MORALE
Quand le navire menace
De sombrer à tout instant; Alors, tout le monde embrasse - Le pilote en tremblotant.
Mais quand est passé l'orage, Et qu'on a touché le port,
Plus d’un se rit du naufrage, Du pilote et de la mort.
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Le frêne des Ursulines
Louis Fréchet- (avec l'envoi d'un fragment du vieil arb. e) À l’occusion de son poème La découverte du Canada”.
© toi qui sus si bien chanter la découverte
Du Canada français, immense page ouverte :
A tes vers gracieux,
En guise de laurier aujourd’hui je t’envoie
Un souvenir antique, endormi sur la voie De nos temps oublieux.
C'est un-débris poudreux de ce frêne athlétique : Qui mourut foudroyé, dans la ville historique „ Dont il fut le gardien.
II était 1à, présent dans sa beauté sauvage, —— Quana l’immortel Cartier mit pied sur le rivage Du fleuve canadien:- : f
Du haut de son rocher, de l'Troquois parjure Il vit Donnacona lever la chevelure
Au seuil de son wigwam, Et le fier drapeau blanc de notre chère France, Teint du sang de Montcalm, tomber sans espérance Aux plaines d' Abraham.
Tu peux l’interroger : il est tout un poème |
Son front chenu porta jadis un diadème De plus de trois cents ans.
Il vit se dérouler, en spectateur stoïque,
Le grand panorama de ce temps héroïque
Aux tableaux séduisants.
Son bois gardait encor de ces grands jours d'orage
Qui couvrirent nos ehamps de sang et de carnage, Comme un écho géant ;
Ainsi le coquillage, échoué sur les sables,
Conserve dans son flanc les bruits insaisissables
Du farouche Océan.
Toi, poète qui bois aux coupes des génies, Et prépares, rêveur, les grandes symphonies
Des lointains avenirs, Tu devrais dans tes vers le chanter, ce vieux frêne; Et ne pas oublier cet anneau dans la chaîne De nos grands souvenirs.
Bonne nuit, Papa
—Bonne nuit, mon enfant! Que ton âme naïve S’en aille, avec ton ange, au plus haut du ciel bleu, Tremper son aile blanche à la source d’eau vive
Qui coule aux pieds de Dieu.
Bonne nuit, mon enfant! Les noirceurs de la terre Ne sont encor pour toi que des soleils couchants. Va t 'endormir tranquille en ton lit solitaire,
Loin des regards méchants.
Bonne nuit, mon enfant !
Que tes doux yeux se closent Aux désenchantemen
ts dont le monde est rempli!
Le sommeil est un don: Pour que nos cœurs reposent,
Dieu leur verse l’oubli.
CE d. 4 CHANTÉ |
— — ee — — Bonne nuit, mon enfant! Dors longtemps ton beau somme, Privilège sacré que bientôt tu perdras ;
Ces bonheurs-là s’en vont dès que l’on devient homme; Tu t'en apercevras.
Bonne nuit, mon enfant! Les peines de la vie
N'ont point encor déteint sur tes rêves tout blancs; Ni dépouillé de fleurs la route qu'ont suivie
Tes pas encor tremblants.
Bonne nuit, mon enfant! Laisse flotter ton rêve Aux souffles qui s’en vont vers les immensités ; Hâte-toi de jouir! car le réveil enlève
Ces sublimes beautés.
Bonne nuit, mon enfant! Demande en tes prières
Que je puisse toujours porter, sans défaillir, Le fardeau parfois lourd des multiples misères
- Qui viennent m'assaillir.
Bonne nuit, mon enfant! Que le ciel te bénisse,
Et t’éloigne à jamais des ronces du chemin!
Que ton ange, en ce monde où tout n’est qu artidee, Te mène par la main!
À mon petit ruisseau
O cher petit ruisseau Qui croise ma prairie!
Ton onde chante et prie :
Comme un trille d oiseau.
Sans souci de la terre, Tu t'en vas somnolent Sur le gravier tout blane De ton lit solitaire.
Tu n''as pas de grands flots:
Tu serpentes, tranquille,
Dans le discret asile De ton petit enclos.
CE QU’IL A CHANTÉ VVV ͤ Tb 1 Les voix du soir sonore
Te bercent sans sommeil, 5
8 Et le matin, vermeil, 85
Tu souris à I'aurore.
De l'oiseau matinal Tu reçois la caresse, Quand sa tête se baisse Pour boire à ton cristal.
Tu nargues les années Et leur sombre chagrin, En poursuivant, serein, Tes calmes destinées.
