‹ Ce pauvre vieuxChapitre 4 sur 25 · RIE-ROSE · texte numérisé non relu

RIE-ROSE

Les petites altercations étaient fréquentes entre Polyxène et son père, mais elles n'étaient jamais suivies d'aucune explication. Ils se connaissaient et ils s'acceptaient ainsi.

Quand Polyxène avait eu tort, ou qu'elle s'était laissé emporter trop loin, une petite attention témoignait de sa part le retour à de meilleurs sentiments. M. de Prévaneau attendait cette compensation, comprenait ce muet langage, pardonnait magnanimement, et, pendant deux jours, le père et la fille, se faisant des concessions mutuelles, s'entendaient comme larrons en foire.

— Il y aura ce soir un plat du goût de Monsieur, avait pensé Marie-Rose en voyant Polyxène mettre son chapeau et son châle pour sortir.

C'était une drôle de fille que Marie-Rose. Elle taquinait son maître, elle ne se gênait pas pour dire qu'elle refuserait d'aller au paradis si elle devait seulement y entendre la voix de sa maîtresse, et pourtant, forte, vaillante et habile comme elle l'était, elle n'avait jamais accepté les places avantageuses qui lui avaient été offertes.

— Marie-Rose nous est très attachée, disait M. de Prévaneau en se rengorgeant; je l'ai prise gamine et j'ai bien fait, car ce n'est pas par intérêt qu'elle nous sert, mais bien par dévouement.

Et quand Marie-Rose entendait cela, elle souriait finement, et vous eussiez surpris son regard qui allait chercher dans l'ombre de la chaise de bois le pauvre vieux dont il n'était pas seulement fait mention.

Ce pauvre vieux ! n'était-ce pas lui qui, un jour, dans ses courses de géologue à travers la forêt de Loudéac, s'était arrêté, tout chargé de plantes, d'herbes et de cailloux, dans la misérable hutte d'un pauvre sabotier malade?

N'était-ce pas lui qui avait ouvert généreusement sa bourse pour que les remèdes indiqués par le médecin vinssent rendre la santé au père de famille? N'était-ce pas lui qui, en voyant la profonde misère et la profonde honnêteté des pauvres gens, avait dit, en caressant la joue veloutée d'une blonde fillette de onze ans qui mangeait beaucoup et qui ne gagnait rien : « Vous devriez la mettre en condition, ce serait une bouche de moins à nourrir»? N'était-ce pas lui qui, la sachant refusée partout comme pâtoure, l'avait prise un jour par la main et l'avait naïvement conduite chez sa fille dans ses haillons, dans sa sauvagerie? N'était-ce pas lui qui avait déclaré

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à son gendre, qui demandait qu'on renvoyât bien vite cette petite vemiine-là, qu'à un titre ou à un autre elle passerait au moins tout l'hiver sous son toit?

C'était lui; et Marie-Rose, devenue grande et vigoureuse, ne l'avait pas oublié.

Elle aimait à se rappeler le jour où il lui était apparu, si beatl, si doux, si vénérable; le jour où il avait parlé de lui faire gagner sa vie, ce qui vraiment avait fait battre son brave petit cœur, le jour où il l'avait emmenée si sale, si déguenillée, et emmenée par la main, comme son enfant, sans vouloir même permettre qu'elle prît dans son tablier troué les gros cailloux qui alourdissaient les poches du vieillard, le jour enfin où il l'avait présentée à une jolie femme blanche, triste, frêle, qui tenait un joli enfant rose dans ses bras et qui avait souri bien gracieusement à la pauvrette, tout en disant : « Bon père, quelle servante vous m'amenez là! »

Marie-Rose était donc restée cet hiver-là et bien d'autres saisons, et voilà que le pauvre vieux fou s'était ménagé dans sa folie un vrai soutien pour sa vieillesse dans cette petite Rose sauvage, qui servait M. de Prévaneau pour soixante francs par an, six aunes de toile et deux paires de sabots, vSa famille s'était d'abord dispersée, puis éteinte, et elle avait tant aimé dans cette maison ! Le pauvre vieux d'abord, puis sa fille, puis sa petitefille. Ce que la jeune femme triste et frêle n'avait jamais trouvé chez son mari, qui avait eu toujours la prétention et, il faut le dire, la presque volonté de la rendre heureuse, elle l'avait rencontré chez l'enfant de la hutte. La tendresse intelligente et délicate, le dévouement joyeux, la droiture native, tout y était. Aussi, quand elle se sentit définitivement mourir, ce fut Marie-Rose qu'elle appela, et ce fut dans ce cceur humble mais fidèle, qu'elle exhala ses suprêmes désirs.

