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ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne manqua pas de dire qu'il l'était.
Il y eut d'abord un flot de ces paroles confuses auxquelles personne ne comprend rien, et, quand le calme se fit:
— Maintenant il s'agit de nous loger, dit M. de Prévaneau; j'ai laissé nos bagages et nos meubles au bureau des consignations. Nous as-tu trouvé une maison, Saint-Péray?
— Deux, répondit M. de Saint-Péray, en levant ses doigts rouges, vous avez le choix entre deux habitations. Le prix est le même, elles sont toutes les deux prêtes à prendre, c'est la situation qui diffère.
— Allons voir, dit M. de Prévaneau en se levant
— Mais tes filles sont peut-être fatiguées, Charles ?
— Je ne ressens aucune fatigue, dit Polyxène vivement.
— Et vous, Marguerite?
— Ni moi non plus, répondit Marguerite; mais grand-père n'en peut plus.
— Il n'y a vraiment pas besoin de ton grandpère, s'écria M. de Prévaneau; il nous faut agir presto. Le traîner après nous est parfaitement inutile.
— M. Blouan peut rester ici, dit M. de Saint- Péray.
— Et je lui tiendrai compagnie, ajouta Ernest, si toutefois la fumée de tabac ne le gêne pas.
— Vous nous abandonnez? dit Polyxène d'un ton de doux reproche.
— Mon père est là, c'est lui qui a tout fait et je ne ferais que vous embarraser.
— Vous ! dit Polyxène tendrement.
— Oui, moi; vous m'avez dit cent fois que j'étais l'être le plus embarrassant du monde.
— A Plégon, c'est possible, mais ici vous pourrez bien nous servir un peu. Marie-Rose gardera bien M. Blouan. Allons, grand paresseux, décidez-vous.
— J'irai, dit Ernest qui n'était pas fâché d'être ainsi stimulé, vous me donnerez le bras tout le temps pour ma peine.
— Certainement, dit Polyxène enchantée. Dé pèche-toi donc, Marguerite.
Marguerite avait conduit son grand-père sur VLn
CE PAUVRE VIEUX loi
canapé roux tout râpé et arranj^eait les coussins de façon qu'il pût se coucher à demi.
— Dormez un peu, bon-papa, en nous attendant, dit-elle, cela vous fera du bien. Marie-Rose, s*il avait froid, tu fermerais la fenêtre.
— Elle est gentille, votre sœur, ma cousine, dit Ernest à Polyxène qui lui avait déjà pris le bras, et comme elle soigne tendrement ce pauvre vieux !
— C'est son idole, répondit Polyxène; on n'a jamais vu deux êtres se ressembler davantage.
— J'espère pourtant qu'elle ne s'occupe pas de minéralogie, Polyxène ?
— Je n'en sais rien; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle passait son temps dans le Trou-aux-Cailloux et qu'elle ne s'occupait guère du ménage. Elle aime peu ces vulgarités-là; elle est liseuse, savante; je la laissais à ses rêves et je ne la tracassais pas pour qu'elle m'aidât.
— Je n'aime pas les femmes savantes, dit le gros Ernest en mettant son chapeau; on dîne toujours mal chez elles très probablement.
Ils descendirent l'escalier en riant, suivis de près par les trois autres promeneurs.
vSous la conduite de M. de Saint-Péray ils remontèrent la ville et se dirigèrent vers la route impériale qui conduit de Lorient à Hennebont. A l'extrémité du petit faubourg, il y avait une maison blanche à un étage, placée entre deux jardins, des fenêtres de laquelle on jouissait d'une des plus jolies vues du monde. Ou voyait couler l'eau sous le gigantesque viaduc du chemin de fer; les mâts élégants des vaisseaux du port dominaient les arbres touffus; la ville, couronnée de feuillage, s'étendait coquettement, librement devant eux, et la mer étincelante se confondait à l'horizon avec le ciel. La maison avait beaucoup d'appartements, si les tapisseries étaient très simples, si les plafonds étaient sans ornement, les cheminées de bois peint, le soleil entrait joyeusement partout et on avait toujours devant les yeux un tableau splendide.
