‹ Ce qu'on peut voir dans une rueChapitre 8 sur 11 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

« Je ne chercherai pas, Ludovic, à vous raconter ce que j'éprouvai à la vue de cet homme. Ce fat un sentiment si bizarre, si mêlé, si excessif qu'il me serait impossible de l'analyser. Ce qui y dominait, c'était la colère vis-à-vis de vous, et vis-à-vis de lui de la répugnance. Pourquoi éiait-il là elnon pas vous? A quel titre se présentait^il! Était-ce de votre part? Que pouvait-il avoir à me dire? A tout prendre, si c'était votre messager, vous aviez eu, eu le choisissant, la main singulièrement mailieurease.

« Il faut que ma physionomie ait exprimé, en partie du moins, les sentiments qui m'agitaient, ou bien que Melchior eût préparé, en habile acteur, les nuances de son rôle.-Toujours est-il qu'il s'en tira à sou avantage et se conduisit de manière à me désarmer. Dans l'opinion que je m'en étais formée, cet homme devait porter en tout lieu et en toute circonstance les airs impertinents qui lui étaient haliituels et dont j'avais eu tant à souffrir. Je me figurais qu'il allait le prendre sur le même pied et se mettre à Taise chez moi comme il s'y

2")2 CE oU'ON TEUT VOlU DANS UNE RUE.

mettait chez lui. Plutôt que de supporter de semblables manières, j'aurais fait un éclat. Quelle fut ma surprise, lorsque je fixai sur lui un regard forme et assuré! Ce n'était plus le même homme. H m'avait fait les honneurs d'une toilette du meilleur goût; du noir de la tête aux pieds, des gants clairs, une cravate blanche; la tenue de rigueur. Puis, au lieu de façons arrogantes, une politesse et une réserve bien faites pour étonner de la part d'un tel sujet.

« Je n'en revenais pas, et nous restions debout l'un devant Pautre, lui avec son chapeau à la main, moi armée de mon chandelier. Ce fut Melchior qui rompit le silence. — Mademoiselle Marguerite? dit-il.— C'est moi. Monsieur, repondis-je d'un ton sec. — Excusez-moi, reprit-il, de m'ètre présenté chez vous à une heure aussi indue: mais il s'agit d'un message pressant. — Un message ! dis-je, et de la part de qui? — De la part de mon camarade Ludovic. — Ne pouvait-il venir lui-même? — Impossible, Mademoiselle. — Et qui l'en empêche? — Vous allez le savoir si vous voulez bien me donner audience pendant quelques minutes seulement.

« Il était impossible de prolonger l'entretien sur le seuil de la porte ; bon gré mal gré il fallait accorder à cet homme l'entrée de mon logement, et ce ne fut pas sans une lutte secrète et des pressentiments fâcheux. Une aussi triste journée ne pouvait se terminer que tristement. Il entra et je lui indiquai un siège à mes côtés. La grand'mère était dans son fauteuil, et, à la vue de cet étranger, son œil prit une expression singulière. Elle paraissait aussi surprise et aussi gênée que moi de cette visite tardive et imprévue. C'était l'heure où j'avais l'habitude de la coucher, et il en résultait un petit dérangement dans notre intérieur. Vous le voyez, Ludovic, votre ambassadeur avait bien des préventions à vaincre et débutait sous des auspices peu favorables. Pour conjurer tout cela, il lui fallait de grandes ressources dans l'esprit et une prodigieuse souplesse de langage. Nous étions deux contre lui, et aussi mal disposées l'une que l'autre.

« J'ignore conunenl il s'y prit, Ludovic; mais, au bout de quehiues minutes, je l'écoulai avec plus de faveur. D'abord il me [)arla de vous, cl, au lieu d'abuser de votre position, il arranger, les choses de manière à mellie les torts de son côté. Je fus daulanl plus touchée de celte délicatesse, que y

CE qu'on peut voir T)ans une rue. 2o3

m'attendais à lui voir prendre la marche contraire et que j étais résolue à ne rien souffrir qui pùl ressembler à une attaque contre vous. Bref, je fus déroutée et allai jusqu'à trouver qu'il se chargeait trop et ne vous chargeait point assez. Se montrant généreux, il gardait le beau rôle et dissipait une portion des défiances dont j'étais animée.

« J'insiste là-dessus et ce n'est point sans motif : ma chute vient de là. Pour l'expliquer, il faut ressaisir une à une toutes les circonstances de cette soirée fatale et les impressions diverses qui se succédèrent dans mon esprit. Si iMelchior s'était montré tel qu'il est, tel que je le connaissais, tel que je l'ai connu pluf tard, cette visite et celles qui suivirent eussent été sans danger pour moi. Il prit un masque, comme le font tous les séducteurs jusqu'à l'heure du succès; il me montra un Melchior transformé et régénéré. Non pas qu'il eût changé d'humeur et qu'il n'y eût chez lui une certaine aisance dans les manières et un peu de liberté dans le ton. Il ne m'eût pas trompée s'il eût poussé trop loin l'hypocrisie; mais, dans cette aisance et cette liberté, il sut garder la mesure qui convient : être amusant sans rien outrer, et débiter des historiettes à se tenir les côtes sans sortir de la réserve que lui imposait la présence d'une jeune fille, et à laquelle il n'eût pas manqué impunément.

« Soyez juste, Ludovic, et écoutez ma défense jusqu'au bout. J'avais quinze ans alors, quinze ans tout au plus ; point de guide dans la vie, point d'expérience du monde. Vous avez vu notre intérieur; était-il assez sombre et assez lugubre ! Ma grand'mère se remuant à peine ; notre revenu suffisant tout juste à nos besoins. Même auparavant, et quand mon aïeul vivait, les physionomies n'étaient pas plus gaies. D»^ temps immémorial, le deuil a eu un siège au logis et notre existence a été couverte d'un crêpe. 'Voilà comme j'ai été élevée, voilà au milieu de quelles scènes j'ai grandi. Point de distractions d'ailleurs, pas même celles que se permettent les petites gens et qui sont accessibles aux bourses les plus modestes. Je ne parle ni du théâtre, ni d'autres divertissements coûteux. Mais rien, absolument rien, pas même les fêtes gratuites, les fêtes en plein air, les cérémonies publiques. L'état de ma grand'mère m'interdisait jusqu'à ces plaisirs, et quand je voyais la foule inonder les rues, les

jeunes filles de mon âge s'en aller vers les promenades avec leurs robes bUmehes et leurs chapeaux de paille, j'étais consignée à la maison comme garde-malade et ne pouvais m'associer à ces rires et à ce mouvement autrement que par des soupirs et des regrets.

« Dites, Ludovic, n'était-ce pas une épreuve cruelle pour une enfant, et ne fallait-il pas beaucoup de raison pour se soumettre à un sort pareil?

