‹ Ce pauvre vieuxChapitre 25 sur 25 · LE VA-ET-VIENT · texte numérisé non relu

LE VA-ET-VIENT

Comme il court, le Temps ! Et dire que les poètes en ont fait un vieillard aux épaules courbées et aux pas alanguis. Au moins, tout vieux qu'il est, devrait-il avoir des ailes aux flancs, car comme il court ! plus vite que ne se précipitent les eaux du torrent ! plus vite que ne .salisse sur les rails cette machine sonore, œuvre merveilleuse du génie de l'homme, qui dispose en maître de toutes les forces, de toutes les puissances, de toutes les splendeurs de la création, et qui ne peut retenir, ni ressaisir, ni anéantir une parcelle de cette chose qui a nom : « le Temps ».

Que de fois déjà, depuis qu'elle a conduit le pauvre vieux et ]\Iarguerite à Bremonville, elle y a passé et repassé, l'infatigable locomotive, lançant vers le ciel ses nuages de fumée, jetant ses cris sourds, ses appels stridents. Poufï ! poutï ! allons, montez, ou descendez, vieillards, enfants, jeunes gens, heureux, désolés, morts, vivants, que m'importe! Poufl, pouff ! riez, pleurez, chantez, sanglotez, soyez maussades, gais, tristes, joyeux! que m'importe! Pouff, pou if ! Je ne vois pas vos larmes, je n'entends pas vos rires, je suis aveugle et sourde; pouff! pouff! et je passe à peu près comme la Mort, faisant une trouée dans la foftle, comme elle la fait dans l'humanité, prenant au hasard des gens de tout âge, de toute condition, les beaux, les laids, les heureux, les forts, les faibles; pouff, pouff! Seulement elle n'obéit qu'à

Dieu, et ne s'arrête jamais, et moi, je suis l'humble vServante de l'homme mon maître, et, au signal de sa main toute-puissante, j'interromps ma course pour la reprendre à un autre signal; pouff, pouff, poufï !

Elle s'est arrêtée, la locomotive, à la fois docile et ardente, et voilà cjU 'un carreau s'abaisse, et qu'une figure d'homme, intelligente mais âpre, sort d'un nuage de fumée.

— Le nom de ce village? demanda-t-il à l'employé qui court le long du train.

— Bremonville, Monsieur.

— On s'arrête?

— Vingt minutes. Monsieur.

— En supposant que je m'arrête ici, à quelle heure puis-je repartir pour Caen ?

— Dans trois heures. Monsieur.

— Y a-t-il à Bremonville un hôtel passable?

— Oui, Monsieur.

— Y a-t-il un télégraphe?

— Oui, Monsieur.

— Vous voulez parler de celui du chemin de fer, qui n'envoie pas les dépêches privées?

— Il y en a un autre. Monsieur. Que c'est même une dame qui le tient.

— C'est bien. Corentin!

La portière d'un wagon de seconde s'ouvrit, et notre connaissance, Corentin Kerbanec en personne, élégamment vêtu, toujours plus gracieux, avec de petites moustaches brunes à la lèvre cette fois, sauta à terre et s'approcha du wagon de première d'où l'appel était sorti.

— Vous m'avez appelé. Monsieur? dit-il.

— Oui. On me dit qu'il y a ici un bureau télégraphique, je me décide à avertir James Markett de mon arrivée à Caen, afin qu'il prévienne son notaire. As-tu de l'argent?

— Oui, Monsieur.

— Cours donc au bureau et adresse à James une dépêche ainsi conçue : « Arrive ce soir, hôtel d'Angleterre!» puis mon nom. Tu sais son adresse ?

— Oui, Monsieur, rue vSaint-Jean, 4.

— C'est cela; va vite, je voudrais une réponse. vSi l'associé de Markett n'est pas à Caen, je ne m'arrête pas.

