LES QUATRE
Ce pauvre vieux ! on disait même : ce vieux fou! Il était vieux, était-il fou:? ] dans l'appartement obscur où coule tout ment, goutte à goutte, ce qui lui reste C'est une sorte de couloir beaucoup plu que large, où ne se trouvent que les e indispensables. Dans le fond se voit un et de fer sans rideaux, sur lequel semble se j l'ombre sainte d'un grand tableau à l'huile représentant Jésus en croix; contre la fenêtre étranglée qui éclaire le petit réduit, une table massive enfonce ses quatre pieds entre les tuiles creusées, et sur cette table s'étalent des cartes, des blocs de minerai, des instruments de physique. Il n'y a point d'autres meubles : ces longues planches alignées contre la muraille, sur lesquelles pèsent de gros volumes à l'air renfrogné, ne sont point des meubles, et il n'y a guère qu'un siège. Dans l'immense fauteuil de bois, qui rappelle une chaire professorale, se loge le doux, le savant vieillard qui s'appelle Dominique Blouan et aussi le pauvre vieux fou. Il est vieux. I^s cheveux
qui tombent tout ondes sur le dur et haut collet de sa redingote bleu de roi sont de neige; l'être qui disparaît sous les plis de cette même redingote bleu de roi est déprimé, racorni. Il est donc vieux, bien vieux; il n'est pas fou.
Qu'y a-t-il de plus calme, de plus lumineux que son regard pensif et aimant? Qu'y a-t-il de plus intelligent que son vaste front sillonné horizontalement par trois belles rides tranquilles? Parfois, il est vrai, un nuage semble passer sur ces traits amincis et distingués, les grands sourcils gris s'abaissent, les rides imperceptibles se dessinent, le regard lumineux se ternit, devient vague, et vague aussi devient le sourire; l'oreille du vieillard semble ne plus- percevoir les sons. Ses deux mains d'ivoire posées détendues sur ses genoux, son menton appuyé sur sa poitrine, il a positivement l'air d'habiter un autre lieu, un autre monde. Mais ces moments d'abstraction sont courts et rares; ordinairement il est tel que nous le voyons, studieux, paisible et souriant.
Autour de lui s'élèvent bien des reproches, de sanglants reproches. Il s'est éloigné trop tôt de la vie agissante, publique; il s'est trop retranché dans ses cartes, dans ses livres, dans ses alambics; il a trop aimé pour elle-même cette compagne austère et pourtant terriblement séduisante qui s'appelle la Science; il a été trop ouvertement croyant dans un temps où la foi et la science semblaient incompatibles, il a trop vécu par le cœur et par l'imagination, oh! oui, et par conséquent, toujours suivant les mêmes gens, il a parfaitement perdu son temps et ses peines. Il aurait pu être riche, il est pauvre; il aurait pu s'enivrer d'honneurs, se chamarrer de décorations, il vit ignoré, et s'il y a contre le revers râpé de la redingote bleu de roi un ruban rouge terni, c'est qu'une main amie est venue l'y nouer un jour, à la grande surprise du vieux savant.
Donc, donc, il est peut-être fou.
Il l'est certainement si l'on en croit son gendre.
Entendez-vous le bruit de ce talon retentissant sur le vieux plancher de chêne du corridor? Entendez-vous cette toux sèche et impérieuse? Préparez-vous à voir entrer celui qui a découvert que M. Blouan n'était, à tout prendre, qu'un
pauvre vieux fou. Il n'est pas vieux, lui; il n'a guère plus de cinquante ans; il n'est pas fou, oh non ! S'il s'est ruiné, il a joui largement de la vie; s'il a perdu son temps, ce n'est pas en examinant à la loupe des métaux inertes, des cailloux imbéciles, en feuilletant et refeuilletant des livres soporifiques. Non, non. Il a derrière lui un passé égoïste, inutile, mais si joj-eux, si brillant! Ce ne sont pas des rêves, s^n idéal, sa foi, son indépendance, qui ont enra\'é les roues du char de sa fortune. S'il n'est pas riche, lui, c'est qu'il n'a pas pu l'être; si sa boutonnière n'est pas fleurie, c'est qu'on a commis la criante injustice d'oublier des services qu'il qualifie d'exceptionnels. Cette ingratitude gouvernementale fait d'ailleurs le fond d'une plainte perpétuelle qui est un des charmes de sa vie; il aime à se ranger parmi les méconnus. Ce n'est pas un méchant homme, c'est un homme vulgaire de sentiments et d'idées, qui n'a jamais su vSortir de lui-même. vSon propre bonheur, sa propre satisfaction, ont été l'unique but de toutes ses actions, en toute chose.