« Voilà pourquoi, ce soir-là, une surprise fut possible et pourquoi elle s'accomplit. Melchior fut charmant, d'une gaieté et d'une verve incomparables. C'était un feu d'artifice à causer des éblouissemenls. Je ne m'y prêtai d'abord qu'avec une répugnance visible et en lui témoignant, par ma physionomie et par mes gestes, que je désirais abréger la séance. Mais bientôt sa gaieié fut la plus forte : elle m'entraîna, elle me dompta. Jamais je n'avais rien entendu de pareil ; c'étaient des mots si singulièrement accouplés, des anecdotes si facétieuses, des portraits si comiques, une telle collection de drôleries, qu'avec tout le sang-froid du monde il était impossible d'y tenir, et que, bon gré mal gré, il fallait s'en donner à cœurjoie. Ma grand'mère elle-même, vous savez dans quel état elle se trouvait alors, la pauvre femme ! A peine lui restait-il l'esprit de comprendre ce que je lui disais, et puis, sourde, toujours sérieuse, toujours froide, enfin très-bas, très-bas, vous vous en souvenez I Eh bien ! ce soir-là, elle rit; depuis six ans cela ne lui était pas arrivé. Ce fut Melchior qui fit ce miracle. La grand'mère rit ; j'eus cette surprise et j'avoue que j'en sus bon gré à celui qui me la donna.

a Est-il nécessaire d'insister? Cet homme que je n'avais reçu qu'à mon corps défendant, contre lequel j'avais les préventions les mieux fondées ; qui, tout récemment, avait essayé de me donner en spectacle à ses favorites ; qui menait une vie désordonnée et ne s'en cachait pas; cet homme que j'avais résolu de congédier le plus tôt possible, à minuit, il était encore chez moi, causant, riant, s'excusant et restant toujours, se levant et se rasseyant, comme vous auriez pu le faire, Ludovic, comme aurait pu le faire un ami de vieille date ; et tout cela avait eu lieu d'une manière si naturelle, qu'on n'eût su dire qui de nous ou de lui avait le plus contribué à prolonger la veillée. Les heures avaient fui et

personne n'y avait songé. Melchior avait ce don : il s'emparait des gens et ne lâchait prise que lorsque cela lui con venait.

« Ce fut de lui-même qu'il prit congé. Nous nous étions abordés en ennemis ; nous allions nous quitter les meilleurs amis du monde. Non pas qu'il y eut là-dedans quelque chose de sérieux ni de dangereux pour vous; mais ce bon vivant avait jeté sur notre intérieur un peu de vie et de mouvement; il avait fait rire ma grand'mère, il l'avait tenue éveillée sans effort et heureuse de celte disiractiou. Je lui savais gré de cela, et eu retour j'oubliai complètement les petits ennuis qu'il m'avait autrefois causés, ses impertinences, ses airs évaporés, ses pipes, ses cravates et sa barbe. 11 gagnait à être vu de près et y reprenait tous ses a\antages. De toute la soirée, il ne lui échappa rien qui put blesser mes oreilles, ni contrarier la révolution qui s'opérait en moi. 11 se contint, il s'observa dune manière parfaite jusqu'au moment où il nous quitta.

« J'étais loin de m'attendre à la suprise qu'il me ménageait. 11 s'était levé et avait salué la grand'mère, qui lui avait tendu la main très-affectueusemeut. De mon côté, j'avais pris le flambeau pour le reconduire. Il était tard; les étages supérieurs étaient déjà dans les ténèbres, et à moins de l'exposer à une chute, il me fallait le raccompagner le longdès degrés. Lui pourtant se confondait en excuses et me suppliait à chaque marche de ne pas aller plus loin. Knfm je cédai, et me disposai à l'abandonner. Déjà les derniers mots étaient échangés et j'allais remonter l'escalier quand mon flambeau s'éteignit tout à coup. Était-ce lui? Était-ce le vent ? Je ne l'ai jamais su; n^ais, au moment où l'obscurité se fit, je me sentis saisie par la taille, et, sans que je pusse m'en défendre, embrassée sur les deux joues avec une ardeur qui me couvrit de confusion. Je poussai un cri ; déjà l'audacieux avait disparu.

« Rentrée au logis, je rallumai le flambeau, de façon à ce que la grand'mère ne pût se douter de rien, ni m'adresser de questions embarrassantes. Déjà le mystère commençait; déjà, entre Melchior et moi, s'ourdissait une sorte de complicité. J'étais outrée de ce qu'il venait de se permettre; je me promettais bien de ne pas m'y exposer de nouveau, et de

lui faire sentir à quel point ces libertés me répugnaient ; mais j'en voulais garder le secret pour moi, et ce fut le commencement de ma perte.

XXVIT

« De toute la nuit je ne pus fermer Toeil. Il se passa en moi un combat qui dura jusqu'au matin sans amener de résolution positive. Mon cerveau était en feu, mon imagination excitée au plus haut point. Je me rappelais les incidents de la journée et comprenais qu'ils allaient tenir une place essentielle dans ma vie. Moi qui jusque-là avais agi sincèrement en toute chose, pour la première fols j'allais avoir un secret, un mystère, un acte à cacher. Celte contrainte me causait un tounnent que je ne saurais rendre.

« Que faire pourtant? Tout vous avouer, tout vous dire, ce fut ma première pensée, Ludovic, et plùl au ciel que je l'eusse suivie; peut-être eussé-je échappé alors à l'abîme où je courais. Il n'y avait encore ni mal sérieux, ni imprudence irréparable. Avec plus de sagesse, je m'en serais tenue à ce parti ; tout me le conseillait : Faiïeclion que vous me portiez, la confiance mutuelle qui devait exister entre nous, le pied sur lequel nous vivions et l'engagement qui nous liait l'un à Tautre, tout, jusqu'à cette familiarité de mauvais goût que cet homme avait montrée au moment de notre séparation, et qui, en donnant la mesure de ses mœurs, indiquait qu'il ne s'arrêterait pas facilement dans ses entreprises. Me traiter ainsi, moi qu'il connaissait à peine! Se permettre de telles libertés, comme il eût pu le faire vis-à-vis de ses maîtresses! A y songer, la rougeur me montait au front et ma pudeur se révoltait. Je me sentais alors portée à un aveu qui m'eût mise à l'abri de pareilles insultes.

« Qu'est-ce qui me retint, et pourquoi n'ai-je pas persisté? C'est là une de ces énigmes dont le mot échappe. Aujourd'hui même qu'il ne me reste plus de litre et de recours que dans une entière sincérité, je ne saurais dire à quel sentiment

CE qu'on peut votpl tans une rue. 2^7

j'obéis, tant il y avait en moi de confusion et de trouble. Il hut si peu de chose pour arrêter une confidence sur les lèvres, surtout lorsqu'il s'agit de s'accuser d'un tort et de se mettre à la merci d'autrui ! On s'empare alors du premier prétexte, le plus futile, le plus spécieux; on recule, on ajourne, et, dans ces ajournements mêmes, on puise des motifs pour s'abstenir.