Corentin partit lestement, demanda le chemin du bureau télégraphique, et, sur les indications qui lui furent données, se dirigea vers une assez grande maison sur laquelle était écrit, en grandes lettres blanches, le nom de ^Mairie. Au premier étage de cette maison aboutissait le fil mystérieux tendu dans l'espace.

Et ce fil merveilleux tenait aux doigts fins de Marguerite de Prévaneau, assise devant l'appareil télégraphique.

Marga est pâle, niais sereine. Il en coûte toujours pour faire son devoir, ])our accepter une vie qui n'est qu'un tissu de petits sacrifices, pour dire à son cœur : Tu ne battras pas; à son imagination : Tu ne vagabonderas pas; à ses yeux : Vous ne regarderez pas dans l'avenir, car je n'ai pas d'avenir. Ah ! elle souffre parfois de sa solitude, elle souffre de se trouver dans un pays étranger, et voilà pourquoi elle est pâle. Mais elle est sereine aussi, car elle vit devant Dieu et elle jouit du bonheur de son grand-père. Il n'est plus pâle, lui; il n'est plus accablé. Mais aussi n'est-il pas l'être le plus content de la création? Te voilà assis devant une large fenêtre par laquelle le regard tombe sur la campagne fleurie. Une cascade de petits cailloux roule sous sa main sur la table placée devant lui; ses grands vieux livres vSont à sa portée; à la fenêtre s'allongent des tiges de chèvre-feuille parfumé, et il n'a qu'à tourner les yeux pour rencontrer le visage charmant et aimé de Marguerite, et il n'a qu'à élever la voix pour entendre la voix douce et pénétrante de Marguerite. Aussi est-il heureux, mille fois heureux !

— C)n frappe au guichet, dit-il tout à coup. Marguerite se leva, ouvrit le guichet, et deux

exclamations retentirent :

— Mademoiselle Marguerite !

— Corentin ! «

— vSi je m'attendais à vous voir! dit Corentin.

— Et moi donc. Je vais vous ouvrir la porte, il faut que bon-papa vous voie.

Corentin entra et vint se présenter aux regards émerveillés de i\I. Elouan.

, — Tout va bien, il paraît, dit Marguerite en remarquant l'élégante toilette du jeune homme.

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— Miraculeusement bien; mais expédions d'abord la dépêche, si vous voulez bien, mademoiselle Marguerite; mon patron fait toujours marcher les affaires avant tout. -

Marguerite sourit et alla reprendre sa place devant l'appareil. On n'entendit que le léger bruit des appels. Il y eut dix minutes de silence, et la réponse arriva ainsi conçue :

« James Markett absent, arrive demain. »

— Bon, nous voilà forcés de coucher à Caen, dit Corentin en pliant le papier.

— Mais enfin, que faites-vous, où allez-vous? demanda Marguerite.

— Je vais vous dire mon histoire en deux mots. Mademoiselle : c'est encore M. Blouan qui m'a valu ma position. Peu de temps après votre arrivée à Plégon, j'avais conduit à la Lande-aux-Moines M. Bartholon, un grand industriel que vous ne connaissez pas. Mon babil l'avait amusé, et, quand il est revenu il y a quelques mois, il m'a fait chercher pour lui' servir encore de guide. Mais je n'étais plus le gamin du premier voyage. Il m'a questionné sur mes études, sur mes désirs, sur mes projets d'avenir. Le soir même, il est venu proposer à ma mère de m 'emmener en qualité de secrétaire, lui promettant de me faire achever mes études et de me lancer dans la carrière que je choisirais. Il n'y avait pas à hésiter. Ma mère, qui est si courageuse, s'est tout de suite résignée à une séparation nécessaire, et voilà trois mois que je voyage avec un patron qui ne parle guère, mais qui est bien le meilleur des hommes.

— Et quelle sera ta carrière, en définitive, Corentin? demanda M. Blouan.

— Je ne sais rien encore; mais je sais que M. Bartholon va me faire étudier les sciences naturelles, et il pourrait bien se faire que je ne le quittasse pas de sitôt. Il fait beaucoup d'affaires avec les compagnies industrielles anglaises, et un de ces jours nous partirons pour Londres, du moins si M. Bartholon ne change pas d'avis.