Pour ie détail de la vie, il est assez serviable, surtout au dehors. Il ne s'est pas soucié de rendre heureuses les deux femmes qu'il a successivemeni épousées; il a gaspillé la fortune de ses enfants il a relégué dans le plus triste coin de sa maisoî le vieillard dont le reste de fortune l'aide à vi\Te il est plus occupé d'apprendre s'il y aura dei bécasses l'an prochain que de savoir si ses fillei se trouveront heureuses de tomber, après sa mort dans la plus affreuse pauvreté; mais si la pendule de son voisin est dérangée, il courra en conférer avec l'horloger; si l'un de ses amis a un chien à dresser, un fusil à acheter, il fera dix visites à l'armurier et au dresseur; s'il a vu de beaux poissons au marché, il ira prévenir celui qui, plus heureux que lui, peut en orner sa table. Aussi il est entendu que l 'ex-lieutenant de lanciers Charles de Prévaneau est au fond un assez bon homme, malgré ceci, malgré cela, malgré lui-même.
Mais le voici entré dans ce qu'il appelle la Chambre du vieux ou bien encore le Trou-aux- Cailloux. Sa redingote courte est boutonnée jusqu'au menton, son chapeau est mis de côté comme
un bonnet de police, il n'a pas besoin de ce signe caractéristique pour se faire connaître pour un ancien militaire. De pied en cap, c'est un officier en retraite : ses cheveux, ses moustaches, sa démarche, le révèlent suffisamment. C'est, du reste, une argile des mieux façonnées. Il est grand, élégant, il a des traits qui ont dû être charmants, sa tête creuse est admirablement modelée, et pour découvrir sous cet extérieur distingué une nature commune, égoïste, il faut de bons yeux ou du temps.
— Où diable est Polyxène? demanda-t-il en regardant du côté du grand fauteuil de bois.
Le vieillard leva les yeux de dessus l'in-folio posé sur ses genoux et répondit :
— Elle a passé par ici plusieurs fois, Charles.
— Comme un coup de vent, c'est sa manière. Polyxène !
— Eh bien, quoi? dit une voix discordante. Une porte s'ouvrit brusquement, et une femme,
vêtue d'une robe grise très sale, parut. Brune de cheveux, rousse de teint, mal faite, impétueuse, Polyxène de Prévaneau n'appelait pas positivement la sympathie. A sa vue, on éprouvait même une impression étrange, désagréable. Elle avait perdu l'œil droit, et il y avait comme une double puissance, comme une double lumière, dans celui qui lui restait. Ce grand œil noir, luisant, passionné, largement découpé dans cet étroit visage, se gravait dans la mémoire, il vous poursuivait, vous en rêviez la nuit, non sans épouvante.
Bien que Polyxène ne ressemblât pas physiquement à son père, il y avait entre eux de telles affinités, que, quand leur égoïsme respectif n'était pas en lutte, ils s'entendaient parfaitement. Il faut l'avouer, le milieu ennuyeux, gêné, oiî avait toujours vécu l'impérieuse fille neutralisait en quelque sorte ses bonnes qualités et mettait ses défauts en relief. Rien en elle, autour d'elle, ne semblait ajusté à la taille de ses désirs : elle était obscure malgré elle, inactive malgré elle, pauvre malgré elle. Tout dans sa vie était faux, elle se nourrissait de faux.
Elle voulait paraître plus belle, plus riche, plus noble, plus spirituelle qu'elle ne l'était. Elle s'usait à poursuivre un fantôme d'être, gracieux»
aristocratique, spirituel, imposant, qui n'avait vraiment aucune ressemblance avec son être à elle. Ce qui n'avait été qu'une insupportable vanité chez son père dégénérait chez elle en un orgueil farouche qu'elle ne savait pas déposer, même au foyer domestique. Ne pouvant avoir d'importance ailleurs, elle se dédommageait là; elle régnait là dans son orgueilleuse et tracassière susceptibilité.