« C'est ce qui m'arriva, Ludovic. Avant de vous revoir, j'étais résolue à tout vous dire, et qu^^nd je vous revis la confiance me manqua. Il n'y eut là-dedans ni raisonnement, ni calcul ; mais une force impérieuse et presque indépendante de ma volonté. Puis je me payais de défaites. Pourquoi troubler votre sécurité et éveiller vos soupçons? La chose en valait-elle lapeine? Cet homme, en venant chez moi, avait obéi à un caprice ; probablement il n'y reviendrait plus. Et s'il revenait, quoi de plus aisé que de le remettre à sa place et de faire justice de ses airs cavaliers ? Était-il besoin d'aide pour cela et ne valait-il pas mieux procéder sans bruit, sans éclat, comme une femme peut et doit le faire, que de mettre deux hommes en présence et jusqu'aux prises pour un si léger motif? Voilà à quelles impressions je cédai sans m'en rendre bien compte, ni pénétrer trop avant dans mon cœur

« Peut-être, hélas ! en interrogeant mieux ce cœur, auraisje trouvé le dernier mot de ces réticences. La suite ne l'a -que trop prouvé; j'étais déjà touchée, j'entrais dans cette série de faiblesses qui m'ont perdue. C'est ici que j'ai besoin de votre pardon, Ludovic, d'un pardon absolu et généreux. Point d'excuse possible, rien qui puisse pallier ce commencement de trahison. Vous aviez été pour moi le meilleur, le plus dévoué et le plus fidèle des amis; vous n'aviez qu'une pensée, mon bonheur ; qu'un but, notre union. Jamais, c'est une justice que je me plais à vous rendre, aucun chagrin ne m'est venu de vous; si j'exprimais un désir, vous vous empressiez de le satisfaire ; si j'avais un ennui, vous vous offriez à le partager. Vous étiez de ces loyaux compagnons qu'une femme est trop heureuse de rencontrer dans sa vie, qui l'assistent dans les bons et les mauvais jours et se donnent sans réserve comme sans calcul. Je voyais tout cela, je le sentais et ne méconnaissais point vos mérites.

H Lui, au contraire, qu'était-il et quel fonds pouvais-je

258 CE qu'on peut votr pans une rue.

faire sur lui? En me consultant de sanf^-froid, je ne trouvais clans mes impressions rien qui ne lui fùl désavantageux. Se fier à un homme pareil était-ce possible? N'en avais-je pas assez 'vu de mes yeux, sans compter les bruits qui étaient arrivés à mes oreilles? Ne savais-je pa^ à quoi m'en tenir sur ses habitudes, sur ses fréquentations, sur ses désordres? La voix publique ne parlait-elle pas assez haut? Comment dès lors se faire illusion? Comment voir là-dedans Tétotîe d'un mari? A peine y avait-il celle d'un séducteur vulgaire.

«Eh bien! j'éprouvais, malgré tout, un faible pour lui. Ah! si j'avais su où j'allais, où un pareil oubli devait me conduire, j'aurais recueilli mes forces et résisté à cet entraînement. Mais c'était si vague encore et à mon sens si exempt de dangers ! Cet homme m'avait plu, m'avait distraite ; je ne l'avais pas trouvé si noir que je me l'étais imaginé. Si c'était un monstre, il avait bien caché ses griffes ; il s'était mis en frais pour moi; il avait été aimable, spirituel, décent, sauf sa petite peccadille ; pourquoi donc un esclandre et une dénonciation?

« Voilà des explications bien subtiles et surtout bien inutiles, Ludovic; elles ne prouvent qu'une chose, c'est l'éternelle inconséquence du cœur. J'avais mille motifs de vous préférer, et j'en préférai un autre ; vc-us étiez le choix le plus digne, je m'arrêtai à un indigne choix. Essayez donc de mettre de la logique là-dedans et d'y trouver un sens raisonnable 1 Je m'humilie et y renonce. Quant à vous, n'en soyez point froissé ; les pleurs que j'ai versés depuis doivent suffire à votre vengeance.

« Tout semblait conspirer contie moi, contre nous. Lorsque vous vîntes me voir dans la matinée, vous étiez sous le poids de vos torts. Vous aviez manqué, quoique involontairement, h la promesse que vous m'aviez faite. De là un certain embarras dans votre maintien et un malaise qu'il vous fut impossible de surmonter. De mon côté, j'avais vis-ii-vis de vous un autre tort et qui troublait nécessairement ma conscience.

" Or, rien de plus gênant qu'une semblable situation, mêlée de griefs réciproques. Notre entrevue s'en ressentit: elle fut froide et manqua d'abandon. Qui le sait ? Un mot eût suffi peut-être pour me mettre sur la voie et m'encourager à

CE qu'on peut voir dans une rue. 2S9

une confidence. Ce mot ne fut pas prononcé, et dès lors il y eut un secret entre nous.

« Un secret? il n'est point d'attachement qui résiste à ce régime. Je l'éprouvai bientôt. Anne première dissimulation il fallut ajouter des dissimulations nouvelles. En pareil cas, il y a une heure, un moment, où un aveu est possible ; si on laisse passer cette heure et ce moment, on est fatalement condamné à taire tout ce qui survient, et à tenir une portion de son existence dans l'ombre. Désormais il fallait m'observer, rester sur mes gardes, ne rien dire qui put trahir ces relations singulières et qui devaient persister.

XXVÏII

« En effet, Melchior ne s'en tint pas à une visite ; sous un prétexte ou Tautre il revint.

« Il y eut d'abord dans l'accueil que je lui fis une froideur très-grande. J'avais à prendre ma revanche de ses libertés du premier jour, et je lui tins rigueur. Je voulais qu'il comprit la dislance qui me séparait des femmes avec lesquelles il était accoutumé à vivre, et que, sous aucun prétexte, je ne souffrirais d'être traitée sur le même pied. La leçon fut complète et poussée aussi loin que possible. En vain essayat-il de me plaisanter sur mes sévérités, je tins bon et l'obligeai à donner aux choses un tour plus sérieux. Alors il s'excusa, et si humblement, que j'en fus touchée. J'avais réduit le fanfaron à demander grâce, et c'était un triomphe de nature à me causer quelque fierté.

« Évidemment je jouais avec le feu, et de lui à moi la partie n'était point égale. Sans expérience de la vie, sans autre défense que l'instinct 4ont la nature a armé les femmes, j'allais engager la lutte avec un roué, pn débauché émérite, un homme qui savait comment on assiège un cœur et coiiKuent on l'amène à upe capitulation prévue, l-es ressources ne lui manquaient pas ; raudacei encore mpins. CeU^ fois pourtant

2C0 CE qu'on peut voir dans une rue.

il y procéda avec ménagement, et en usant des combinaisons les plus savantes. 11 voyait bien qu'il n'était plus en face de ces créatures aguerries, qu'on aborde de vive force et que Ton prend d'assaut. Le désir de réussir le rendit circonspect; il y mit de la mesure, du temps, du soin , et désarma mes défiances par une réserve poussée à l'excès.

« Faut-il l'avouer? Je m'habituai à le voir, et, quand il restait plusieurs jours sans venir, il me manquait. Comme vous le pensez, Ludovic, ses heures n'étaient pas les vôtres, et, par un arrangement lacite , nous avions combiné les choses de manière à ce que vous ne pussiez vous rencontrer. Vis-à-vis de vous, la trahison était flagrante, et là-dessus mon cœur ne me laissait point d'illusion. L'empire passait à votre mystérieux rival, et le sentiment que vous m'inspiriez n'était plus qu'une amitié mêlée de remords, bien précieuse encore à mes yeux, et qu'à aucun prix je n'aurais voulu sacrifier, car j'avais des retours, j'avais des éclairs de raison au milieu de ce vertige dont j'étais la proie. Plus d'une fois, j'en revenais à me dire que j'étais jouée, que cet homme poursuivait à mes dépens une gageure diabolique, où mon honneur, ma vertu, ma vie même allaient disparaître sans retour ; que seul vous pouviez me sauver et m'arracher aux étreintes de ce mauvais génie ; que mon repos était près de vous, avec vous, et non dans cette voie inconnue ou je me laissais entraîner.

