‹ Ce pauvre vieuxChapitre 15 sur 25 · LE MUR ET LE PAUVRE VIEUX · texte numérisé non relu

LE MUR ET LE PAUVRE VIEUX

Qui n'a rencontré dans le cours de sa vie, sous une forme ou sous une autre, un petit torrent dévastateur? Qui ne s'est senti entraîné vers le mal, vers la faute, vers l'excès, par une force d'autant plus irrésistible qu'elle était inconnue? Qui, surtout, a su résister toujours et dire 'au torrent, en se cramponnant aux herbes du rivage, et en invoquant la puissance qui commande, même aux passions humaines : « Tu ne m'emporteras pas? w

Ce n'était pas la famille de Prévaneau.

A Lorient coulait, invisible, le luxe, ce torrent qui emporte dans ses eaux dorées le bien-être des familles, la dignité des caractères et le bonheur personnel lui-même : Polyxène et son père n'eurent pas longtemps la pensée d'y résister et se jetèrent tête baissée dans le goufïre. Leur simplicité eût été ane grandeur, ils la regardèrent comme un avilissement; leur vie modeste eût été une sécurité, ils la considérèrent comme une impossibilité, comme un malheur. La sagesse et l'orgueil entrèrent nécessairement en lutte, Marguerite étant là; elles se débattirent quelque temps, et ce fut l'orgueil qui l'emporta.

vSous le prétexte de tenir leur rang, ils s'accordèrent toutes les jouissances. Avec beaucoup d'ordre et un peu d'économie, ils auraient pu payer les dettes contractées et préparer la sécurité de l'avenir. Ee présent les enivra; et, comme ce# ancien qui disait : « A demain les affaires ! » ils dirent : « A demain l'épargne, à demain l'économie ! »

Un an s'est écoulé, et Pon s'aperçoit qu'on est moins riche à Lorient qu'on ne l'était à Plégon. La vie intérieure est aussi pleine de tiraillements, et à propos de la question d'argent grondent ces orages qui font de la vie domestique mal comprise une sorte d'enfer. M. de Prévaneau a repiîs en sous-œuvre sa vie de plaisirs et à Lorient les plaisirs sont autrement coûteux qu'à Plégon. A Plégon, il n'y avait pas de théâtre; une demijournée au café plégonnais lui coûtait moins qu'une heure au café lorientais; il jouait le whist à un sou la fiche, et sur le tapis vert du cercle de Lorient c'était le plus souvent l'or qui roulait. Poussé par son orgueil, il faisait des folies qu'on aurait pu appeler inconscientes, mais qui n'en étaient pas moins des folies. Polyxène, de son côté, en avait fini avec la vie de sacrifices; elle s'était lancée dans la plus brillante société de Lorient et luttait, sinon de beauté, du moins d'élégance avec les jeunes femmes qui menaient, les yeux fermés et tout à fait à l'étourdie, une vie qui a parfois d'aâreux réveils. C'est que Polyxène s'était aperçue qu'elle n'était pas positivement laide et qu'elle allait ne plus être jeune. Rehausser par une riche toilette sa mince et altière personne, se rajeunir de quelques années dans ce pa5's inconnu, et surtout se rajeunir aux yeux d'Ernest, lui pamrent des motifs suffisants pour autoriser toutes les Imprudences.

Vous n'eussiez pas vraiment, bienveillant lecteur, reconnu Polyxène de Prévaneau.

Enrubannée, poudrée, frisée, vêtue de soie, coiffée d'une toque, son grand œil tout plein de hardiesses nouvelles, elle battait sans relâche le pavé de Lorient, et paradait sur la place d'Armes les jouis de revue. Elle était de tout, on la voyait partout, et, comme elle avait l'esprit incisif, la répartie prompte, les oisives lui ouvrirent volontiers leurs rangs; et comme par ses airs hautains, on la supposait riche, et que la jolie ISIarguerite était sa sœur, les hommes ne s'en éloignaient pas.

Marguerite était restée simple, charmante et sérieuse. La fièvre dont Polyxène était atteinte n'avait pas de prise sur elle. Elle jouissait avec modération des plaisirs auxquels elle prenait part et n'abandonnait pas son grand-père qui, à Le-

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rient, était bien l'être le plus malheureux du monde.

Les commencements n'avaient pas été trop pénibles. Polyxène, dans le ravissement où la jetait sa vie nouvelle, avait laissé Marguerite empiétet sur son autorité en faveur de son grand-père. Après le déjeuner, le pauvre vieux était conduit dans le salon de réception. Il passait quelques heures dans cet appartement clair et gai, et regardait les citadins traverser la Bove; on avait été jusqu*à lui accorder une place pour les cailloux dans la salle à manger. Mais, à mesure que Polyxène se répandait dans le monde, elle devenait à la maison plus exigeante, plus tracassière, les visites se succédaient, et le salon devint un sanctuaire interdit au pauvre vieux, qui fanait le tapis et posait sa tête blanche sur les fleurs des fauteuils. Il resta confiné dans la salle à manger d*où les cailloux furent exilés, un à un.