— Bartholon! dit Marguerite, j'ai entendu prononcer ce nom-là.

— Mon patron est venu plusieurs fois à Plégon, et je l'ai entendu parler de la Lande-aux-Moines :

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« J'ai regretté cette affaire, disait-il, autant pour M. Blouan que pour moi. »

— Quelle affaire? demanda M. Blouan.

— Mais je ne sais trop, moi; il disait qu'il vous avait fait des propositions, qu'il avait déjà arrêté des ouvriers, commandé des machines, croyant bien que vous les accepteriez.

Le vieillard se redressa violemment sur son siège :

— Pour l'exploitation de mes mines! s'écria-t-il.

— Mais, ap])aremment, et votre refus l'a étonné.

— Je n'ai rien refusé; j'ai refusa de vendre mes terrains quarante mille francs à M. de vSaint- Péray, qui ne parlait pas du tout d'exploitation, voilà tout.

— Alors je me trompe; pourtant, non^ non, je ne puis faire erreur. Enfin, je me trompe peutêtre. M. Bartholon parle si brièvement; j'avais cru saisir qu'il vous avait fait des propositions pour la cession des terrains, mais avec des droits réservés.

— Oh ! non, dit le vieillard avec force, car je n'aurais pas refusé cela, c'est le rêve de ma vie de trouver un exploiteur, de voir fouiller ce sol. C'est ma pensée incessante. Je suis plus que jamais sûr que ma science ne m'a pas trompé. Il y a là une fortune pour moi, une richesse pour mon pa3's.

— Allons, ne vous échauffez pas, bon-papa, dit Marguerite. Ne parlons plus de mine aujourd'hui, fit-elle, à demi-voix, en se tournant vers Corentin : quand il en parle le jour, il en rêve la nuit.

— Et il n'a vraiment rien reçu de la part de M. Bartholon? demanda Corentin tout songeur, pas même les plans ?

— Rien.

— Il a dû cependant vous les adresser à Lorient. Je n'ai pas pu me tromper à ce point.

— Mon père ou Polyxène nous auraient envoyé ces pajncrs, dit Marguerite.

En ce moment, la brise leur apporta, par la fenêtre ouverte, le sifHet de la vapeur.

— Je me sauve, dit Corentin. Adieu, mademoiselle Marguerite! adieu, monsieur Blouan!

— Mou souvenir bien affectueux à votre mère, Corentin.

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— Oui, au revoir.

Et Corentin prit sa course vers la gare.

M. Bartholon se promenait sur le quai. Il prit la dépêche que lui tendit Corentin, en lui disant : « Que diable es-tu resté faire là-bas ? »

Mais Corentin, se plaçant devant lui, lui demanda :

— Monsieur, n'avez-vous pas dit que vous aviez espéré employer, cet hiver, vos ouvriers et votre matériel dans une entreprise bretonne?

— J'ai pu le dire.

— Et n'avez-vous pas ajouté que M. Blouan n'avait pas répondu aux propositions que vous lui aviez faites ?

— C'est l'exacte vérité.

— Monsieur, il n'a reçu ni votre lettre ni les plans.

— Bah?

— ^Positivement, il vient de le dire lui-même.

— 'il est à Bremonville?

— Oui; je vous en prie. Monsieur, éclaircissez cette affaire, je vous en prie !

M. Bartholon jeta un rapide coup d'œil autour de lui.

— vS'il y avait un hôtel passable dans ce bourg, dit-il nonchalamment, nous pourrions, à la rigueur, dîner ici, puisque Markett n'est pas à Caen.

— Restons, Monsieur, restons, oh ! restons, dit Corentin; il faut que vous voyiez M. Blouan, il le faut. Vous consentez, dites. Y consentez-vous ?

Et Corentin agitait sa tête brune et le regardait avec ses grands yeux ardents.