« Peut-être vous souvient-il du jour où le hasard vous mit en présence, Melchior et vous, sur le carré de mon logement. Quelle détestable comédie, et combien j'eus à en rougir ! Il y avait là une occasion naturelle de tout déclarer, e(, une fois Melchior parti , je fus sur le point de le faire. Ce mensonge si prolongé m'était odieux, et il me semblait que nous n'avions pas le droit, ni lui ni moi, de vous infliger de semblables ridicules. Je voulais parler et vous rendre l'arbitre de mon sort. Ensemble, nous aurions sondé la plaie de mon cœur et pris un parti ensuite. Si je l'eusse trop aimé pour renoncer à lui, je vous aurais demandé le sacrifice de vos projets et l'appui de voire amitié ; si, au contraire, je m'étais senti le courage de rompre, nous aurions agi de concert et pressé le dénoûment. Dans l'un ou dans l'autre cas, c'était une conduite plus loyale que cette sourde conspira-

tien dont vous étiez victime, et que, dans votre générosité, vous ne soupçonniez pas.

« Comment fus-je détournée de prendre ce parti et rejelée dans le tourbillon où j'allais périr? je l'ignore moi-même ; c'était ma faiblesse qui prenait encore le dessus, mon étoile maudite qui l'emportait. Non, je n'étais pas pervertie; non, je n'étais pas inaccessible à un bon sentiment. Vingt fois j'ai eu de ces retours; et quand le soir, recueillie, solitaire, loin des influences qui m'égaraient, je me prenais à juger ma conduite, je n'hésitais pas à me condamner , et d'une façon très-sévère.

« 11 se fit d'ailleurs, dans l'existence de Melchior, une révolution au moins apparente qui acheva ma défaite et me fit persister dans ma complicité. Je l'observais, je le surveillais, et s'il fût resté le même homme, il eût été sans danger pour moi. Mais tout changea pour lui et autour de lui d'une manière si visible qu'il était impossible de n'en pas être frappée. Plus de femmes dans son logement, plus de désordre, plus d'orgie. Une vie régulière avait remplacé la vie décousue que jusqu'alors il avait menée. Lui qui avait les livres en horreur se mit à en feuilleter comme vous pouviez le faire, Ludovic, comme le font les étudiants qui prennent leurs devoirs au sérieux. Lui qui faisait du jour la nuit et de la nuit le jour, s'astreignait à des habitudes régulières. Je le voyais rentrer de bonne heure, se coucher comme un bourgeois, après le couvre-feu, et se lever presque en même temps que le soleil. Jamais métamorphose ne fut plus surprenante ni plus complète : du Melchior d'autrefois, il ne restait plus rien que l'aimable garçon, ayant toujours le sourire sur ses lèvres, et une petite historiette pour dérider les fronts.

« Je n'aurais pas été femme, si, à ce spectacle, je n'eusse ressenti un peu de fierté. Ces conversions subites touchent toujours, quoi qu'on en ait. On y voit la preuve irrécusable de l'empire que l'on exerce, ou s'en applaudit comme d'une victoire , on en jouit comme d'un bien personnel. Ce n'est pas qu'il ne s'élevât des doutes dans mon esprit sur la sincérité de ce changement. Il y avait des jours où je penchais à y voir une comédie et à me dire qu'en secret le diable n'y perdait rien. Je redoublais alors de vigilance, bien résolue

à briser les vitres, si je découvrais quelque chose de suspect. Mais, soit que Melchior se fût réellement réformé, soit qu'il cachât habilement son jeu, je ne parvins pas à le prendre eu faute ni à le trouver en démenti.

« Il y avait poiirtcint à la maison quelqu'un qui était moins dupe que moi et dont les pressentiments auraient dû m'édairer; c'était ma grand'mère. Vous savez, Ludovic, dans quel dépérissement elle se trouvait; la tète perdue, la langue embarrassée, les membres perclus, ne pouvant pas se mouvoir et n'ouvrant la bouche que pour faire entendre des sons confus et presque dépourvus de sens.

« De tous ses organes, il n'y en avait qu'un qui s'animait au besoin et prenait une expression extraordinau-e; je veux parler de ses yeux, de son regard. Vous avez été quelquefois témoin de ce phénomène; vis-à-vis de Melchior il fut bien plus frappant encore et bien plus significatif. Dans le cours des premières visites qu'il nous fit, la satisfaction de la vieille femme fut évidente ; son regard pétillait, et un sourire affectueux ne quittait pas ses lèvres. C'était un divertissement pour elle que cet homme, et elle y prenait un véritable goût.. Mais quand il revint presque tous les jours et a toutes les heures du jour, quand il me traita avec une familiarité croissante et eut l'air de faire de notre maison sa propre maison, le maintien et les airs de la grand'mère changèrent soudainement. Peu à peu de la bienveillance son regard passa à la froideur, puis à la sévérité, enfm à l'irritation. Entre elle et Melchior il y eut comme une lutte ouverte, un défi constant, presque un duel.

« Elle semblait avoir à lâche de ne jamais me laisser seule avec lui. Dès qu'il entrait, elle faisait rouler son fauteuil dans ma chambre et à quelques pas de nous. Au lieu de s'assoupir, comme elle avait coutume de le faire, elle restait l'œil ouvert, et ^prêtait l'oreille autant qu'elle le pouvait. Sourde comme elle l'était, presque toute notre conversation devait lui échapper; mais ce qui ne lui échappait pas, c'étaient nos gestes, nos mouvements, nos moindres actes. Elle en jugeait la jiortée, elle en devinait le sens et maintenait Melchior dans des limites qu'autrement il eût franchies. Se permettait-il quelque chose d'équivoque, à l'instant le regard de la grand'mère s'animait jusqu'à le foudroyer, et elle s'agitait

sur son fauteuil comme 8i elle eût ypulu se porter à mon secoure.

« Celte tutelle causait à Melchior un dépit dont il ne se défendait pas, et plus dune fois, à voix basse, il s'efforça de m'engager dans des plans de révojle.— Savez-vous qu'elle devient ennuyeuse, la vieille femn)e! me disait -il. —Ne parlez pas ainsi, ou je vous congédie, lui réppndais-je. — A la bonne heure, ajoutait-il; mais si ses yeuî: étaient des pistolets, je serais criblé comme une cible.

