‹ Ce qu'est germanisme;Chapitre 9 sur 50 · LES PREMIÈRES RENCONTRES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES RENCONTRES

Aux portes du territoire de la République se présentèrent, vers 113 avant notre ère, les Cimbres et les Teutons, pouvant aller ensemble à 300 000 émigrants. Traînant avec eux un butin considérable, ils demandaient avec plus ou moins de bonne foi des terres où s'établir. Ils battent deux armées romaines le long du lac Léman et trois autres le long du Rhône. Mais alors ils se divisent : les Teutons s'avancent en

CE qu'est le germanisme. 35

Espagne, les Cimbres remontent chez les Belges qui les repoussent. Les uns et les autres reviennent vers les Alpes et la terreur est grande en Italie et à Rome. Cependant les Barbares se séparent de nouveau pour assaillir la péninsule par l'ouest et par Test. Marins anéantit les Teutons à Aix Tan 102, puis se retourne vers les Cimbres, arrivés sur le Tessin, et qui demandent si les Teutons ont obtenu les terres qu'ils sollicitaient : « On leur en a donné, leur est-il répondu, qu'assurément ils ne quitteront plus jamais », et les Cimbres à leur tour sont exterminés à Verceil en loi. Une trentaine d'années après, en 71 avant J.-C, Arioviste, chef des Suèves, msdtre d'un vaste empire, est à la tête de 120 000 guerriers. Il s'est aménagé des alliances avec les Jurassiens et lès Arvemes ; les Eduens, plus exposés à l'avidité germanique, sont au contraire les alliés des Romains. Déjà il arrive sur les Vosges, En même temps les Helvètes, avec les Boîens, qui sont des Celtes, se sont mis en route pour aUer s'établir sur la Charente aux bords de l'Océan, César kur barre la vallée du Rhône au débouché du Léman. Ils remontent vers le nord. Le général romain les atteint à Autun et les bat. Puis il court sus aux Suèves. Il a une entrevue avec Arioviste qui lui tient un langage fier et insolent, tout en offrant ses services à la République. César le défait si complètement que le roi repasse le Rhin misérablement sur une barque, son armée anéantie, ses deux femmes tuées; de ses deux filles. Tune est tuée, l'autre prise.

36 CE qu'est le germanisme.

Des tribus germaniques tombent sur ceux des Suèves qui ont réussi à mettre le Rhin entre eux et le vainqueur.

Drusus, frère de Tibère, fait en Germanie plusieurs campagnes heureuses. Mais Auguste ne parsdt pas avoir souhaité d'assurer la conquête du pays. Un ■épisode de ces frictions entre le monde latin et la Cermanie est demeuré célèbre, le massacre des légions de Varus, en l'an 9 de notre ère, par les Germains sous la conduite d'Arminius. Les étudiants allemands célèbrent encore cet événement dans leurs chansons :

«Gloire à toi, Hermann, sauveur du peuple, qui comme le tonnerre de Dieu as frappé sur les ennemis ■de l'Allemagne, qui as chassé hors de la terre allemande la servitude et la honte avec la bande des maîtres insolents.

« Gloire à toi, fort guerrier de Dieu ! Gloire à toi, saint, noble vainqueur, le plus pur héros de notre peuple ! L'honneur de l'Allemagne, l'unité de l'Allemagne, la force et la pureté des vieilles mœurs t'ont convoqué sur le champ sanglant...

« Personne n'a combattu comme toi, personne n'a souffert comme toi, Hermann, ornement de notre peuple I Toujours ton esprit doit nous conduire, aussi bien dans la souffrance que dans la mort: plane devant nous, nous te suivons. »

Et comme les Allemands aiment à insulter leiu:s victimes, ils ont une autre chanson pour tourner

CE qu'est le germanisme. 37

Vams et Auguste en dérision, et dont ils sont si c(Mitents qu'ils en ont fait une version pour la pouvoir chanter encore en grec.

A regarder les choses de près, il n'y a peut-être pas lieu à une gsdté si joyeuse et à tant de lyrisme. Cet Aiminius, que les Allemands d'aujourd'hui ne pourraient pas chanter et dont ils ne sauraient même pas le nom, si ce nom ne leur avait été conservé par les historiens romains, était chevaUer romain, ayant vécu chez les Romains à titre d'otage ; il avait commandé des auxiliaires pour le compte de Rome. Il était personnellement l'ami de Varus. Si, en outre, il avait enlevé sa femme Thusnelda à un autre prince chérusque, du nom de Ségoste, c'est entre ces pillards une affaire dont nous pouvons nous désintéresser. En somme, il s'agit d'un complot qu'il fomente entre les Chérusques, les Cattes et les Bructères. Tous ces gens se présentent au tribunal de Varus, ce qui était affecter de reconnaître la suzeraineté romaine. En même temps, on ménage un soulèvement des Amsibares. Avant que Varus ne parte pour le réprimer, on se réimit dans un banquet général où s'affirme la fidélité des Germains. Et Varus se met en route. Quand sa colonne de marche, fortede trois légions, est développée, on Tassaille traîtreusement sur les flancs, on lui coupe le chemin vers le Rhin. Varus, qui paraît avoir été un honune de plaisir, un orgueilleux et un épicurien, désespéré, se suicide. Presque toute sa troupe est anéantie ; les soldats et même les chevaux

