LA TRISTESSE DU NÉANT
Dante nous a représenté Satan triste au fond de l'enfer dans une postin^ qui n'est pas sans analogie avec celle du Penseur [de Rodin, ce penseur pémble qui a l'air de se donner beaucoup de mal pour arriver à ne penser àpeu près rien. Comme ce Penseur, et plus encore comme Satan, le génie allemand est triste et a conscience de la faîHite à laquelle il est B.ppdé : le poème des Wibeltmgen de Wagner la lui a propliétisée et il faut laisser aux artistes aflemands d'avoir nneux exprimé qu'aucuns autres la tristesse du néant.
H n'y a guère d'estampes de Durer qui soient plus célètees <iue le ChetmKer, le Diable el la Mort et la Mélancolie, et ce n'est pas sans raison que Fattention de la postérité s'est particulièrement arrêtée sur ees deux pages : c'est qu'elles découvrent le fond ^ sentiment de la race dont Durer est un <tes représ«itants les plus significatifs. On connaît cette tsonaposition où le chevalier allemand est suivi, ce qm ne surprend pas trop, par un diable à tête de porc, quoique cornu, tandis que la Mort couronnée, chevauchant près de lui, dresse un sablier surmonté de l'heure. Or on discerne bien que la Mort ne représente pas seulement les œuvres que fait le soidat, mais le néant de ses œuvres. La Mélancolie, c'est le néant de la science, la désespérance absolue aux ailes rq)Bées qui ne connaît plus rien de la consolation ; c'est en vérité une figure de la damnation. Holbeih, dans ses Simulacres de la mort a exploité le vieux thème français de la danse macabre, mais avec ime verve terrible qui s'accompagne, comme chez Luther, dhme sorte de joie sauvage d'envoyer tout au diable.
Cette tristesse foncière de la race germanique, si visible dans ses œuvres maîtresses, après s'être dissipée à la hnmère de nos idées, a reparu après deux sièdes avec la décroissance de l'influence française. Le problème du suicide est discuté dans J.-J. Rousseau et Xavier de Maistre et résolu parla n^;ative ; Gœthe condutpar l'affirmative dans Werther. L'iro-
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nie de Méphistophélès souligne constamment le néant de l'activité ardente du surhomme Faust. Heine, ce Méphistophélès vivant, ou du moins à demi vivant, fait entendre, à côté du chant de tous les sentiments, rironie funèbre et montre le rictus du squelette. Rien de plus triste que ses appels à la débauche. C'est une sorte de mélange de Klingsor et d'Amfortas, im poète qui ne peut plus célébrer le saint sacrifice.
Schopenhauer est expressément le philosophe du néant. La science ne lui parîdt pas moins triste qu'à Durer et doit aboutir légitimement, sdonlui, à l'anéantissement volontaire de l'âme. La volonté de vivre, qui est au fond des choses, se déchire par la lutte et regorgement mutuel des espèces; le désir s'élève toujours plus inassouvi, la douleur est à proportion de l'intelligence et du génie et le seul remède est dans le nirvana indien, le renoncement à tout, sauf à la mort.
Son disciple M. de Hartmann nous décrit laborieusement l'intelligence, l'idée occupée à corriger les bêtises de l'inconscient vouloir vivre. L'auteur met tous ses soins à détruire d'avance en nous toute espérance que nous placerions dans le ciel ou dans l'avenir, et après nous avoir expliqué comment nous pourrions en finir avec ce monde, il calcule mathématiquement les chances qu'il y aurait pour que le néant désormais fût durable.
Dans Wagner, je discerne un double courant. L'un est latin, celtique et chrétien. Il est sensible dans
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Rienzi, où monte vers Dieu une telle prière, dans le Hollandais volant, dans Tannhauser qui impliquent une rédemption par l'amour, dans Lohengrin, dans Parsifal, et une gaieté assez saine, encore qu'un peu grosse, coule dans les Maîtres Chanteurs. Mais dans Tristan et Isolde, disciple de Schopenhauer, Wagner fait aboutir l'amoiu: à la soif de l'anéantissement ; et quand il chante dans les Nisbelungen la légende de la race germanique, il ne manque pas de faire écrouler dans le néant le monde des dieux et des hommes.
Nietzsche danse sur les ruines du monde moral : quoi de plus triste que cette danse de fou? Son invention du retour étemel est d'im désespéré qui veut à tout prix se raccrocher à sa désespérance et à sa folie. Quel œil d'envie il jette sur cette civilisation méditerranéenne dont il sent la supériorité ! Mais il n'y peut atteindre et de nouveau il reprend sa danse morte en agitant sa marotte.
Parmi les peintres de race allemande, il n'en est aucim, je crois, qui ait eu autant d'influence en Allemagne que Boecklin, et ce n'est pas sans raison. Ce n'est pas qu'il vaille rien ni qu'il ait rien apporté en ce qui concerne la couleur ni la lumière. Mais il déploie par les lignes une véritable puissance. Il sait chanter les forces élémentaires de la nature ; il peint des Tritons qui n'atteindront jamais, à travers les vagues, la beauté qu'ils poursuivent, lourdauds grossiers que leur rêve fuira toujours avec ironie. Il exprime remarquablement bien l'inutilité de l'amour :
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Cahppso est assise an prends fian avec la boodie amèfe d'une {enmie tpà se seot dâaossée, ViysBc hà toun^ ie dos, legaidant « les espaces îmaieusRs des meis f^^ttoa sent bien qu'il sobit l'attrait, iaon poisit d'Ithaque, mais dn goafiEre infini. Cette antre toile où, an bcmt d'nne aSée d'axixes immobiles, nne théorie de femmes s'approche d'un antd dn ieu, exprime l'inexprimable inntilité des cultes ^ symbdise f inmmable sacrifice au néant. L'ange extenmnateur qui laisse derrièspe lui la nie vi^ où gtt seulement le cadavre et oà s'étale la flaque de sang, raconte silencieusement le triomphe irrésistiMe du massacre dont l'héritier est l'invinciWe néant ; et si dans Plk des morts des baïqi^s funèbres amènent des cercueils, il n'en est pas ^noins vrai qu'il n'y a pas et qu'il n'y a jamais eu de vivante et que tout est mort. L'œuvre tout entière est une ode terrifiante et d'une énergie germanique au néant.