M. Bartholon sourit et fît un signe de tête.

Il n'en fallut pas davantage. Corentin s'élança dans le wagon et en ressortit, traînant un sac de nuit et un faisceau de cannes et de parapluies.

— Nous allons? demanda-t-il.

— Dîner d'abord, répondit fiegmatiquement M. Bartholon.

Et tandis que la locomotive repartait en rugissant, ils se dirigèrent vers l'hôtel.

ou L*ON SE QUITTE

— J'avais toujours eu l'idée qu'il y avait quelque chose de vrai au foud des dires de M. lilouan.

Voilà ce que prononce, sans sourciller, Charles de Prévaneau en personne, en entrant dans son salon, une lettre dépliée à la main.

M. de vSaint-Pcray, qui était là, sourit, sans se gêner, d'un air narquois; Polyxène reste muette et baisse la tête. Polyxène est changée. Quelque chose a passé sur cette tête orgueilleuse et l'a im])erceptiblement abaissée, ou un chagrin, ou une souffrance, ou un remords. Le lecteur sait que c'est à ce dernier et cruel moyen qu'elle doit ce changement sauveur. Dieu a permis que le remords de sa faute lui ait fait faire sur elle-même un retour sérieux. Elle a souffert, elle a pleuré, et on sait que les larmes sont un bain régénérateur pour l'âme. .

— Tout cela est donc bien vrai ? demanda M. de vSaiut-Péray.

— Absolument \Tai. Les calculs du père Blonan ont été justes, toutes ses prévisions se sont vérifiées. Dans cette lettre Marguerite me le répète. Ives premiers travaux ont mis l'ancien puits à découvert, et les premières fouilles ont donné tout de suite un résultat. C'est une fortune! c'est une fortune ! Il y a des millions là-dessous, très probablement. C'est \Taiment drôle que j'en ai toujours eu comme un pressentiment.

— Toi? s'écria M. de Saint-Péray, n'y tenant plus.

— Moi ! Je plaisantais le père Blouan, je le

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taquinais, histoire de rire. J'ai toujours pensé que je mourrais riche.

— Ce n'est pas toi que ceci enrichit positivement, remarqua M. de vSaint-Péray.

— Oh ! Marguerite est une bonne fille : elle et moi, c'est tout un. Et puis enfin, dans^ tous les cas, elle sera heureuse, elle. Il faut bien aussi penser au bonheur des autres.

Et il se tut, s'admirant lui-même. C'était la première fois de sa vie, peut-être, qu'il se laissait aller à parler d'un bonheur qui ne lui fût pas personnel.

— Enfin ils arrivent à quatre heures, reprit-il; nous allons tout savoir, nous allons tout apprendre. Il paraît que M. Blouan est rajeuni de dix ans. Dans sa dernière lettre, Marguerite me dit qu'il arpente la lande, avec M. Bartholon, comme un homme de cinquante ans, et qu'il passe toutes ses journées avec les mineurs. Cela l'amuse, ce pauvre vieux. Au reste, j'aurai aussi un certain plaisir à aller visiter ces travaux-là. J'ai été en garnison dans une ville du Nord, et j'aimais à descendre dans les carrières. Ce doit être à peu près la même chose.

— Et tu vas peut-être t 'occuper aussi de minéralogie? dit M. de Saint-Péray, qui riait dans ses moustaches.

— Pourquoi pas? cela a joliment servi à M. Blouan de s'occuper de cailloux, il me semble. On a beau dire, la science a du bon. Où vas-tu, Polyxène ?

— Faire prévenir Marie-Rose de l'arrivée de M. Blouan. Marguerite sera bien aise de la trouver à la gare, répondit Polyxène.