Le voilà assis dans un fauteuil de paille, contie la fenêtre qui ouvre sur le mur; les quelques rares volumes qu'on lui permet sont déposés sur la table, mais il n'y a ni cartes, ni instruments, ni minerai à la portée de sa main. Sur cette table, Marie-Rose met le couvert deux fois par jour, et Polyxène n'entend pas trouver sous ses pieds tous ces cailloux qui enlèvent la cire du parquet. Et pour cela, pour conserver la fraîcheur d'un tapis vulgaire, de fauteuils en moquette plus vulgaires encore, pour ne pas rayer ce parquet brillant et salir cette table précieuse, recouverte de minces feuilles d'acajou, le pauvre vieux est condamné à passer toutes ses journées"~dans une inaction qui l'use; il est là toujours, les yeux sur ce mur blanc ou plongé dans un demi-sommeil quand la réverbération de la lumière sur la chaux l'oblige à fermer les yeux. Il y a chez lui, par suite de cette séquestration, un changement qui échappe à ceux qui vivent toujours avec lui, mais qui commence cependant à se laisser deviner. Sa taille se voûte, ses cheveux s'éclaircissent sur son front, ses mains diaphanes sont imperceptiblement agitées, sa bouche souriante se ferme par une contraction douloureuse, et ses yeux, ses beaux yeux si calmes et si lumineux, ont parfois un regard étrange, un regard souffrant, hagard, plein d'une indicible

angoisse. On dirait que l'âme elle-même devient malade, tremblante dans ce corps affaibli. Ou lui a éteint l'intelligence en le soustrayant, violemment à ce qui nourrissait sou intelligence, à ses travaux aimés, à ses recherches savantes. Si Marga n'était pas là, avec sa tendresse et sa vivacité, on pourrait croire que, selon la prédiction de Polyxène, le pauvre vieux ne serait pas éloigné de cet état qui s'appelle, par une amère dérision : l'enfance.

Mais Marga entre, et la bouche du pauvre vieux sourit, et l'âme défaillante s'affermit et rayonne dans le regard, et le front incliné se redresse. ^Marga, c'est la vie de son cœur, et il dissimule son ennui, ses souffrances,^ pour ne pas contrister Marga.

Ce jour-là, cependant, Marga trouva son œil fiévreux et son sourire navrant, et elle lui demanda de sa voix caressante s'il ne se sentait pas malade.

Il répondit négativement. Malade, il ne l'était jamais; mais souffrant, il l'était toujours.

— Il fait beau, bon-papa, reprit Marguerite, ne voulez-vous point vous promener un peu ?

— Mes jambes tremblent maintenant quand je marche, répondit le vieillard.

— Parce que vous ne les faites plus manœuvrer, Monsieur, dit Marie-Rose en apparaissant sur le seuil de la porte.

Marie-Rose a pâli, et je ne sais quel voile de maussaderie l'enlaidit. A Lorient, elle ne chante plus, elle ne babille plus, elle se dispute avec Polyxène et critique tout ce qu'elle voit, elle se déplaît mortellement à Ivoricnt où la vie est chère, où l'on parle breton, où elle ne connaît personne, où les jeunes filles ont un air éventé qui la scandalise, où les matelots sont d'une galanterie qui l'agace.

— Ne l'écoutez pas, mam'zelle Marga, continua-t-elle, vous l'écoutez trop aussi. Ça n'a pas le sens commun de rester comme ça dans ce vilain trou noir où il ne voit pas un chat, et où il n'a pas ses machines de science. A votre place je le forcerais à sortir un peu tous les jours. Les vieilles jambes se rouillent, voyez-vous, la paresse le prend et l'hiver prochain il deviendra comme para-

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lysé, et il lui faudra toujours rester devant cette scélérate de muraille que je voudrais pouvoir jeter à bas d'un, coup de poing.

— C'est vrai, dit Marguerite. Mets-lui ses souliers, Marie-Rose, brosse-lui bien son habit, nous allons sortir tous les deux.

