LA ROUTE DE L EXIL
Sans se douter qu'une fortune, qui les aurait rendus indépendants et aussi heureux qu'ils pouvaient l'être, avait été jetée en pâture au vautour, le pauvre vieux et Marguerite gagnaient la bourgade normande où la jeune fille avait, en attendant mieux, accepté un bureau télégraphique.
Où sont les grandes landes tristes de Plégon, les chaumières d'argile, les forêts profondes, les étroits chemins creux bordés de chênes tortueux, les élégants clochers de granit à jour, les paysans sauvages au costume pittoresque?
Tout cela a disparu. Les chemins sont des allées droites ombragées par les bouleaux argentés ou par les saules vaporeux; le paysage varie sans cesse, mais reste toujours gracieux; les maisonnettes aux toits rougeâtres et les églises au clocher d'ardoises ont l'air propret, mais vulgaire. Ce sont des herbagcux en blouse, à l'air futé, à la figure effilée et narquoise, qui se montrent çà et là, isolés ou en groupes. Les grands bœufs d'Anjou, fauves, tachetés de blanc, sont paresseusement couchés sur l'herbe gonflée des herbages. De loin en loin on trouve des bois de pins. Ces arbres ne sont plus les sombres et solitaires sentinelles placées dans les âpres chemins bretons, ils sont une .sorte de couronne, gracieusement posée au-dessus du feuillage nuancé des coteaux. Voyager en Normandie par ce beau temps, c'est traverser en wagon un parc anglais d'immenses proportions. Et quelles étaient jolies, ces petites villes riantes, étalant si gracieusement leur robe feuille-morte ùr les prairies où elles sont assises à l'aise, si
parfaitement pénétrables au regard, et si dissemblables de ces étranges et antiques petites villes bretonnes, qui se voilent avec un soin presque jaloux !
A Alençon, Marguerite eut la pensée de s'arrêter pour passer la nuit; mais tel n'était pas l'avis du pauvre vieux, qui, se trouvant bien en wagon, n'en sortait que comme malgré lui. La soirée s'avançait d'ailleurs, et la ville n'avait pas, ce jour-là, l'aspect engageant; on ne distinguait bien que le clocher, qui avait l'air tout grognon avec sa toiture sombre d'ardoises, relevée aux quatre coins comme certaines casquettes en peau de loutre.
Le pauvre vieux se montrait plein d'énergie; mais cependant la fatigue arrivait. Une sorte de somnambulisme s'emparait de lui dans ce wagon qui s'agitait toujours.
— Mon Dieu! quelle longue muraille ! ^dit-il tout à coup; est-ce que le chemin est muré comme cela tout du long, Marga?
Marga ferma à demi les yeux, comme pour mettre son regard au degré de faiblesse de celui du vieillard, et répondit :
'"^-^ Grand-père, c'est le ciel qui produit cet effetlà entre les arbres.
Mais il continua de voir des murailles grises, hautes, lisses, ra3^ées, de distance en distance, par une bande noire, et Marga lui accorda que c'était tout à fait comme un mur.
Un peu plus loin il s'écria : « Voilà une bien belle cathédrale ! »
Et il mit la tCte à la portière, pour admirer de loin le monument.
Elle était bien belle, en effet, la cathédrale de nuages, avec ses hauts clochers, ses dômes vaporeux, ses flamboyants portiques dorés par le soleil couchant.
Pol3^xène aurait répondu en levant les épaules :
— Ce sont des nuages, pauvre vieux fou. Marga eut un sourire admiratif à l'adresse de la
basilique fantastique, et posa sa main fraîche sur le front un i>eu brûlant du païuTe vieux. Il n'avait pas positivement la fiè\Te, seulement il était temps qu'il se reposât... Mais il s'obstinait à regarder au dehors. Heureusement les ténèbres
s'épaissirent, il s'appuya dans son coin, finit par fermer les yeux et par s'endormir. Marguerite, sachant qu'ils approchaient de leur destination, n'osa l'imiter; elle resta pensive, les yeux sur la petite lumière tremblante de la lampe, ou sur la tête blonde et la figure rose d'un enfant qui éclairaient, eux aussi, en quelque sorte, le coin du wagon qui lui faisait face.
Le train activait sa marche, et enfin un nom, encore nouveau aux oreilles de la jeune fille, retentit sur la voie : Bremonville !
C'est là qu'elle allait vivre.
Il fallut se hâter pour descendre. Marguerite laissa ses bagages au bureau des consignations, et, chargée des menus paquets indispensables, son grand-père sous le bras, elle se dirigea vers une grande maison blanche, sur laquelle un réverbère permettait de lire ces mots : Hôtel de la Gare. En marchant, elle apercevait confusément une ligne de maisons basses dominées par le petit clocher quadrangulaire revêtu d'ardoises. A l'hôtel, une brave Normande, déjà coiffée de son bonnet de coton, la reçut bien aimablement, et la conduisit aux appartements qu'ils devaient occuper. Ee pauvre vieux rêvait tout haut de fatigue. Toutes les feuilles jaunes qui tremblaient aux peupliers lui paraissaient des pièces d'or; il cueillait en imagination ces pièces brillantes et s'en composait un trésor. Enfin, il consentit à s'étendre dans un bon lit aux rideaux de perse lilas, et il s'endormit profondément.
Marguerite resta appuyée sur le chevet luisant du lit et tomba dans une triste rêverie. Ses yeux, après s'être quelque temps promenés sur le pauvre ameublement, se fermèrent. Le silence de la nuit se faisait de plus en plus pesant. Elle n'entendait que le bruit' vStrident et monotone du balancier d'une grande horloge de bois, appendue dans un angle de la chambre. C'était comme une voix moqiieuse qui résonnait dans cette grande maison vide, et qui semblait jeter ce mot : « Seule ! seule ! seule ! » *
Et c'est en vain qu'elle place ses coudes sur l'accoudoir luisant, la pauvre Marguerite! c'est en vain qu'elle presse ses mains blanches sur ses oreilles : le son assourdi n'en devient que plus
lamentable pour murmurer la plarinte si douloureusement rythmée par le balancier inflexible : c Seule ! seule ! seule ! »