— C'est vraiment une bonne fille, au fond, dit M. de Prévaneau quand elle fut sortie, et elle s'amende, il faut reconnaître qu'elle s'amende un peu. Depuis le soir où je l'ai trouvée comme en arrêt devant la cheminée du salon, si pâle et si défaite que je l'ai envoyée se coucher, elle n'est plus du tout la même. D'abord elle n'a p]us crié contre sa sœur, ce qui était son habitude; ensuite .elle s'est bien calmée pour toutes ces parties de plaisir où l'argent fond littéralement dans les doigts.

— C'est une femme de tête, dit M. de vSaint-

Péray, et son caractère un peu chicanier ne me déplaît pas : cela réveille.

— ^ue trop souvent, que trop! Enfin, j'ai deux filles qui se ressemblent comme le jour et la nuit. On ne sait pas comment cela se fait, mais cela est ainsi, et pourtant, en apparence, c'est tout comme. Elles ont reçu la même instruction, elles ont vu les mêmes personnes, elles sont toutes les deux raisonnables, dévotes. Je me suis toujours demandé, par exemple, à quoi sa dévotion servait à Polyxène. Mais je ne veux pas entrer dans tout ça aujourd'hui, dit-il avec un grave hochement de tête.

— Tu fais aussi bien, dit M. de vSaint-Péray, car, comme moi, tu n'y entends pas grand'chose. C'est comme la science, mon cher, il faut commencer par le commencement. Mais, pour revenir à Polyxène, sais-tu qu'Ernest et elle sont redevenus très bons amis? Est-ce que Marguerite ne pourrait pas doter sa sœur? Dans ce cas, ma foi! je me délivrerais avec plaisir de mon benêt de fils, qui est le meilleur garçon du monde, mais que j'ai bien envie de voir marié.

— Je pourrais en toucher un mot à ^Marguerite, dit majestueusement M. de Prévaneau. Que devient-il, ton fils?

— Il voyage par le cours Carncl, sur son vélocipède, qu'il ne quitte plus.

— Le grand fainéant ! exclama INI. de Prévaneau, qui s'était toujours posé en travailleur.

M. de vSaint-Péray le regarda et éclata de rire.

— Hein ! dit M. de Prévaneau offensé.

— Rien, rien; mais nous nous connaissons que diable; nous avons mené la même vie, et si ta fille ne te ressemble pas, je ne puis pas dire qu'Ernest ne marche pas sur les traces de son père.

— Marguerite ne me ressemble pas! s'écria ]M. de Prévaneau; ceci est un peu fort.

— Allons, n'en parlons plus, dit M. de Saint- Péray d'un ton conciliant, il ne faut disputer ni des goûtrf ni des couleurs. Ta fille te rcstc-t-ellt longtemps? Et, au fait, sais-tu ce qu'elle deviendra? Elle ne va pas s'imaginer de demeurer à Plégon, je suppose?

— Je n'en sais absolument rien; Marguerite est

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très discrète, et elle m'a toujours dit qu'elle aimait mieux me communiquer ses projets de vive voix que par lettres. Ce soir, nous saurons ce qu'elle aura décidé, ou plutôt elle me dira ce qu'elle désire faire, car elle ne vient que pour me consulter. Elle agit du reste, comme elle doit, en fille obéissante.

— Je crois bien que nous ne la conserverons pas, dit M. de vSaint-Péray en se levant.

— Tu pourrais bien te tromper, dit M. de Prtvaneau en faisant gonfler son toupet, Marguerite, j'en suis sûr, a été désolée de nous quitter, profondément désolée.

— Par exemple, dit Polyxène qui rentrait, voilà ce qu'avec toute la bonne volonté possible, je ne puis admettre.

— Rien n'est plus vrai. Il y. a des enfants oublieux, ingrats, qui passent leur vie à faire enrager leurs parents. Marguerite n'a jamais été de ce nombre.

— Avec ça qu'il y a des parents si agréables ! murmura Polyxène entraînée par la force de l'habitude.

— Bon, et moi qui te croyais améliorée ! dit gaiement M. de Prévaneau. Pourtant, ajouta-t-il, si nous voulons conserver Marga, il faudra bien un peu rentrer les grifîes.