Jamais un noir convoi N'a traversé ton onde, Et le vain bruit du monde Passe au-dessus de toi.
Tu ne crains pas, demain, Que le malheur t’étreigne; .
Demain que ton cœur saigne Aux ronces du chemin.
CE 'n. A CHANTÉ Fidèle ami des hommes, Dieu fait chanter tes eaux
Pour couvrir les-sanglots De ce monde où nous sommes.
Moi, pauvre inconsolé Des longs deuils de la vie!
Te contemplant, j’envie Ton bonheur étoilé.
Pleure avee moi les rêves Et les souvenirs chers Que d’orageuses mers
Ont brisés sur leurs grèves!
A mon front soucieux,
À mon cœur las du monde, Verse la paix profonde Qui fait rêver aux cieux!
Car le moment arrive Emporté comme un flot Vers l’éternelle rive.
o un. A CHANTÉ , mm. <
Quand j'irai, cher ruisseau, Dormir au cimetière, J’entendrai ta prière,
Du fond de mon tombeau.
J’entendrai ton murmure, A travers le gazon, Marier sa chanson
Au bruit de la ramure.
Et, dans l'obscurité De la froide cité,
Ces voix extérieures Embelliront les heures De mon éternité.
Ninie
On l’appelait Ninie. Elle était fraîche et rose Comme une fleur de mai.
Quand au premier amour mon âme fut éclose,
C'est elle que j’aimai.
Je l’aimai d'amour vrai, cet ange de mon rêve, Comme on aime à vingt ans!
Et l'éclair de ses Jeux, rayon pur qui se lève, Dorait tous mes instants,
Elle ne savait pas que je vivais pour elle, Qu'elle avait tout mon cœur ;
Et qu'un scintillement de sa noire prunelle M'enivrait de bonheur.
34 CE QUIL À CHANTÉ . | Je l’aimai comme un fou, cette angélique blonde Au regard sans détour ;
Et mon cœur Pour le sien possédait tout un monde De tendresse et d'amour.
Mais le ciel avait mis entre nous—6 martyre!
Un abîme à fond d’or.
Elle était riche, et, moi, je n’avais que ma lyre | Pour unique trésor.
Je la surpris un jour au bord de la ravine, L'’œil perdu dans l’azur;
Et j’entendis tomber de sa lèvre divine Ces mots: Le ciel est pur’’.
Nous étions en automne, il gelait sur la plaine: Je ne la revis plus.
Et, le coeur désolé, je promenais ma peine Dans les sentiers perdus.
Un soir que je Passais, je vis à sa fenêtre Flotter un crêpe blane;
Je sentis un frisson Parcourir tout mon être, Et glacer tout mon sang.
CE gun. À CHANTÉ ee
Son cœur ne battait plus! Pauvre ange d’innocence, Elle ne saura pas
Que sa mort a brisé la dernière espérance De mon rêve ici-bas.
Et je devrai, mon Dieu! survivre, sans me plaindre, Au coup qui m'est porté;
Et sentir chaque jour ce souvenir m'étreindre Dans sa brutalité,
pas d’être riche, d’avoir de l’or en niche ns
son indigence A des actes féconds.
La richesse, ici-bas, c’est l'illusion chère Qui berça sur ses flots la nacelle légère De nos rêves d enfants ; C’est l'écho prolongé des Pures symphonies Que chantaient tour à tour d’invisibles génies Dans nos cœurs triomphants.
La richesse, ici-bas, ce sont les souvenances Qui viennent parfumer de leurs douces essences, Les sentiers des jours mûrs ; Ce sont les abandons de ces heures exquises, Où l'âme confiante aspire dans les brises Des enivrements purs.
La richesse, ici-bas, c’est un modeste asile Où l’homme en travaillant vit heureux et tranquille, Loin des reflets de Lor; Et non pas le grand train des pompeux équipages, Ni les salons dorés, ni les brillants mirages Des châteaux de portor.
La richesse, ici-bas, c’est. une épouse tendre, Marchant près de l’époux, heureuse de lui tendre Sa main pour l’appuyer ; C’est un cœur en un cœur, une âme dans une âme, Puisant la même joie et le même dictame Dans un même foyer.
La richesse, ici-bas, c’est la joie ineffable Qu'un père aimant éprouve en voyant à sa table Ses enfants réunis; :
C'est de ses cheveux blancs la plus belle couronne: Et ce gage d amour, c’est le ciel qui le donne Aux ménages bénis.
La richesse, ici.