Son père, un peu dans la charitable intention de la faire enrager, changeait familièrement son petit nom de Polyxène en celui de Polyphème : elle boudait pendant huit jours et proscrivait toute manifestation de gaieté dans la maison. Quant à permettre à qui que ce fût d'avoir sous ce toit une opinion autre que la sienne, elle n'en avait jamais eu la pensée. En religion, en politique, en histoire, en cuisine, elle semblait douée d'infaillibilité, tant elle parlait catégoriquement, souverainement. Qu'elle s'enveloppât à l'impératrice dans le tartan de l'Inde qui lui venait de sa mère ou qu'elle laissât pendre ses grands bras sur la robe gris sale qui voltigeait par la maison le matin et le soir, elle était infaillible, tout ce qu'on pouvait imaginer de plus infaillible.
— Nous ne déjeunerons donc pas aujourd'hui? demanda l'ex-lieutenant de lanciers. Pourquoi, à cette heure-ci, n'y a-t-il pas, sur la table de la salle à manger, plus de couvert que sur ma main ?
— Parce qu'on a mis de la cire, papa; n'avezvous donc pas vu qu'on a mis de la cire? J'avais barricadé la porte de la salle à manger. Vous aviez bien besoin de venir par là !
— Penh ! quelle barricade ! une chaise faisant la culbute! Je l'ai remise sur ses pieds et je suis I)assé. Eh bien, quoi! vas-tu m 'avaler pour ce fait? Passe encore pour mes semelles. Tiens, les voilà, il n'y a pas plus de cire dessus que dans ton (cil.
Et il leva alternativement ses deux semelles à la hauteur de l'œil courroucé de sa fille. I.a cire y avait à peine laissé une légère moire brune, et Polyxène daigna s'apaiser.
— IvC déjeuner est prêt, dit-elle, je l'ai fait servir sur la table de la cuisine. Pour une fois, vous en passerez bien par là, et M. Blouan aussi.
— Lui ! murmura M. de Prévaneau eu suivant sa fille, il mangerait dans une retraite à porc. Le pauvre vieux fou ne s'est jamais soucié des aises de la vie, qui sont pourtant le seul et vrai bonheur de ce monde.
En finissant cette déclaration qu'accompagna un haussement d'épaules significatif, il se détourna pour lancer un coup d'œil sur le vieillard. Le voyant absorbé par sa lecture, il fit un pas de côté, et, appliquant ses deux mains sur le dossier du fauteuil, il imprima au vieux siège un mouvement brusque, auquel il joignit cet avis d'une voix de stentor :
— On va déjeuner!
— Merci, Charles, dit le vieillard avec son aimable sourire.
Il prit un lambeau de papier, le plaça entre les feuillets du volume, se leva et se dirigea vers la porte par laquelle était entré son gendre. Mais, comme il portait la main sur le vieux loquet de fer, un cri aigu retentit, et Polyxène s'élança vers lui, pourpre d'indignation.
— N'avez-vous pas entendu, cria-t-elle, que le déjeuner n'est pas servi là?
— Non, je ne savais pas, dit le vieillard, un peu ému et évidemment préoccupé de la faute immense dont il se rendait coupable en ce moment.
— Mon Dieu ! et dire que je viens de conter cela à papa, là, devant vous ! Laissez donc cette porte enfin! L'esprit, les oreilles, tout s'en va chez lui, vraiment !
— V'ià ce que mam'zelle Marguerite ne tolérerait pas, si elle était ici, dit une voix âpre.
Et la porte, contre laquelle se tenait le vieillard tout tremblant, s'ouvrit devant une grande et belle paysanne du pays d'Uzel.
Elle déposa sur le parquet ses deux brosses, et, essuyant avec le revers du torchon qui flottait à sa ceinture son front mouillé de sueur :
— En v'ià-t-il du train pour une faillie cirerie, mam'zelle Polyxène! dit-elle en dirigeant de bons yeux bleus bien gais vSur le visage animé de sa maîtresse. J'avais bien dit à Monsieur qu'il serait grogné, mais, à présent, vous chicanez le bon vieux père. Ça n'a pas le sens commun. Est-ce qu'il entend jaser quand il est dans ses livres?
CE PAUVRE VIEUX il
Allons, Monsieur, remettez-vous et suivez mam*zelle; dévaliez donc de ce côté, vers ma cuisine, je vous dis. On déjeune à la cuisine ce matin, la cire n'est pas sèche dans le petit salon.
