reproduisait tout cela, et quel velouté avaient ces fruits ! quel éclat avaient ces fleurs !
ha. petite discussion qui s'engagea à ce sujet
fut tout à coup interrompue par la bruyante entrée d'un groupe de jeunes gens.
— Tiens, Ernest! s'écria M. de Prévaneau qui, essuyant vivement sa moustache, courut au-devant du dernier entré, un gros jeune homme aux joues flasques, à l'œil endormi, qui avait, à trente ans, l'air d'un bon gros rentier retiré des affaires.
Il s'avança indolemment, embrassa Polyxène qui était sa cousine à la mode de Bretagne, et salua lourdement Marguerite et M. Blouan.
— Il fallait venir déjeuner à la maison, dit-il en s 'asseyant auprès de Polyxène, qui avait pris son air le plus aimable sitôt que ces mots : « Tiens, Ernest ! » avaient frappé ses oreilles.
— Auriez-vous eu seulement de quoi nous donner à déjeuner, Ernest? riposta Polyxène, dun ton plaisamment agressif.
— Je ne sais pas, je ne me mêle pas de ces choses-là, répondit-il avec son bon, mais vieux sourire; il n'eût pas été aussi exquis que ceux que vous m'avez donnés, ma cousine; mais il fallait toujours essayer.
— A cause de M. Blouan, Marguerite n'a pas voulu que le jour de notre départ fût fixé longtemps à l'avance, dit Polyxène, il ne faut pas nous en vouloir.
-- Je ne vous en veux pas du tout, répondit le gros indolent.
— Nous avez-vous trouvé un logement? demanda Polyxène, un peu désappointée par cette réponse si parfaitement résignée.
— Mon père vous le dira, il s'en est chargé, je ne m'occupe guère de ces choses-là.
On eût été tenté de lui demander de quoi il s'occupait, si on n'eût deviné tout de suite qu'il faisait partie de cette jeunesse actuelle qui semble tenir à honneur de ne s'occuper de rien. Parlez à ces jeunes hommes religion, politique, philosophie : ils ne s'occupent pas de cela. Ils mènent consciencieusement leur vie végétative, ils airraugent de loin leurs petits plaisirs, c'est assez. Ce sont des soldats sans armes qui se tiennent assis à l'ombre, dans les angles du grand champ de bataille de la vie, suivant d'un ceil indifférent les phases du combat, et n'a^-ant plus même dans les yeux ces éclairs de courage, et dans le cœur ces