« Quelle que fût ma faiblesse, jamais je ne transigeai sur ce point; jamais je ne souffris, sans le relever, un propos désobligeant pour ma grand'mère. C'est qu'elle était seule l'honneur de la maison, c'est que, infirme, mourante, un pied dans la tombe, elle pénétrait dans les projets de cet homme, lisait dans son cœur et voyait ma perte écrite sur son front; c'est qu'au moment de me quitter, elle avait une illumination d'en haut et une sorte de révélation de ma destinée. Melchior était pour elle un ennemi, et si sa force eût été à la hauteur de sa volonté, elle l'etit chassé de la maison ou écrasé sous ses pieds comme une bête impure. Pauvre grand'mère ! que n'ai-je compris alors d'où venaient ses répugnances et combien elles étaient fondées ! Je n'y vis d'abord qu'un effet de sa maladie et un caprice d'infirme, et quand je jugeai mieux les choses, il était, hélas! trop tard.

« Cependant cette aversion incurable de l'a'ieule, cette opiniâtreté à assister à nos entrevues eurent pour résultat de contenir Melchior et d'empêcher qu'il n'abusât de mon inexpérience. 11 le sentait et redoublait de ruses et defforls. Il voyait bien que, restée seule, je serais à sa merci et incapable de me défendre. Aussi que de petits manèges pour m'entrainer à des rendez-vous loin de la maison ; que de plaintes sur la gêne à laquelle nous étions assujettis! Il avait tant à me dire, tant de projets à me communiquer; il devait me faire des confidences si intéressantes ! Je résistai par instinct, et ne voulus me prêter à rien. Qu'il vînt au logis et s'expliquât devant la grand'mère, voilà où j'en revenais sans en démordre. S'il n'avait à me dire que des choses que je pusse entendre, la grand'mère n'était pas de trop, et d'ailleurs, avec son infirmité, elle était peu embarrassante. Que si, au contraire, il avait à tenir un langage dont je dusse rougir, c'était

là une épreuve à laquelle je désirais me soustraire, et qui, d'ailleurs, eût tourné à sa confusion. Voilà comment je me défendis et maintins entre lui et moi cette intervention tulélaire de l'aïeule, tant que Dieu la laissa en ce monde pour m'assister et me protéger.

« Dans cette défense, j'avais besoin d'appeler à mon aide toute ma force, toute ma vertu. Plus j'allais, plus j'aimais cet homme ; ce qui n'avait été d'abord qu'un simple goût, devenait peu à peu une passion. Il savait si bien s'assouplir pour me plaire; il savait se montrer si gai et si tendre à la fois, si ingénieux dans ses propos, si vif dans ses impressions; il tenait l'esprit si bien^en haleine tout en s'emparant du cœur! Je ne veux ni comparer, Ludovic, ni faire de rapprochement; mais entre vous et lui, il y avait le contraste des qualités solides et des qualités brillantes : or, vous savez, entre celles-ci et celles-là. où vont les préférences des femmes. Nous sommes filles d'Eve et à la merci de quiconque flatte nos goûts.

« J'étais donc restée pure, en dépit de la séduction opiniâtre qui s'exerçait contre moi. Que ma grand'mère vécût seulement, et j'étais préservée d'une chute complète. Il est même à croire qu'à la longue Melchior se fût rebuté ou démasqué trop tôt. Cette violence qu'il faisait à ses instincts, cette hypocrisie à laquelle il se condamnait volontairement, devaient lui sembler pénibles, et peut-être n'eùt-il pas eu la force de jouer ce rôle jusqu'au bout. Ou il m'eût abandonnée pour retourner à des conquêtes plus faciles, ou il eût essayé de brusquer les choses et m'eût amenée à un salutaire retour; de toutes les façons, j'eusse été sauvée.

« La Providence ne le voulut pas : au moment où je m'y attendais le moins, ma grand'mère éprouva une dernière crise. La mort qui semblait la respecter et l'oublier, la toucha d'une manière si vigoureuse, qu'elle ne s'en releva plus. Elle avait épuisé le sablier jusqu'au dernier grain et usé jusqu'au dernier fil de la quenouille ; elle me quitta, et je restai sans défense, seule, avec mon amour au cœur.

CE qu'on teut voir tAxNs une rue. 265

« Vous vous souvenez, Ludovic, de la scène qui eut lieu près du lit de mort de ma grand'mère. De semblables souvenirs ne s'effacent jamais. Sans défiance alors, vous n'en comprîtes pas le sons, vous ne vîtes pas tout ce qu'il y avait de grave et de solennel dans cet engagement, pris en face de la tombe, avec les parents morts pour témoins et cette mourante qui servait d'intermédiaire entre eux et nous. Aujourd'hui encore, lorsque je songe que j'ai manqué à une promesse ainsi faite, à une parole ainsi donnée, à un gage échangé dans de telles circonstances, il me prend comme une horreur et un dégoût de moi-môme. Je me demande s'il est vrai que j'aie pu pousser l'impiété aussi loin, profaner des cendres vénérées, me jouer de ce que les hommes ont de plus sacré, l'obéissance aux aïeux et le respect dû à leur mémoire.

« Le fait est que, dans les premières semaines qui suivirent la mort de ma grand'mère, l'idée d'enfreindre ses dernières volontés ne se présenta à mon esprit que comme un sacrilège qu'à aucun prix et sous aucun prétexte je ne commettrais. Cet anneau qui venait d'elle et que vous aviez passé à mon doigt était pour moi un lien plus fort que la bénédiction du prêtre et la parole de l'ofïicier municipal. A la moindre révolte de mon cœur, cet anneau me brûlait les chairs, comme pour me rappeler ma condition nouvelle. D'ailleurs ma grand'mère, absente pour tous, ne Tétait pas pour moi; j'avais son fauteuil sous les yeux, et plus d'une fois, le soir, quand l'ombre commençait à se faire, il me sembla voir son regard attaché sur le mien, tantôt souriant, tantôt sombre, suivant que mon imagination s'en allait vers vous, Ludovic, ou vers ce Melchior qu'elle poursuivait, même du fond de sa tombe.

« J'avais pris mon parti et aussi sagement qu'il était possible de le faire, comme ma grand'mère me l'avait prescrit et avec la ferme résolution d'aller jusqu'au bout. Ses

50f> CE qu'on peut voir bans une hue.

derniers mots retentissaient encore à mon oreille.— «Chasse l'autre, » m'avail-clle dit. C'était bien cruel; pourtant je n'hésitai pas. Quand Melchior se présenta, ma porte lui fut refusée; il insista, ce fut en vain. Il m'écrivit; je lui renvoyai ses lettres sans les ouvrir; il passa des journées entières en contemplation à ses croisées, épiant un regard, attendant un mot; je restai inexorable. Si j'avais pu trouver un prétexte plausible, j'aurais changé de quartier. Mais, de près ou de loin, je n'en maintins pas avec moins de rigueur les consignes que je m'étais imposées et défendais mon honneur et le vôtre, Ludovic, comme si je vous eusse déjà appartenu.

« Que ce fût sans effort, sans trouble, sans une violence exercée sur moi-même, vous ne le croiriez pas. Mon cœur saignait, au contraire, et cruellement; mais j'en étouffais les battements et j'en contenais la plainte. Je passais des journées et des nuits à me persuader que c'était un sacrifice nécessaire, que je le devais aux miens et à vous surtout, qui vous étiez toujours montré si indulgent et si secourable.le dépensais dans ce combat toute Ténergie dont je suis capable, et le renouvelai» sans être jamais lasse ni vaincue.