— Marie-Rose, lui avait-elle dit, tu as de la foi, tu sais que la mort n'est que la fin d'une épreuve, d'un exil. Je vais mourir et je laisse à la garde de Dieu un vieillard et un enfant, et aussi à ta garde, Marie-Rose. Je prévois clairement ce qui va arriver. Moi partie, Charles continuera les spéctilatioTis et les folies qu'il croit me cacher : il sera

pauvre avant dix aus, car on lui a tout abandonne. Que deviendront mon pauvre vieux père, ma chère petite fille? Polyxène n'est pas bonne, et elle ne les aime pas. Dans dix ans elle sera cependant à la tête de la maison. Je serais moins désolée, moins troublée, si je pensais que, quoi qu'il arrive, tu ne les quitteras pas.

Marie-Rose s'y était solennellement engagée et n'avait pas manqué à sa parole. Pour la faire rire et montrer toutes ses belles dents blanches, il n'y avait qu'à lui parler d'aller gagner quatre cents francs par an à Paris.

— Je suis bien chez les Prévaneau, j'y reste, disait-elle. J'ai chez eux pour plus de quatre cents francs de contentement par an.

Elle avait d'ailleurs si bon caractère, cette brave j\Iarie-Rose, qu'à part la pission qu'elle éprou\ait pour son vieux maître, elle supportait parfaitement l'autre; que, tout en idolâtrant Marguerite, l'enfant de sa douce maîtresse, elle était très servi able pour la sombre Poh^xène, qui lui portait une affection d'habitude semblable à celle qu'éprouve un malade pour le plus adroit de ses infirmiers, ou un chef d'atelier pour le plus habile de ses ouvriers, ou un chasseur pour le mieux dressé de ses chiens. Polyxène se sentait si peu aimée, que l'espèce d'attachement que témoignait Marie-Rose pour sa maison la touchait quekiue peu. Elle sentait le besoin d'avoir sous son triste toit cette femme dont la bonne humeur semblait inaltérable et la gaieté inépuisable. Aussi faisaitelle des concessions. Elle lui permettait de soigner le pauvre vieUx, de prendre ses intérêts en main, de lui adresser, à elle Polyxène, des observations à propos de tout. Ces observations un peu crues ne la choquaient pas trop, venant de la dévouée créature qui mangeait gaiement en silence son pain sec, et qui marchandait pendant une heure sur un poisson, sous le prétexte que cela lui aignisait l'esprit et Ini affilait la langue de se chamailler avec les effrontées de la halle.

La petite scène du matin eut ses suites ordinaires. Quand Polyxène rentra, elle tenait à la main un paquet long et mince, qu'elle déposa avec précaution sur la table de la cuisine.

— Bon ! du macaroni, M. Blouan sera bien aise,

dit Marie-Rose, dont les yeux vifs avaient transpercé le grossier papier gris de part en part.

— Je le fais pour papa, repartit aigrement Polyxène.

— Sans doute, Mam'zelle, puisque vous l'avez malmené, il faudra bien lui donner quelque douceur. Je ne dis pas que ça ne soit pas bien; mais vous avez le cœur plus dur qu'une roche de ue pas aimer à faire d'une pierre deux coups, en pensant à faire plaisir au meilleur homme que la terre ait porté.

— M. Blouan ne m'est rien, Marie-Rose, repartit Polyxène, non sans dédain,

— Mais mam'zelle Marguerite vous est bien quelque chose, et c'est son grand-père à elle. Sans compter que le bien du pauvre vieux n'a jamais été de trop dans la maison. Allons, allons, mam'zelle Polyxène, ne faites pas tant que ça le hérisson et apprenez à supporter les anciens, les jeunes, plus tard, vous le rendront.