38 CE qu'est le GERBfANISME.

sont pendus aux arbres par les tend<ms des jambes. Une embuscade machinée par trahison et où peuvent avoir péri 17 000 hommes était en somme un incident insignifiant par rapport à la puissance romaine. ILes Germains ne cessaient de se faire la guerre les uns aux autres ; Rome aurait pu conquérir sans trop de peine la Germanie, et c'est ce que démontraient les campagnes de Germanicus, qu'arrêta la défiance soupçonneuse de Tibère ; elle l'aurait pu encore sous Hadrien.^n fait, elle ne l'a pas plus voulu que les Grecs n'ont songé à conquérir les Scythes. Elle n'y vit pas sans doute d'avantages économiques appréciables. Elle se contentait du monde civilisé, identique alors au monde circum-méditerranéen, et cherchait seulement à lui assurer des frontières suffisamment solides. Les Germains, et aussi bien les Parthes, dont on voit que les historiens romains sont préoccupés au même titre que des Gfrmains, sont en dehors de cette zone, et les expéditions faites dans leur pays ne sont considérées que comme des opérations de police.

l'invasion

Un jour vint cependant où l'invasion retapât les barrières de l'empirç. Recherchons-en les causes.

Tout d'abord, pourquoi les Gaulois ne se spnt-ib pas défendus eux-mêmes? En auraient^ils #é inca* pables? Vercingétorix leur disait que, s'ils étai«iit

CE qu'est le GERBIANISME. 39

mus, ils pourraient dominer le monde entier. Mais ils ne l'avaient pas été. C'étaient certaines de leurs nations, et des {dus considérables, qui avaient appelé les Gennains à leur aide contre leurs voisines. Il avait fallu César et Tordre romain pour rejeter les Gennains et lettr interdire l'entrée du pays. La question revient donc à se demander pourquoi l'empire a cédé.

Mais tout d'abord, énonçons simplement le fait : Tempire n'a pas cédé. Jusqu'à la fin du iv« siècle, les Barbares sont constamment battus, y compris les Francç. Il n'y a d'abord d'établis en Gaule, à part quelques peuplades répsiii^ volontairement par César dans certains cantons de l' Alsace, comme alliées de Rcwne, que ces mêmes Francs successivement défaits, toutes les fois qu'il était nécessaire, par Aurélien, par Probus, par Constance, par Constantin, par Julien. Ils se pressent à la porte depuis 235, et à la bonne porte, celle qui mène à Paris, et restait là jusqu'au temps de Julien qui, tout battus qu'ils sont, les établit en 357 sur la Meuse inférieure, dans la région actuelle du Brabant, pour servir de barrière. Us sont donc en Gaule cent cinquante ans avant les autres Germains, s'y romanisent et même s'y « celtisent». Au moment où l'invasion est déjà un fait accoa^pb, ils se sont étendus dans la région qui portait akMTS le nom large d'Armorique et que représentent les parties de la France qui bordent toute la Manche sur une grande profondeur. « Là, dit Pro- «cope« au milieu de l'invasion était un peuple de

40 CE qu'est le germanisme.

«braves. Les Francs auraient voulu le soumettre. «Mais trouvant que cela n'était pas possible, ils «préférèrent s'en faire des compagnons et comme «des parents; les Gaulois y consentirent et c'est « ainsi que, réunis en un seul peuple, ils arrivèrent « à une grande puissance. » C'est exactement ce qui arriva plus tard pour les Normands en Neustrie. Voici donc que les Francs ne sont plus des (jermatns proprement dits. Et le continuateur de Procope, Agathias, ajoute : « Les Francs ne sont point des « nomades. Ils font usage de la culture et des mœurs « romaines ; pour des barbares, ils ont de l'éducation «et de la politesse, et diffèrent surtout des autres «Germains par le vêtement et la voix, c'est-à-dire «que leur langage même s'est déjà sensiblement « romanisé. Ce que j'aime en eux surtout^ ce sont les « sentiments de justice et de concorde qu'ils ont les « uns pour les autres. »

Tels quels et déjà Français plus ^u'à demi, ces Francs n'ont pas participé à l'invasion, mais ils n'étaient pas alors de taille à l'empêcher, sans l'appui de l'empire. Qu'est-il donc arrivé qui a rendu l'invasion possible, inévitable?

A la fois deux choses extraordinaires.

L'empire romain a donné sa démission à l'Ocddent. En 330, Constantin a transporté sa capitale de Rome à Constantinople, où d'ailleurs l'empire devait durer encore mille ans. De cette démarche inome, quelles étaient les raisons? Les historiens n'en donnent

aucune qui ait la moindre valeur. Nous sommes en face d'un mystère historique total et qui demeure d'une obscurité entière.