« Il eût fallu se hâter, Ludovic, Taire ce que vous avait conseillé la grand'mère, précipiter les choses, supprimer les délais, se passer au besoin des grands-parents. Si j'avais pu parler, je vous l'aurais dit avec un accent plus ferme et eh vous montrant le danger dun ajournement. Je ne le fis pas, je ne pouvais pas le faire. Toute ma puissance s'épuisait à maintenir les choses sur le même pied, à être le lendemain ce que j'étais la veille, digne de vous, et à l'abri de toute atteinte. Pour le reste, je m'en remettais à vos soins, à votre affection. C'était à vous de presser la rentrée au port, afin de mépargner et de vous épargner les horreurs d'un nouveau naufrage.

« Si vous saviez tout ce qui s'est passé dans cette période de ma vie, vous me pardonneriez les peines que j'ai pu vous causer depuis lors. Jamais jeune fille n'a été plus vivement attaquée et ne s'est plus vigoureusement défendue. Je m'étais promis que, mon aïeule morte, pas un homme, si ce n'est vous, ne mettrait les pieds dans uion logis; et pourtant j'avais niïaire à un séducteur bien entreprenant, et Dieu sait

CE qu'on peut voir dans une rue. 2C7

à quelles obsessions je fus en butte. F.h bien! je vous le jure, Ludovic, je tins ma promesse, et si la fatalité ne s'en était pas mt^ée, je serais sortie triomphante de cette épreuve. Vous allez voir comment et par quelles affreuses circonstances tous mes calculs, toutes mes précautions furent déjoués.

« Après bien des retards, le jour de notre mariage était enfin fixé. Vous avez pu voir quelles dispositions j'apportais ; j'étais triste, mais résignée: je n'envisageais pas d'autre issue à la situation pénible dans laquelle je me trouvais, et ne cherchais plus qu'à tirer le voile sur le passé.

« La veille du jour où la cérémonie devait avoir lieu, nous ne nous quittâmes pas et vécûmes comme si déjà nous étions unis. Ce fut très-sincèrement que je m'abandonnai à ce premier essai de ma vie nouvelle. Je n'éprouvais plus cet abattement, cette langueur, qui depuis la mort de ma grand'mère ne m'avaient pas abandonnée; à votre bras j'étais une tout autre femme. La soirée se passa dans une familiarité décente, celle qui convient à un couple qui va s'unir devant Dieu. Je me sentais plus gaie, plus libre et moins accessible à ces mauvais rêves qui naguère troublaient mes pensées.

« Tl vous en souvient, Ludovic, et ici tous les détails deviennent graves, comme vous allez voir. Quand nous nous séparâmes, il était près de minuit, et il fallut, en vous accompagnant, laisser ma porte enir'ouverte. Que s'est-il passé dans ce court espace de temps? Je l'ignore; mais en rentrant dans ma chambre, et après avoir tiré mon verrou, je vis un homme devant moi, debout, et dans une altitude suppliante: c'était Melchior. Melchior! lui chez moi! à cette heure! Comment s'y était-il introduit? Quels moyens avait-il employés et quels étaient ses complices? Ces idées m'afïluaient au cerveau avec tout le sang de mes veines; je sentais mes tempes battre à se briser, mon cœur défaillir et ma vie s'éteindre.

« La secousse était trop forte ; je m'évanouis.

« Quand je revins à moi, j'étais étendue sur un fauteuil, les cheveux épars et les vêtements en désordre. Melchior, à genoux , cherchait à me ranimer et épiait mon premier souffle. A sa vue, toutes mes douleurs, toutes mes angoisses se réveillèrent. —Vous ici? lui dis-je. ~ Hélas l oui.—

Vous voulez donc me perdre?— Non, Marguerite, mais vous voir avant de mourir.

« J'abrège cette scène, Ludovic, il est inutile que je vous fasse assister à la répétition d'une triste comédie. J'étais si enfant alors, si naïve, si peu au courant des choses, que les moyens les plus vulgaires devaient réussir auprès de moi. Melchior menaça de se tuer; il dit que la pensée de me voir appartenir à un autre lui était insupportable et qu'il n'y résisterait pas, qu'il avait attendu jusqu'au dernier moment pour me signifier cette résolution, et que si je persistais , il en finirait avec la vie, sous mes yeux, et en m'en laissant toute la responsabilité.

« J'étais éperdue, mourante, dans un état d'égarement qui ne me laissait ni la force ni la volonté de résister. Un homme était dans ma chambre; il allait nécessairement y passer la nuit. La porte était fermée, le concierge couché. D'ailleurs, cet homme était déjà mon maître ou à peu près ; je n'avais pas su défendre mon cœur contre ses poursuites, et, quant à ma personne, elle était à sa merci. Je ne croyais pas à de sinistres desseins, mais je voyais bien que, malgré tout, ma destinée devait s'accomplir. En vain avais-je lutté, en vain m'étais-je tenue sur mes gardes, j'étais vaincue, j'étais livrée, rien ne servait de se roidir contre le sort. Quand j'eus entrevu ce dénoùment, et que tout espoir fut perdu à mes yeux, je m'affaissai de nouveau dans mon fauteuil et me mis à fondre en larmes.

" Melchior le prit alors sur un autre ton; il ne menaça plus et pleura avec moi. Sa douleur paraissait sincère. 11 me dit qu'il était encore temps de rompre un mariai^e détesté, un mariage où le cœur n'avait point de part, et qui blessait mes sentiments et les siens ; il me jura une tendresse éternelle, me fit mille promesses, mille serments, m'engagea sa foi comme s'il eût été devant l'autel et on présence du Dieu qui sonde les consciences. A l'entendre, j'étais sa femme, sa femme choisie entre toutes, sa femme depuis le jour où nos âmes s'étaient rencontrées ; entin tout ce que peut dire un homme à qui les ressources de la parole ne manquent pas, et qui les met au service d'une mauvaise action.

« Ce n'était pas ce qu'il me dit qui avait le plus de danger pour moi, c'était la situation même, c'était le lieu, l'heure

OÙ cette scène se passait. Par le concours des circonstances, j'étais compromise à un point qu'aucune réparation n'était possible, si ce n'est celle que pouvait in'oiïrir Melchior. Son but éiait atteint : il m'avait mise à la discrétion de son honneur. Triste garantie ! et je le vis bien plus tard.

« Je succombai ; une barrière s'éleva entre vous et moi ; je ne pouvais plus être à vous, Ludovic. Les heures s'écoulaient ; il fallut prendre un parti. Encore quelques instants, et vous alliez venir chercher votre fiancée ; impossible de vous attendre; en vous voyant je serais tombée morte à vos pieds.

« Nous primes donc, Melchior et moi, nos dernières dispositions. Au petit jour, et quand la porte fut ouverte, il quitta la maison. Un rendez-vous avait été fixé, et je devais aller le rejoindre. 11 passa sans être aperçu ; peut-être le concierge était-il son complice. Quant à moi, je restai pendant une heure encore abîmée dans mes regrets et mes remords. Toutes vos bontés me revinrent alors à la mémoire, et je me trouvai bien ingrate, bien cruelle et en même temps bien déchue. Qu'ailiez-vous penser de moi? Hélas! quoi que vous pussiez en penser, la réalité dépasserait vos suppositions. J'étais une fille déshonorée !