Elle le poussa devant elle avec ses deux mains armées de brosses, bien doucement, bien respectueusement, et ils se trouvèrent réunis dans une grande cuisine, fournie de ce luxe d'ustensiles qui se rencontre dans les maisons qui ont possédé cette aisance bretonne solide, à laquelle on préfère maintenant l'apparence d'un luxe beaucoup plu^ vulgaire.
Le déjeuner était servi sur une table carrée. C'était un assez maigre déjeuner, dont la vue fit faire la grimace -à M. de Prévaneau.
— Toujours des tripes, Marie-Rose ! dit-il avec humeur; on ne voit plu? que cela ici. Encore si elles étaient à la mode de Caen !
— Elles sont tout bonnement à la mode de Marie-Rose, repartit la brave fille en riant.
— Elles sont de ton goût, je n'en doute pas, puisque tu en achètes sans cesse.
— Allons, papa, laisse donc Marie-Rose tran quille, s'écria Poh^xène avec agacement; eîli achète avec ce qu'elle a d'argent, et elle achèt» ce que je lui dis d'acheter.
— Bon, bon, il n'y a vraiment plus rien à dire puisque Polyphème le veut ainsi. Résignons-noui à manger des tripes. vSeulement j'aimerais à savoii combien de temps cela durera.
— On n'en aura plus! on n'en aura plus! Mon Dieu! comme tu deviens difficile, mon père!
— Moi! tu n'as qu'à me donner du pain et du fromage, je déjeunerai parfaitement avec.
A entendre le lieutenant, il eût voulu vivre de pain et de fromage. On aurait dit qu'il ne mangeait du beefsteak que pour faire plaisir aux autres.
— Le jour où tu serais servi ainsi, on en entendrait de belles ! riposta Polyxène.
— Fais-le, ma fille, fais-le. Je te l'ai dit cent fois, un militaire est sobre par état, et si j'ai fait plus d'un dîner fin dans ma jeunesse, c'était plutôt par camaraderie que par goût.
En vérité, c'était bien dommage qu'il eût été si bon camarade et si mauvais père.
— Je ne comprends pas les gens qui dépensent leur argent malgré eux, dit Polyxène d'un air sombre.
— Il y a des nécessités, ma fille, des occasions, des habitudes. Parbleu! il aurait été bien venu celui qui, dans ce bon temps-là, fût venu me dire qu'un jour je me nourrirais de tripes ! Moi, je ne l'aurais pas supposé; mais, tu l'as dit, n'en parlons plus.
Ils en parlèrent, ils ne parlèrent guère que de cela pendant le déjeuner. Naturellement la conversation se tenait entre le père et la fille; M. Blouan écoutait, sans beaucoup comprendre. Souvent oublié, il était servi tôt ou tard par Marie-Rose, qui, tout en écoutant de la bouche de son maître la recette pour préparer ces affreuses tripes à la mode de Caen, ne perdait pas le vieillard de vue, et ne le laissait manquer de rien.
A la fin du déjeuner, elle se trouva derrière sa chaise pour le pousser tout doucement vers le siège, placé sous l'âtre, dans lequel elle jeta une poignée de menu bois, qui fournit instantanément une joyeuse flambée.
Lorsque M. de Prévaneau arriva pour prendre, comme toujours, la meilleure place, elle était occupée.
— Prenez celle-ci. Monsieur, dit Marie-Rose en plaçant une chaise derrière lui, vous êtes jeune assez, vous, et votre sang n'est pas encore glacé dans vos veines.
Mais il resta debout, bourrant sa pipe d'un air d'assez méchante humeur.
— Mme Calibel m'a encore demandé ce matin si mam'zelle Marguerite n'écrit pas, dit tout à coup Marie-Rose, qui aidait Polyxène à desservir.
A ce nom, M. Blouan prit vSon regard et son sourire vagues, son gendre fronça les sourcils, Polyxène se mit à tousser, et son grand œil se baissa.
— Marguerite ne daigne plus nous écrire, dit M. de Prévaneau, qui se décidait enfin à s'asseoir.
La petite tête et la grande paupière de Polyxène se relevèrent.
— Ses plaisirs l'occupent, dit-elle durement.
— vSon plaisir ne doit pas être grand, pourtant,
si sa marraine est malade, dit Marie-Rose, intervenant dans la conversation.
— Elle l'a été; mais elle a fait venir le plus grand médecin de Paris. Ces gens riches ne se refusent rien.