Polyxène ne répondit pas et baissa la tête d'un air sombre. Le nom seul de sa sœur la jfetait dans une tristesse étrange qui étonnait même M. de Prévaneau. Mais, comme il aimait presque autant la voir irritée que triste, il suivit dans sa retraite M. de vSaint-Péray et s'en alla flâner par Lorient, en racontant à qui voulait l'entendre tout ce qu'il savait des affaires merveilleuses de M. Blouau et tout ce qu'il ne savait pas.

Un peu avant quatre heures, il se retrouva place de la Bove et attendit Polyxène. Mais Polyxène, qui allait et qui venait avec une agitation croissante, Polyxène, qui avait mis et remis dix fois son chapeau, le fit tout à coup prévenir qu'un plat important du dîner réclamait sa présence, et qu'à son grand regret elle ne pouvait l'accompagner au devant de 'Marguerite. Il partit donc seul poui la gare. En chemin il rencontra Ernest de vSaint- Péray qui se promenait dans le cours Carnel, en

tcte-à-tête avec son vélocipède. Ernest, après le refus bien affectueux mais bien accentué de Marga, était rentré dans une phase d'amaigrissement; puis, en homme pratique, il s'était résigné et avait appelé à son aide, en forme de consolation, la bonne chère, ce qui le menait tout doucement à la pléthore. En apprenant le but de la promenade de M. de Prévaneau, il se hâta de remonter sur son cheval de fer. Ce n'était pas précisément qu'il craignît de revoir Marguerite : INIarguerite, devenue une riche héritière, représentait plus que jamais pour lui l'inaccessible; mais il lui était désagréable de la retrouver à cette gare même où il s'était rendu coupable du seul acte romanesque de sa vie. Aussi, après avoir souhaité le bonjour à M. de Prévaneau et parlé du dernier pâté aux truffes confectionné par les mains de Polyxène, il remonta péniblement sur sa machine et s'éloigna en soufflant presque autant que la locomotive qui arrivait de Pontivy.

Il était déjà bien loin, le jour où elle avait reconduit, à Lorient, cette, pauvre Marga si mélancolique et ce pauvre vieux si épuisé. Ce sont bien eux pourtant qui sortent tout reposés d'un wagon de première, et qui s'avancent vers M. de Prévaneau et vers Marie-Rose, qui vient de s'abattre toute haletante à ses côtés. Il faut bien le dire, le bonheur donne un éclat tout particulier à la beauté. Les 3'eux de jNIarga brillent comme deux étoiles dans son charmant visage; sur ses lèvres flotte ce demi-sourire qui révèle les pensées douces; elle redresse naturellement son front sans tristesse. Et lui, donc! oh! lui, le bonheur forme à son visage vénérable une sorte d'auréole; son regard est ferme et brillant, sa démarche assurée. Il s'appuie sur le bras de Marga. Mais s'est plutôt par habitude que par nécessité.

Ce fut avec un involontaire respect que M. de Prévaneau serra cette main flétrie qui se tendait amicalement vers lui, cette main savante qui avait su déterrer sous des landes stériles un trésor dont il comptait bien prendre sa part. Il se hâta de donner la raison de l'absence de Polyxène, et Marie-Rose, qui était littéralement folle de joie, s'écria que mam'zelle Polyxène s'amendait bien, et qu'elle lui pardonnait bien des choses, rien que pour

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l'avoir -fait prévenir de Parrivée de ses chers maîtres.

Elle les escorta jusqu'à leur demeure et demanda comme une faveur de leur servir leur dîner, et de montrer encore une fois le poing au grand mur blanc.

M. de Prévaneau ne pouvait rien refuser à Marguerite ce Jour-là, et Marie-Rose, qui ne devait plus les quitter, les suivit.

Poh'xène, dans une émotion dont la nature eût été inexplicable pour une personne ignorante de ce qui s'était passé, les attendait dans la salle à manger.