« Pourtant, Ludovic, je vous écrivis quelques mots, non pas tels que j'aurais voulu les écrire, mais assez précis pour que désormais vous me regardassiez comme perdue pour vous. Puis j'enlevai de mon doigt l'anneau qui me venait de ma grand'mère et qui avait si mal préservé mon honneur. Je n'étais plus digne de le porter, quoi qu'il arrivât et de quelque façon que tournassent les choses.

« Je rejoignis Melchior et le trouvai ivre de son bonheur. Moi-même, à ce premier moment, j'éprouvai ce vertige des sens qui n'est que la fausse monnaie de l'amour. Melchior

voulut faire ce qu'il appelait ses noces, et me promena de fête en fête, dans les environs de Paris. Nous étions alors dans la belle saison et au plus fort des spectacles forains ; Melchior n'en manqua pas un; nous allions d'étape en étape dormant ici et là, comme deux oiseaux chassés de leur nid et qui perchent dans toutes les ramées.

« Melcliior était rendu à son élément; il retrouvait sa vie d'aventures ; il se dédommageait de la longue contrainte qu'il s'était imposée pour me séduire, et se montrait dans son naturel. Cette nouvelle révolution n'avait rien de rassurant, et j'en suivais la marche avec une sorte d'épouvante. Déjà! me disais-je. Et que sera-ce donc lorsque la lassitude s'en mêlera et que l'inconstance viendra à la suite? Oh ! Marguerite ! Marguerite ! quel triste marché vous avez fait I Entre un homme qui vous aimait et allait vous épouser, et un homme qui se jouait de vous et se proposait seulement (le vous séduire, vous avez préféré le dernier. Vous l'avez préféré malgré tout, malgré vos serments, malgré vos engagements, malgré le vœu d'une mourante. Maintenant, soyez punie, vous l'aurez bien mérité.

« Oui, Ludovic, mon châtiment commençait; il commença le jour même où je vous ai trahi. Nous nous aimions, Meichior et moi, mais de cet amour qui ne résiste pas au temps. Moi, je l'aimais en esclave, lui m'aimait en sultan. Il me tenait enchaînée par les liens du déshonneur, et plus d'une fois muu âme se révolta à cette pensée. Alors, je lui rappelais ses promesses et je le suppliais de remplacer par un lien régulier des relations auxquelles je ne m'accoutumais pas eu les subissant. Un jour que j'insistai, il se dévoila. « Bah! s'écria-t-il , à quoi bon? Ne sommes-nous pas bien ainsi? » On m'eût enfoncé un fer rouge dans le cœur que je n'eusse pas plus soutlert. — Melchior, lui dis-je, si une fois encore vous me parlez de la sorte, je vous quitte. Je suis du sang d'honnêtes gens ;ne me confondez pas avec les femmes que vous avez prises et abandonnées. Quand je vous ai suivi» ce n'est pas sans conditions. Vous m'avez promis de me donner le titre auquel je renonçais pour vous, le seul qui ordinairement donne accès dans nos familles. Si vous entendez vous dcdire, parlez; je sais ce qui me reste à faire dans ce cas.

« Quand je m'exprimais avec cette fermeté, Melchior revenait sur ses paroles, s'en excusait, prétendait que je l'avais mal compris, et qu'il n'avait pas voulu leur donner une signification blessante. Alors il se retranchait dans d'auf.es défaites et imaginait d'autres moyens d'éluder mes instances. C'était tantôt sa famille qui faisait attendre son consen-ement, tantôt l'état de ses finances qui ne lui permettait pas d'entrer en ménage: puis, quand ces difficultés étaient franchies et que nous semblions toucher au but, à point nommé il survenait une formalité qui entraînait un délai nouveau, ou un papier essentiel qui n'arrivaii pas, une erreur de date à rectifier, un prénom à changer, enOn mille riens dont Melchior s'armait comme d'autant de prétextes pouri"eculer indéfiniment la réparation qu'il m'avait promise et que j'étais en droit d'attendre de lui.

« Que d'explications orageuses se succédèrent ainsi, sans autre résultat que de me rendre plus évidentes la dépravation et la légèreté de cette àme parjure ! Les femmes pour Jui n'étaient autre chose que des jouets: il passait de l'une à l'autre, au gré de ses caprices, et ne voulait s'enchaîner à aucun prix. J'eus beau le presser, le menacer, il me traita en enfant mutin, et ne tint compte ni de mes instances ni de mes menaces. Que faire? Rompre avec lui. briser cet indigne lien: c'eût été de la lierié bien placée. Mais d'un autre côté c'était renoncer à la deruière chance qui me restât et dépouiller ma faute de la seule excuse dont je pusse la couvrir. Je m'armai donc de patience, avec l'espoir que je finirais par le réduire et l'amener à mes fins.

« Ce qui contribuait à me rendre la résignation plus facile, c'est que mon empire, légitime ou non, ne semblait pas sujet à un partage. Je régnais seule, en apparence du moins, et sur ce point je ne me croyais point menacée. J'espérais que Melchior me laisserait cette indemuité en retour des sacrifices que je lui avais faits. Jugez de ma colère, Ludovic, lorsque j'appris un jour, à n'en pouvoir douter, que j'avais une rivale. Melchior recommençait sa vie d'autrefois ; il remontait son sérail, et peut-être n'étais-je déjà plus la favorite en litre.

« Oh! alors j'éclatai, et il se passa dans notre intérieur une tempête comme jamais ce sultan de mauvais lieu n'en avait

27f! CE qu'on peut voir bans une rue.,

essuyé. De son aveu, je lui fis peur. Jamais il n'avait entendu des vérités plus dures ni vu de tels airs de défi. Mon indignation était si grande que je ne saurais dire jusqu'où elle alla. Du moins comprit-il que je ne supporterais rien de lui sans appeler la vengeance à mon secours, et lui rendre procédé pour procédé, sévices pour sévices. Tl recula, il s'amenda, demanda pardon, promit d'écarter de mon chemin tout ce qui pourrait nie porter ombiage, et commença par faire un exemple sur la malheureuse qui avait excité mes soupçons.

« Mais ce n'était là qu'un répit, et eût-il été de bonne foi, la nature devait reprendre le dessus. C'est ce qui arriva, et alors notre maison fut un enfer. Chaque jour éclatait une scène suivie d'un raccommodement. J'avais deux griefs contre Melchior, et sur aucun je ne lui laissais de trêve. Je voulais être épousée, et je n'entendais pas tolérer ses infidélités. De là, des récriminations interminables. Si j'insistais sur le premier point, si je tenais à porter son nom, ce n'est pas que je m'en tinsse pour honorée, ni que le sentiment qu'il m'inspirait fût encore bien vif, j'avais appris à le connaître et commençais à le mépriser; mais dans cette existence misérable qu'il m'avait faite, c'était la seule fin décente que je pusse espérer et la plus grande vengeance qae je pusse tirer de lui. Je me disais aussi qu'une fois sa femme, je pourrais parler plus haut encore et disposer de toute chose avec plus d'autorité.

