TRÊVES
A droite une sorte de tour, à gauche un contrefort orné de colonnettes. On a dégagé le pied du monument ; on peut passer à côté et au-dessous. La masse est énorme, étendue en large et en hauteur, d'une sorte de noirceur étrange qui en fait une chose sombre et terrible. La pierre n'est pas émiettée, vermiculée, mais creusée aux points de jonction, si bien que chaque bloc s'avance comme la proue d'une trirème de bronze. Le caractère de force qui se dégage de tout cela est inouï.
Dans cette puissante coquille vint s'incruster au XI® siècle un pauvre moine grec du nom de Siméon. Rome catholique maintenait encore au monde, dans le domaine moral, l'unité qui avait paru se briser avec le pouvoir matériel de la France païenne. Un anachorètedel'Orientallaitporterses visions et ses austérités sous le ciel brumeux du Nord. Il fut canonisé. Dans son étonnant ermitage, on tailla deux églises.
Très curieuse aussi, la place centrale, avec ses vieilles maisons, sa statuette de saint Gangolphe sur un passage, ses images de chevaliers le long des pignons moyen âge et son ancien hôtel de ville ou Maison rouge, qui porte l'ambitieuse inscription :
Ante Romam Treviris stetit annis mille tfecentis, Perstet et ceterna pace fruatur. Amen! (i).
Le français est encore ici fort répandu parmi tout
(i) Treize cents ans avant Rome, Trêves était déjà debout. —^Qu'elle dure et qu'eUe jouisse d'une paix étemelle l Amen.
146 CE qu'est le germanisme.
le inonde. Dans le café que j'avise pour y déjeuner, trois personnes savent k pader, le palr(Mi, sa fiUe et une vieille femme de ménage. Je dévore un excellent poisson de la Moselle et je bois avec plai^ le petit vin blanc du pays, sous la protection de Tempe^ur d'Allemagne et du prince impérial, dont les <feux bustes me considèrent avec digmté.
Après ce sacrifice aux soucis temporels de l'existence, je m'achemine vers la cathédrale. Les parties les plus anciennes de l'édifice remontent, à Valentinîen.
Lourde, sans unité de style, Téglise n'en est que plus extraordinaire par l'aociimulation, la superposition et l'enchevêtrement de ses parties romaines, romanes, gothiques, Louis XIV. D'un côté un oigue magnifique s'élève sur une galerie à colonnes corinthiennes ; en face, le chœur, élevé également sur un haut terre-plein où culmine encore un autel colossal. Au miUeu de tout cela, le centre de l'église a l'air d'une fosse, — fosse en effet, où donnent, sous leurs somptueux momnnents, les anci^is archevêques, de la viUe. Les nouveaux prélats sont plus modesfi^ et n'ont plus qu'une petite pierre ; mais j'y vois qudlques couronnœ, des cierges et des fleurs naturdks.
Tout à côté se trouve la Liebfrauenkirche (Notre- Dame). Je ne goûte pas beaucoup le clinquant moderne dont elle est ornée. Mais j'y considère avec intérêt, sur quelques colonnes, des fresques presque effacées, du xv« siècle, qui rappellent celles qu'on distingue sur les piliers de la cathédrale de Metz.