— Ce qui ne les empêche pas de mourir tout comme les autres, dit Marie-Rose gaiement.
— Heureusement ! murmura Polyxène avec une sorte de rage concentrée. Eh bien, qu'a donc M. Blouan, secouez-le donc, papa; si vous le souffrez dans son imbécilité, il se laissera tomber dans le feu.
— Allons, vieux ! allons, cria Charles en laissant tomber son poing sur le genou du vieillard, qui répondit à cet avertissement brutal par un vague sourire et une exclamation : « Marguerite ! »
— Il n'3' est plus, reprit-il en se retournant vers Polyxène, mais plus du tout!
~ Ce n'est pas -la première fois que je vous le dis, et vous ne voulez jamais me croire. Un de ces jours il va tomber en enfance tout de bon, et nous entendrons crier : « Marguerite • » toute la journée. Ce sera amusant. Ah ! si Marguerit< se figure qu'il est agréable d'avoir un être idio devant les yeux, je voudrais bien l'y voir.
M. de Prévaneau jeta un coup d'œil à Marie Rose, et ôta sa pipe de sa bouche pour dire ;
— Tu en serais joliment vexée.
— Moi ! cria Polyxène qui devint écarlate.
— Oui, toi, mais tu ne l'avoueras jamais Allons, vas-tu bondir pour cela ! Commande, fais la maîtresse; pourvu que tu me laisses tranquille, et que tu ne me donnes pas des tripes plus de deux fois par semaine, je ne soufflerai mot.
I,e ton de plaisanterie avec lequel il disait ces paroles ne leur ôta pas leurs épines. Le grand œil brillant de Polyxène devint, en un instant, une sorte d'arsenal où s'entassèrent des pensées brûlantes qui ne demandaient qu'à faire explosion. Elle se rapprocha de la cheminée, croisa ses deux grands bras, et attachant sur son père un regard ironique, ardent, furieux :
— Commande, répéta-t-elle d'une voix stridente quand il eut fini, fais la maîtresse! Il est beau, le commandement! Il est agréable d'être la maîtresse là oii tout manque, là où il faut regarder à un
centime, rogner sur tout, et ne pas toujours nouer les deux bouts ! Ah ! je serais vexée de voir Marguerite tenir la maison ! Eh bien, qu'elle vienne ! et on verra. Pour moi, j'en ai assez. Je ne vois pas pourquoi je me tuerais à travailler comme je le fais, du premier janvier à la vSaint-vSylvestre, pour n'entendre jamais que des reproches, des récriminations. Vous avez beau hocher la tête, voilà, mon père, ce que vous me donnez pour ma peine. Je sais bien que vous allez affirmer le contraire. Vous ne m.'avez rien dit, rien reproché! Oh! non, tout à l'heure vous ne vous êtes pas plaint des tripes. Oh ! non, c'est de la plaisanterie, et mon nom de Polyphème aussi ! Est-ce que je suis coupable, moi ! Me donnez-vous de l'argent pour avoir des pâtés de perdrix et me suis-je arraché un œil? C'est trop aussi, et encore on vient me jeter Marguerite à la figure ! Ah ! je le sais bien, elle est douce, elle ! Elle est charmante, elle rit, elle dit des tendresses ! Qu'elle vienne! qu'elle vienne, et on verra. Pour moi, je ne désire plus qu'une chose, c'est qu'elle commande ici, ce n'est pas moi qui l'en empêcherai, je ne veux plus me mêler de rien, de rien !
Ce rien, énergiquement répété, finit le discours impétueux dont Polyxène n'attendit pas la réplique. vSecouant la tête d'un air de défi, elle tourna sur elle-même et quitta la cuisine.
— Allons, bon, la voilà partie ! dit flegmatiquement M. de Prévaneau. Quel caractère, bon Dieu ! quel caractère ! Du piment, du poivre, du sel, de la moutarde, du salpêtre piles ensemble! Une sauce diabolique enfin ! vSa mère était moins mauvaise que cela, beaucoup moins. Et pourtant la pauvre fille a du bon; mais il faudrait vivre avec elle la bouche cousue, elle n'entend pas la plaisanterie.
— Charles, dit le vieillard en interrompant ce monologue qu'il ne comprenait pas.
— Eh bien ?
— C'est la marraine de Marguerite qui est malade, ce n'est pas Marguerite, n'est-ce pas?