Les trois visiteurs parurent diversement contents : M. de Prévaneau trouvait qu'il y avait là une terrasse fleurie où il serait délicieux d'aller fumer le soir; Polyxène reconnaissait que la maisou était riante, mais ne l'arrangeait pas, Ernest
ayant fait la remarque que ce serait toute une course de venir les voir. Quant à Marguerite, elle aurait simplement désiré qu'on se rendît chez le propriétaire au lieu de se diriger vers la Bove, sur laquelle était placé l'autre logement. On ne suivit pas son conseil, on retourna vers la ville et on atteignit une étroite maison grise à deux étages dont le rez-de-chaussée était occupé par un cafetier. Là les tapisseries étaient sombres et veloutées, les plafonds enjolivés de guirlandes de plâtre et de lourdes rosaces; là les cheminées étaient de marbre et le revêtement de la rampe d'escalier en faux acajou. Ces choses plurent tout d'abord à Polyxène, qui remarqua immédiatement que ce logement avait l'air beaucoup plus comme il faut que l'autre. Cette remarque saisit M. de Prévaneau, qui ouvrit la fenêtre en disant qu'il tenait beaucoup à la vue.
La vue se composait d*une ligne de maisons parfaitement vulgaires entre lesquelles s'élevait comme un bouquet de feuilles la tête arrondie de petits tilleuls. A droite on apercevait la statue de Bisson entre les marronniers en fleurs. Le jeune enseigne, dans sa pose héroïque, se détachait sur la muraille grise de l'église; à gauche, dans le fond, s'élevait le théâtre que M. de Prévaneau déclara un monument superbe. Polyxène était devenue toute rêveuse. En définitve, elle n'était pas venue à Lorient pour s'enfouir dans une villa, et elle se disait qu'il serait bien agréable, tout au moins pour sa curiosité, de demeurer sur cette place qui, au dire d'Ernest, devenait le soir une des promenades fréquentées de la ville, et sur laquelle elle voyait passer des femmes en toilette, des officiers d'artillerie, des employés de la marine de tout uniforme et de tout grade.
Ce fut donc dans une pose de résistance qu'elle s'appuya contre le petit balcon quand Marguerite, consultée, dit que la maison lui déplaisait et qu'elle était beaucoup trop petite pour eux.
Ceci était clair comme le jour, il n'y avait que deux appartements à chaque étage, et la jeune fille, en défendant son idée, songeait au pauvre vieux auquel, dans ce logement étroit, elle ne trouvait pas de place.
Une discussion s'engagea, Polyxène se garda
bien d'avouer qu'elle était bien aise de voir passer des officiers d'une anne quelconque, et surtout désireuse de ne pas s'éloigner de son paresseux cousin; elle dit qu'ils n'avaient qu'une domestique et qu'il ne fallait pas s'éloigner de tous les centres d'approvisionnement; elle dit qu'il serait bien agréable pour son père de se trouver à deux pas du théâtre où il irait souvent; elle trouva tant et tant de motifs de ce genre, que M. de Prévaneau, flatté dans son égoïsme, se rangea peu à peu de son avis. Marguerite protesta, supplia, leur démontra qu'ils manqueraient d'air et seraient beaucoup à l'étroit. Ils en arrivèrent à dire qu'ils se gêiieraient, s'il le fallait.
— Mais bon-papa, disait la jeune fille; où donc ici mettrez-vous bon-papa?
— Dans la mansarde, disait Polyxène, ou dans un des cabinets du second.
— Mais il y a tout juste la place d'un lit, Polyxène.
" — vSon Troù-aux-Cailloux à Plégon n'était déjà pas si beau ! s'écria M. de Prévaneau.
— Non, mais il pouvait y rester toute la journée : il avait sa table, ses livres, ses instruments. Ici, il lui faudrait l'appartement du premier, ou tout au moins celui du second.
— Et où recevrons-npus ? dit Polyxène. Du tout : ceci sera le salon; l'appartement du second, la chambre de mon père; nos deux cabinets vis-à-vis, et si M. Blouan veut rester au premier, on pourra lui installer sa table dans la salle à manger.
La salle à manger, contiguë à la cuisine, était une espèce de cabinet noir dont la fenêtre donnait sur un grand mur blanchi à la chaux.
On avait réponse à tout, Marguerite dut céder. La maison de la place de la Bove fut louée, et le soir même, Bisson, de dessus sa colonne de granit, aurait pu apercevoir une femme prétentieusement accoudée sur le petit balcon de fer. Elle suivait de son œil unique, mais flamboyant, M. de Prévaneau, qui arpentait la place en compagnie d'un gros jeune homme, qui souriait d'un air indolent cha^e fois qu'il rencontrait le grand œil du balcon.
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