Marcher la tête
Sans jamais qu’un
La richesse, ici-bas,
Qu'on respecte et Comme un
Ce sont ses libertés,
C’est l’abnégation, e C'est l'amour de la
La richesse, ici-bas, c’est l’immense héritage, Qu'un honnête homme laisse à ses fils en partage
N'ont jamais emporté, .
bas, c’est de Pouvoir sans crainte haute et Porter sans contrainte Un front Pur en tous lieux ;
Le nom de renégat, de Au sang de ses aïeux,
Resplendissants Joyaux qui parent son hist Et son nom Vénéré.
Proclame et nous prescrit ;
Des vrais enfants du Christ.
des siens nous jette à la figure traître ou de par jure
c’est la noble Patrie
qu’on aime avec idolâtrie, objet sacré ;
ses grands hommes, sa gloire, oire
est l'oubli de soi-même, Croix, le consolant emblême
à mon- baptême, À ‘une vieille mégère, rnier mardi- gras; aus, et je ne marchais Jean le Retardataire.
avait bien einquante ans.
Pas;
CE qu'un, A CHANTÉ
Quand j eus atteint sept ans, on me mit à l’école; Je bégaydis alors quelques mots de patois:
Il me fallut trois ans pour saisir du Symbole
Et du docte abécé les immuables lois.
On me chassait pourtant matin de chez mon père, Afin de balancer les retards du chemin;
Mais quand j entrais en classe, on en sonnait la fin: C'est sûr, Dieu, de tout temps, me fit retardataire.
Et puis, quand le dimanche on allait à la messe, Je partais à l'aurore, aussi vif qu’un saumon; Mais j'avais beau trotter et jouer de prestesse, Je n'attrapais toujours que la fin du sermon.
Le catéchisme vint: mais sa morale austère Forçant, il faut le croire, un peu trop mé raison, Le curé me dit: Jean, à plus tard, mon grison !’’ Ah! oui, Dieu, de tout temps, me fit retardataire.
Les chars depuis dix ans traversaient nos parages, Sans que j’eusse pu voir la couleur de leurs bancs. Pour la ville, un matin, je boucle mes bagages,
Jentre en gare et m'assieds, je fume et puis... j’atta —Tous les trains sont passés! me dit un militaire! J'étais flambé, grand Dieu! Fiez-vous désormais
Au proverbe menteur: ‘‘Mieux vaut tard que jamais C’est sûr, Dieu, de tout temps, me fit retardaire.
——̃ Le temps avait lavé ces malheurs de ma vie, Quand un jour je rencontre une brune aux doux Yeux. Mon cœur ralentissait, quand je voyais Julie! Je fus son cavalier Pendant un an ou deux.
Mon amour débordait et, lassé de me taire, Soudain, je résolus de demander sa main.
—Trop tard! Jean, me dit-elle : On m'épouse demain! J'étais, vous voyez bien, encor retardataire! 8
Je me marie, enfin: et douze ans de ménage Etaient déjà Passés depuis ce jour heureux ;
Mais quelque chose, hélas! nous taquinait tous deux. Le ciel me refusait les douceurs d’être père;
Maman disait toujours: Plus tard, Jean, tu verras! Moi, je courbais la tête, et me disais tout bas :
Qui pourrait en douter 1... Je suis retardataire.
La mère avait raison: j eus un fils magnifique ;
Il est toujours en temps, le fortuné gaillard.
Un soir il me lisait, d'une voix pathétique,
eu au Journal“ maint payeur ge montrait en retard. Je me tate l’oreille, et, comme à l'ordinaire,
J'étais tambour-major de cette troupe-là,
Je le vois, dans sa Peau le vieux renard mourra, Puisque Dieu, de tout temps, me fit... retardataire.
Soixante et dix hivers ont passé sur ma tête,
Sans y laisser tomber un de leurs blancs flocons.
Ma foi, s il ne faut pas que mon destin s’arrête,
Je suis bien loin de voir le fond de mes flacons.
Et si, comme on le dit quelquefois sur la terre,
Les défauts vont toujours avec accroissement,
Il pourrait bien se faire, au dernier Jugement,
Qu'un seul homme y manquât : Jean le Retardataire.
Les vers luisants
4 Madame Jeanne de 5.
Comtesse de CO.
Comme ils sont déjà loin, ces jours remplis d'ivresse,
Souvenirs trois fois chers! vous n'êtes pas défunts. Vous revenez toujours, & chatoyantes flammes,
De vos blanches clartés illuminer nos âmes ;
Et vous voulez revivre et vous électriser,
Quand les souffles du Cœur viennent vous attiser.