Polyxène répondit impétueusement qu'elle espérait n'avoir jamais besoin de la sympathie de personne, et pria Marie-Rose de la laisser faire son macaroni en paix. Le silence s'établit en conséquence dans la cuisine, mais non le repos. En cuisine comme en autre chose, Polyxène ne gardait aucune mesure. Elle se hâtait, s'essoufflait, se brûlait, s'agitait surtout trois fois plus qu'il n'était nécessaire. Quand elle parut auprès du grand fauteuil de bois pour annoncer que le dîner était servi, le bon vieillard, la voyant si rouge, si échauffée, demanda d'un air inquiet :

— Qu'y a-t-il donc, Polyxène?

— Comment! ce qu'il y a? riposta-t-elle. A quoi voyez-vous qu'il y a quelque chose? Venez bien vite dîner, six heures sont sonnées, et papa aime à vous trouver tout installé à table.

Il obéit docilement et la suivit dans la salle à manger. A la porte, il rencontra Marie-Rose, qui, sachant que le parquet ciré serait un peu glissant pour les pieds incertains du vieillard, s'était postée là pour le saisir au passage.

L'ayant conduit à sa place et fait asseoir, elle alla chercher le potage, assurée qu'elle était de retrouver son maître, six heures étant sonnées.

Mais il n'était point là quand elle revint avec

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la sonpicre futnante, et cette inexactitude dérogeait tellement aux habitudes de M. de Prévanean, qu'elle demeura bouche béante, regardant sa place vide.

— Il y a bien des années que je îi*ai pas vu Monsieur hors de cette chaise, l'heure du dîner sonnée, dit-elle. Qu'est-ce qu'il faut faire, Mademoiselle?

— Mettre la soupière sur de la cendre chaude. Papa ne peut pas tarder, ça ne lui arrive jamais, et il prévient toujours quand il dîne en ville.

Il y eut un quart d'heure d'attente. Polyxène s'asseyait, se levait, courait à la fenêtre, à la cuisine, bourdonnait comme une mouche prisonnière. vSa surprise avait dégénéré en mécontentement, puis en crainte, puis en fureur : le... son... macaroni serait perdu.

Devant ce désastre suprêrrie toute autre inquiétude était vaine.

Enfin, enfin le pas connu, la toux connue, se firent entendre dans le corridor. Polyxène frappa son verre de la lame de son couteau, et, joignant sa voix âpre à la voix argentine du cristal, elle cria : « Marie-Rose ! » puis, se retournant vers son père, elle lui adressa cette phrase, où se fondaient ses rancunes, son repentir, ses désirs de réconciliation :

— Vous qui êtes toujours si exact, il faut que vous n'arriviez pas à l'heure, juste le jour oii il y a un dîner de votre goût.

— Est-il de mon goût? répondit de Prévaneau, qui déposait dans un coin sa canne et son chapeau; tant mieux, car j'ai besoin de me refaire. Ma parole d'honneur, je suis tout ébranlé, c'est si imprévu. Polyxène, sais-tu que ta tante est morte ?

La tante de Polyxène était sa propre sœur à lui; mais cette manière de parler était passée dans ses habitudes.

— Morte ! répéta Poly^xène, stupéfaite.

— Oui. Voici quelques lignes de Marguerite, dont le silence me paraissait si inexplicable. Mais nous lirons cela après le potage. Cette émotion m'a creusé l'estomac; j'ai une faim canine.

Il s'assit en prononçant ces paroles, et Polyxène servit le potage. Sa main, ordinairement si sûre,

tremblait. Pas une larme ne mouillait pourtant son grand œil sombre; mais il y avait au fond un chaos d'expressions diverses qui se fondirent peu à peu en cette demande unique, qu'elle formulait involontairement, rien qu'en attachant fixement ce grand œil troublé, inquiet, sur le pauvre vieillard affaissé qui manoeait silencieusement en face d'elle :

— Marguerite va-t-elle revenir?

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