Marguerite la trouva horriblement changée, mais se garda bien d'en faire tout haut la remarque. Sur cette figure inquiète, amaigrie, elle lisait le remords.

Dans le salon, le meilleur fauteuil fut avancé à M. Blouan, et on fit cercle pour l'écouter. Il parla quelque temps des premières fouilles, dont le succès avait dépassé ses prévisions, et Marguerite, voyant qu'il s'étendait avec complaisance sur un sujet peu intéressant pour les oreilles de Polyxène, engagea avec cette dernière une conversation à voix basse. Mais, tout à coup, elle la vit devenir inattentive et très pâle. Elle écouta ce que disaient M. de Plévaneau et son grandpère.

Leur conversation était un choc de questions et de réponses.

— Il a écrit ici.

— Non.

— Il l'affirme.

— Je n'ai rien vu, ni lettres ni cartes. Insensiblement ils étaient remontés aux débuts

de l'affaire, et le vieillard essayait d'éclaircir un ])oint demeuré toujours obscur.

Les yeux de Marguerite se levèrent timidement sur Polyxène, et le regard des deux sœurs se croisa. Polyxène rougit juqu'à la racine des cheveux et baissa brusquement la tête.

Marguerite savait tout. Oui, Marguerite savait tout, elle avait tout deviné; mais Marguerite, eu voyant l'humiliation, la profonde humiliation de sa sœur, se sentit prise d'une immense compassion et aussi d'un immense désir de prendre part à

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l'œuvre divine et d'arracher définitivement au mal cette âme qui se débattait si douloureusement entre ses griffes.

Elle se leva, prit la tête de Polyxène à deu.x mains, l'appuya contre sa poitrine, et tandis que Polyxène vaincue sanglotait, que le vautour se tordait dans les dernières convulsions, Marguerite s'écria :

— Je me permets d'annoncer à Polyxène ce que vous m*avez laissé deviner en chemin, mon i)ère. Bon-papa et moi, nous la doterons et la marierons à Ernest de Saint-Péray, qui l'aime.

Avec quel accent furent prononcés ces mots : « qui l'aime. » Ils tombèrent comme une goutte de baume sur le cœur ulcéré de Poh'xènc, qui sanglota plus fort, se sentant si complètement, si généreusement pardonnée.

Et Marguerite resta tout près d'elle, continuant à dérouler gaiement les plans qu'elle avait formés.

Comme il n'était pas possible d'arracher M. Blouan à Plégon, elle ferait acheter un vieux manoir qui touchait aux Landes, elle le ferait restaurer, et ils demeureraient là tout près de l'établissement industriel dont les fondements ne tarderaient pas à se jeter. Polyxène épouserait Ernest de vSaint-Péray et M. de Prévaneau habiterait tour à tour chez une de ses filles : l'hiver à Lorient, l'été à Plégon.

Ea soirée tout entière se passa en projets se rattachant à ces projets généraux. L'entente la plus cordiale régnait entre nos personnages, et il me semble bon de saisir ce moment heureux pour nous en séparer. Et si le lecteur me somme d'expliquer le motif de cette brusque séparation, je lui répondrai : faire un pas plus loin serait peutêtre se heurter à une tombe. Laissons cette fois à la vie réelle ses émotions poignantes et ses trop réelles douleurs; que pas une larme ne tombe sui les dernières pages de cette simple histoire.

— Mais Marga? ajoute peut-être le lecteur. Nous retrouverons Marga, cher lecteur, si ell.

vous a été sj'mpathique (i); mais, pour le mo

(I) Voir le roman intitulé Marga. (n* m de la CoUcction Stella^

igo

ment, laissons-là à son bonheur et soyons sans appréhension. Quelle que soit la vie qu'elle embrasse, Marga ne se trompera pas dans son choix : si elle a des sourires pour la terre, pour ses beautés, ses joies, ses splendeurs, c'est le Ciel qu'elle interroge pour connaître le dernier mot de la destinée terrestre qui prépare l'éternel avenir.

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