CE 'n. A CHANTÉ
Jeanne, te souvient-il de ces heures sereines, Où l’on buvait, tous deux, la vie à coupes pleines,
Sous les ombrages frais de ton riant château?
Les entends-tu toujours, les sources du eoteau 1.
Sur nos fronts de quinze ans rayonnait l’espérance ; Nous aimions le bon Dieu, nos mères et la France. Riches de liberté comme l'oiseau des champs,
Loin des haines du monde et des regards méchants, Nous allions, par la main, dans les sentes fleuries Promener à pas lents nos jeunes rêveries.
Nous vivions d’avenir, de rêve et de soleil,
Ignorant les regretsi et les nuits sans sommeil.
Nous avions pour amis les fleurs et les mésanges,
Qui nous parlaient tout bas leurs langages étranges.
Et quand l’oiseau chanteur offrait son hymne aux cieux, Nous mêlions notre voix à ses refrains pieux.
Heures de mon printemps, comme vous fûtes belles Et que de vous encor j'ai d'images fidèles!
Combien de souvenirs, à jamais savoureux,
Je vois encor jaillir de ees sentiers ombreux,
Qu'’avec toi j ai foulés tant de fois, chère amie,
Dans le calme serein de la brise endormie l.
Te le rappelles-tu, cé charmant soir d'été, Où, rêvant de parfums, de fleurs, d'immensité, Nous quittions le château pour aller dans la plaine
CE u A CHANTÉ
Respirer des sain koins Les herbes se cou ‘baien
ssons tressait des el
Et dentelait de blane le col des marguerites.
Tout dormait. Aucun chant ne faisait vibrer l’air.
Le grillon seul jetait son cri strident et clair; = Et sur les bois drapés dans leur sombre dentelle = La lune promenait sa tranquille prunelle. 2
Nous étions là pensifs,... quand, du fond des halliers, Soudain des vers luisants émergent par milliers.
Tout luit et brille; il court comme un feu dans nos moelles, Et pleut autour de nous comme des brins d étoiles.
On dirait que dans l’herbe un doigt mysterieux Saupoudre des grains d’or qu’on balaye des cieux.
C’est un fourmillement de vives étincelles Qui semblent enflammer les floraisons nouvelles Et pailleter d'argent l’émeraude des prés, Ainsi que de rubis les trèfles empourprés.
ématites,
Et tous deux, à genoux, retenant nos fous rires, * Sur le sol lumineux nous chassions les lampyres. Quel triomphe joyeux! Et que J'étais content,
Quand ta main capturait quelque beau ver luisant, Pour le jeter en feu dans ton voile de gaze, Comme un pur diamant que le soleil embrase!
La puit ombrait déjà le pied des marronniers, Quond on se mit en route avec nes prisonniers. Arrivés au jardin, nous agitions ton voile,
Le pare s’illuminant comme un ciel qui s’étaile. Les vers luisants semés, répandus dans les fleurs, E:laboussaient le prétde leurs mille couleurs.
Et tous ces chatoîments tenaient de la magie!... Mais il fallait rentrer et quitter la prairie :
On venait, au château, de sonner le beffroi.
Jeanne, le lendemain, que nos cœurs eurent froid ! Quand, espérant revoir nos luisantes idoles, Nous n’en trouvâmes plus sur les riches corolles; Elles avaient quitté notre Eden merveilleux, Pour aller s’abriter sous les trèfles soyeux.
La terre, ce soir-là, nous parut bien déserte!
Nous avions dans le cœur une blessure ouverte : Tous ces brillants objets qui faisaient notre espoir, Nous les avions perdus presque avant de les voir.
Jeanne! ces vers luisants, c’est, songe bien, la vie: Un éclair qui scintille en notre âme ravie...
A présent que l’hiver a neigé sur nos fronts,
Nous pouvons retracer les abîmes profonds
Où courent s’engloutir, dans un commun naufrage, Les vaisseaux pavoisés des songes du jeune âge.
Le bonheur ici-bas n’élit pas de séjour,
Et, comme le lampyre, il ne brille qu’un jour. = Nos projets d’avenir et tout leur blane cortège
S'en sont allés mourir aux floraisons de neige
Nos trésors enfantés par nos illusions
Sont tombés dans le gouffre où vont les visions l. 5
Et nos rêves brillants, phosphorescents symboles
Qu on jetait, pleins de flamme, au gré des brises folles 7.