Elle sourit à son grand-père et repassa dans le salon. Polyxène, dans une toilette prétentieuse mais élégante, bâillait étendue sur un canapé, M. de Prévaneau fumait auprès de la fenêtre ouverte : on parlait de Bisson, dont la statue commençait à lui prendre sur les nerfs. Il l'avait d'abord admirée. Il se mettait à la fenêtre rien que pour voir l'héroïque enseigne debout sur sa colonne corinthienne : s'il arrivait quelqu'un et qu'on parlât de la situation de la maison, et ou en parlait souvent ne sachant guère que dire, il ne manquait jamais de s'écrier : « D'ici nous voyons Bisson »; et il se précipitait vers la fenêtre pour que le visiteur s'assurât qu'il voyait Bisson et sa colonne. Ce jour-là il dénigrait Bisson. Avoir soutenu avec quinze hommes d'équipage l'attaque furieuse de cent quarante pirates, avoir mis le feu aux poudres de son navire et s'être fait sauter avec les ennemis qui avaient envahi le pont, lui paraissaient les actions les plus simples du monde. Il aurait certainement agi comme Bisson, et l'on n'aurait pas songé à lui élever une statue.

Marguerite, qui entrait, affirma qu'on lui en aurait élevé une, ce qui le calma un peu, et elle demanda à Polyxène quel était son but de promenade pour ce jour-là,

— La place d'Armes, répondit sèchement Polyxène.

— J'aurais cependant voulu faire promener bonpapa, reprit Marguerite timidement.

Il était rare qu'elle pût parler de son grand-père sans éveiller quelque susceptibilité. Que ne le laissait-elle tranquille! Quel besoin avait-elle de s'occuper toujours de cet être qui ne s'occupait de rien ni de personne ! M. de Prévaneau et Polyxène n'en revenaient pas. Ils absorbaient volontiers tout l'air autour d'eux, et il ne fallait pas s'imaginer que les autres dussent respirer.

— Est-ce que tu aurais l'idée de le traîner â ta

suite sur la place d'Armes? dit Polj'xène en ricanant.

— Oh ! non : je ne choisirais pas pour lui ce but de promenade, s'écria Marguerite.

— Il ne manquerait plus que cela pour l'ahurir tout à fait, continua M. de Prévaneau. Quelle diable d'idée lui prend de sortir aujourd'hui? C'est toi qui lui as soufflé cela, INîar^uerite. Tu es incorrio^ible, ma pauvre fille. Laisse donc ce pauvre vieux à ses rêves et à ses abstractions, et va mettre ton chapeau. Voici ces dames.

Marguerite sortit, et, quand elle se représenta dans le salon, elle y trouva un groupe des plus animés. C'étaient quelques femmes vieilles ou jeunes, mais également étourdies avec leurs maris. Ernest de Saint-Péray était là aussi avec sou air endormi.

Marguerite salua, échangea quelques poignées de main, dit quelques phrases banales, et, s'avançant toute souriante vers son père :

— Vous voilà si agréablement entouré, mon père, que je demande congé pour cette après-midi, dit-elle.

Des protestations s'élevèrent. On ne serait pas au complet, ou avait compté sur Marguerite, Marguerite n'échapperait pas ainsi à la promenade par un acte d'indépendance.

Ernest de Saint-Péray sortit de son indolent mutisme pour dire d'un air grognon que mademoiselle Marguerite était toujours prête à s'esquiver.

— Ces dames et ces messieurs te répondent, dit M. de Prévaneau. Tu es une fine mouche et je te devine. vSavez-vous, Mesdames, pourquoi elle nous abandonne? Pour aller promener son grand-père qui peut bien se promener seul, en définitive, et qui préfère sûrement ne pas se promener du tout.

— La promenade lui fait du bien, dit Marguerite.

— Vous êtes vraiment bien excellente pour ce bon 'M. Blouan, dit une dame en lançant à Marguerite un regard admiratif.

— Et tout Lorient vous trouve la plus charmante des Antigones, ajouta un monsieur décoré.

— Aussi Marguerite aime à jouer ce rôle, dit Polyxène avec un assez méchant sourire. Elle et

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M. Blouan font vraiment tableau et elle a Pavantage de ne pas se promener avec le vulgaire.

— Quand je serai vieux, tu n'en feras pas tant, pour moi, ajouta M. de Pré.vaneau.

Marguerite protesta comme elle avait protesté qu'on "lui aurait élevé une statue s'il avait agi comme Bisson, et renouvela tranquillement sa demande.

— Fais comme tu voudras, répondit M. de Prévaneau, qui pourtant aimait à se parer de sa plus jeune fille dans les promenades publiques, mais ne t'imagine pas de reprendre l'habitude de ces promenades solitaires. Cela ne peut me convenir.

Il dit cela d'un air farouche, absolument comme si Marguerite et son grand-père avaient eu d'inconcevables dangers à craindre.

Marguerite" lui répondit en riant, et, Pheure pressant, on se sépara, he groupe se dirigea vers la place d'Armes, et Marguerite alla chercher le pauvre vieux, auquel Marie-Rose avait fait sa toilette de promenade.

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