— Qu'est-ce que vous nous chantez là? dit M. de Prévaneau en se levant brusquement, il n'a jamais été question que de la marraine. Marguerite 1 Marjg^uerite ! vous n'avez jamais que ce
nom-là sur les lèvres, et Dieu sait de quelles algarades vous me gratifiez par ce radotage insensé ! Marguerite est bien où elle est. Rien ne lui manque, elle a de tout à gogo, et je ne demanderais pas mieux que d'être à sa place. Retenez donc votre langue. Rien n'agace Polj-xène comme d'entendre parler de sa sœur, qu'elle aime à sa manière. Hum ! on dirait qu'elle ne peut pas la souffrir. Vous êtes un vieux rêveur. Ce n'est pas pour dire que je n'aimerais pas autant avoir Marguerite chez moi. Je sais parbleu bien qu'elle est autrement aimable que mon dragon; mais personne ne se soucie de Polyxène, et, il faut le reconnaître, elle nous est bien utile. Qu'est-ce que nous deviendrions sans elle? Elle CvSt bien meilleure cuisinière que Marie-Rose, et, il faut lui rendre cette justice, c'est une fille précieUvSe pour l'ordre et l'économie. Vous n'avez pas voulu être riche, il faut bien que nous nous passions de Marguerite. Ce n'est pas dans notre ménage qu'on peut dire : « Quand il y en a pour quatre, il y en a pour cinq. » Les tripes elles-mêmes sont toujours justes. Ah! si vous aviez voulu faire comme les autres, avoir l'échiné plus souple, monna^^er votre bête de science, ne pas jeter vos croyances à la tête des gens qui n'étaient pas dévots, tirer votre épingle du jeu enfin, vous ne seriez pas obligé de laisser votre petite-fille chez des étrangers, et vous auriez personnellement une bonne cave pour vous remonter le système, et vous fortifier la cervelle; mais non, la foi d'ici ! la science de là ! la conscience par-dessus le marché ! Allez, allez, vous pouvez bien vous en vanter, vous n'avez jamais été toute votre vie qu'un pauvre vieux tou.
vSur ces paroles foudroyantes il quitta la cuisine. Le vieillard laissa retomber sa tête sur sa poitrine en murmurant ces derniers mots : Pauvre vieux fou ! Sa pensée remonta de vingt-cinq ans en arrière. Il se retrouva à Paris, dans son élégant appartement d'autrefois; il revit devant lui, agenouillé à ses pieds, sollicitant \ine bénédiction, un être gracieux, délicat, chéri, dont il se séparait volontairement, dont il allait, l'ignorant, faire le malheur. Il regarda longtemps, longtemps, cette pure et charmante fille, si pure et si charmante
i6 CE PAUVRE VIEUX
sous son long voile flottant de tulle, sous sa blanche couronne de fleurs d'oranger, et des soupirs profonds s'échappèrent de sa pauvre vieille poitrine, et ses mains débiles se tendirent comme pour attirer le fantôme sur soïi cœur. Ah! c'est ce jour-là qu'il aurait mérité qu'on l'appelât vieux fou. Comment, autour de lui, tout n'avait-il pas pris une voix pour lui dire qu'il sacrifiait son enfant adorée, qu'il lui donnait, pour compagnon de chaîne, un homme qui cachait, sous des dehors brillants, un cœur égoïste, une intelligence vulgaire; un homme avec lequel sa vie, jusque-là si pleine, si rayonnante, ne serait qu'une longue, intime et inconsolable souffrance. C'est en se reportant à ce jour-là qu'il s'appliquait à lui-même cette épithète ciui ne le blessait même plus.
Hélas! hélas! ce monde qui l'entourait, et qui connaissait la valeur de son trésor, et qui savait son imprudence, aurait bien dû la lui jeter comme un avertissement en le^ voyant emmener triomphalement l'angélique victime à l'autel.
Personne n'avait parlé, et pourtant, maintenant, il semblait au pauvre vieillard qu'il avait entendu cette épithète. Oui, l'orgue qui avait joué sous sa fenêtre, les roues criardes de la calèche qui les emportaient, les cloches qui chantaient dans Pair, toute voix, tout son, tout bruit, avaient certainement, ce jour-là, ou jeté, ou chanté, ou murmuré à son oreille ces deux mots : yieux fou! vieux fou!