Et l'autre fait, c'est qu'à peu de temps de là, tous les peuples slaves et asiatiques se mirent à presser sur les Germains qui y perdirent toutes leurs provinces de l'Est. La Germanie, poussée par cet énorme coup de marteau, va défoncer comme un coin l'Occident, qui en théorie fait toujours partie de l'empire, et que l'empire n'est plus en état de défendre.

Y avait-il, comme l'écrit Montesquieu, ime « décadence des Romains »? Le mot est bien complexe. Le monde avait marché vers l'unité, il marche vers la diversité, vers les nationalités. La preuve en est dans les partages que l'empire lui-même se croyait obligé de faire de ses territoires entre divers Césars. Une cause visible de faiblesse, c'est l'instabilité du pouvoir dans ses représentants, les perpétuelles révolutions militaires qui, en l'absence d'une transmission régulière des droits souverains, y portent tantôt l'un, tantôt l'autre, au hasard des déchirements de la force armée. Enfin, plus profondément, il faut invoquer, et c'est un point capital, l'absence de patriotisme et le mépris du métier militaire. L'empire romain était tme administration, tm milieu moral ; Rome ne pouvait être pour tous ces peuples une patrie au sens fort du mot. La paix romaine s'étendait inmiense derrière la frontière, barrière faible. Et là, dans ces vastes territoires, que se passait-il?

42 CE qu'est le GERICANISME.

Fustel de Coulanges prononce à ce propos tine parole terrible : « La population avait perdu TbatÂtuck des armes ». De grandes illusions avaient cours : t L'uni- * vers était en paix, disait Probus (et on voit qu'il ne «tient pas compte des Germains), l'empire n'aurait « plus besoin de soldats ni d'armes et l'on ne verrait « plus jamais de guerres. »

Dans ce pacifisme officiel, quel était le iHXx:édé qu'employait l'empire pour régler ce qu'il ne considérait guère que c<»nme des incidents de frontière? Il prenait à sa solde les Barbares qui entr'ouvraient la porte et les enrégimentait pour les retourner contre les autres. Cette pratique était évidemment grosse de dangers, elle se trouva insuffisante et ne joua plus lorsque la pression augmenta, en même temps que le centre du gouvernement s'était reculé dans une autre et lointaine région du monde.

C'est ainsi que, dans la première moitié du v« siècle, les Wisigoths envahissent l'Italie, les Vandales envahissent la Gaule, les Burgondes passent le Rhin et s'établissent dans la Grande Séquanaise qui répond à la Franche-Comté et à une partie de la Suisse actuelle, les mêmes Wisigoths descendent en Aquitaine et enfin Attila avec ses Huns, escortés des Germains, p énètre jusqu'à la Loire et tournoie sous nos coups dans les Champs Catalaimiques. Il est à remarquer qu'Attila, dont le nom est resté chez nous comme celui d'un dévastateur abominable, continue de jouir en AU e magne d'une opinion très favorable et admiratrice.

CE QU EST LE GERMANISBfE. 43

La différence des points de vue entre nous et les Allemands quant à cette période de l'histoire est également marquée par ce fait que nous la qualifions d' «invasion des Barbares », tandis qu'ils la désignent par le terme anodin de «migration des peuples». L'horreur en est dififtdle à peindre et atteste que ces Barbares n'apportaient avec eux rien de bon, ni vertu, ni civilisation ; et ils en avaient conscience. Ils ne croyaient même nullement à la supériorité de leur race, et ils avaient bien raison. Les historiens s'illusioiment lorsque, pour soutenir l'opinion contraire, ils invoquent le tarif du wehrgdd ou rachat du meurtre à prix d'argent, plus élevé pour im Barbare que pour un Romain : la vérité, j'en suis persuadé, c'est que, dans cette période de troubles où la valeur de l'homme dut être estimée d'après son rendement guerrier, im Barbare eut naturellement ime cote plus haute qu'un homme appartenant à une population « qui avait perdu l'habitude des armes ». Je ne nie pas d'ailleurs que des Barbares dussent retirer une certaine fierté, et à bon drcwit, de leur supériorité guerrière, la seule qui fût la leur en ce bref moment. Ils se ruèrent sur les trésors. « Les chariots des Goths et « des Huns, les barques des Saxons et des Vandales, « dit Chateaubriand, étaient chargés de tout ce que « les arts de la Grèce et le luxe de Rome avaient accu- « mule pendant tant de siècles : on déménageait le « monde comme une maison que l'on quitte. » Plus tard un fils de Clovis, animant ses guerriers à une

expéditicm contre les Thurings, leur rappelait la condmte des envahisseurs : « Se ruant sur nos pères, « ils leur ravirent tout. Ils suspendirent leurs enfants € aux arbres par le nerf de la cuisse. Ils firent mourir 4 plus de deux cents jeunes filles d'une mort cruelle : «les unes furent attachées par les bras au cou des « chevaux qui, pressés d'un aiguillon acéré, les mirent « en pièces ; les autres furent étendues sur les ornières «des chemins et clouées en terre avec des pieux: « des charrettes chargées passèrent sur elles ; leurs os « furent brisés et on les donna aux corbeaux et aux « chiens. » Par cet épisode, on jugera du reste, et si ces invasions ont mérité le nom qui leur est resté chez nous.

Page 1