« Eut-il le sentiment de mes projets et craignit-il de succomber dans cette lutte où j'apportais une volonté si ferme ? Je dois le croire, à en juger d'après ce qui se passa. Un soir la querelle s'engagea entre nous avec une violence qui ne présageait rien de bon. Il s'agissait d'une découverte que j'avais faite dans la journée même, d'une lettre oubliée par mégarde et qui l'accusait de manière à ce que tout démenti était impossible. Pourtant, Melchior essaya de nier; mais, armée de ce témoignage terrible, je le confondis, je l'accablai. Jamais je ne l'avais vu faire autant d'efforts sur luimême, ni se rendre à ce point maître de ses ressentiments intérieurs. Ses joues étaient pourpres, ses yeux s'injectaient de sang; ses mains tremblaient, et il fatiguait le parquet de piétinements involontaires. J'aurais dû tenir compte de tous

ces signes plus que je ne le fis; c'était, chez Melchior, un symplôme nouveau et qui annonçait quelque résolution extraordinaire,

« Quand je me fus épuisée en reproches, son tour arriva. 11 était calme, et évidemment il avait un thème fait. Il imagina d'abord je ne sais quel conte pour endormir mes défiances, puis, venant au but qu'il se proposait : — Marguerite, dit-il, ne seras-tu donc jamais raisonnable? — Comment l'entendez-vous? — Je l'entends comme tout le monde l'entend. — Conduisez-vous alors comme tout le monde se conduit et comme se conduit un honnête homme. — Toujours ta marotte, Marguerite; c'est un mariage que tu veux? — Oui, Melchior, pour votre honneur et le mien. — Eh bien ! Marguerite, écoute-moi. Ce mariage, j'y songe. — Encore vos discours en l'air. —Non pas, j'y songe très-sérieusement. — Diriez-vous vrai, Melchior? — Aussi vrai que j'existe; c'est le seul moyen de te guérir de ces jalousies qui me tuent. Je vais m'en occuper. — Et quand cela ? — Dès demain. — Sur ton honneur, Melchior? — Sur mon honneur, Marguerite. — Eh bien! embrasse-moi; voilà un mot qui rachète tout le passé.

« Le lendemain, Ludovic, cet homme quitta la maison de bonne heure, et de toute la journée je ne le revis pas. Depuis lors, je rai vainement attendu et ai fait des recherches infructueuses; il n'a plus reparu. Ne pouvant me réduire, il a pris le parti de m'échapper.

« Huit jours se sont écoulés depuis cet abandon, et j'ai pu mesurer la profondeur de ma chule et l'horreur de ma situation. Rien n'est, plus que le malheur, propre à donner une expérience précoce et a montrer la vie par ses mauvais aspects.

« A mon âge, Ludovic, devrais-je déjà savoir tout ce que

je sais et tenir le langage que je tiens! Si les miens avaient vécu, je serais encore une jeune fille insouciante et rieuse, au comble de ses désirs avec un pot de fleurs sur sa croisée et ne voyant rien au delà d'une promenade dans les bois et d'un repas sur l'herbe, en compagnie de ses parents.

« Que je suis loin de là et quel chemin j'ai fait en peu de temps! Me voici à seize ans, aussi revenue des choses de ce monde, aussi morte à des sentiments naïfs, aussi blasée, aussi dégolitée que si j'avais depuis longtemps vendu mon âme et trafiqué de ma pudeur. On va si vite avec un maître tel que Melchior! Quand des hommes comme lui passent dans une existence, elle est flétrie à ne pouvoir s'en relever.

« Je suis donc une femme perdue, et s'il me reste une vertu c'est de ne pouvoir supporter le poids de cette honte. Dans toute autre disposition, je ne vous aurais point écrit, je n'aurais point retracé cette lamentable histoire. Il a fallu, pour que j'eusse ce courage, que j'en eusse un autre, celui d'en précipiter le dénoùment. A aucun prix, je n'aurais voulu vous laisser supposer que ma confession a pour but de réveiller chez vous des sentiments dont je suis indigne, pas même celui de la pitié. J'ai failli, que ma faute retombe sur moi! Que ce soit un exemple pour celles qui auront à se défendre des pièges où je suis tombée.

« Que ferais-je dans ce monde? quelle place y puis-je tenir? X'ài-je pas sur le front un signe qui m'en exclut fatalement? De quel œil pourrais- je voir les jeunes filles restées pures, les femmes qui sont l'orgueil et le charme de leurs maisons? Où me faudra-t-il aller chercher des compagnes? A celte pensée, Ludovic, le vertige s'empare de moi, el, quoique souillée, je sens que je ne suis pas née pour une telle vie. Oh! le vice! le vice! Je doute que dans les âmes les plus saintes, il existe plus d'horreur que dans la mienne pour tout ce qui y ressemble, et puisqu'il ne me reste plus qu'une manière de le prouver, j'y aurai recours.

« Je suis donc résolue à en iinir, et ce que vous venez de lire je l'ai écrit d'une main ferme et avec un cœur sincère, comme on le fait au moment des adieux. J'ai voulu que vous me connussiez bien, j'ai voulu qu'il n'y eût rien de secret pour vous dans mon existence, si courte et si mal remplie. Quand j'y songe, j'éclate en sanglots et me meurtris le front.

y avait-il un être ici-bas aiiquei la Providence eût réservé des chances meilleures et préparé un bonheur plus certain? Ce que d'autres cherchent avec tant d'efl'orts, ce qu'ils poursuivent au prix de tant d'intrigues, le ciel Tavait mis à ma portée sans qu'il m'en coûiàt autre chose qu'un acquiescement. Pour débuter dans le monde, je trouvais une main loyale, courageuse, qui m'en eût aplani le chemm et m'eût guidée au milieu des écueils dont il est semé.

« Cette main loyale, je l'ai repoussée ; ces bienfaits, ménagés par le sort, je les ai dédaignés. J'ai jeté mon bonheur aux vents, j'ai fait violence à ma destinée ! j'ai tout gâté à plaisir, joies de la famille, union légitime, tout ce que les hommes honorent et ce que Dieu bénit. Et vous voulez que je résiste à ce souvenir! Vous voulez que je survive à cette erreur et me débatte sous ce regret? Non, vous dis-je, c'est trop demander à une femme, même à titre d'expiation.

« Mon parti est pris : quand vous lirez ces pages à demi effacées par mes larmes, tout sera fini, du moins pour ma dépouille mortelle. J'aurai à régler mes comptes là-haut, et j'espère que la balance penchera du côté du repentir. Une preuve qu'il est sincère, c'est qu'il ne s'y mêle aucune pensée de vengeance et de haine contre celui qui m'a perdue. A votre tour, Ludovic, soyez généreux; pardonnez à la victime d'un égarement passager. Je sais combien vous avez souffert de ma trahison, je sais que votre cœur en a saigné plus que je ne le méritais et plus que ne l'eût fait un cœur vulgaire. Restez miséricordieux jusqu'au bout ; accordez un bon souvenir à celle qui se repeut de vous avoir méconnu ; vivante, vous auriez dû la mépriser et la haïr ; morte, vous pouvez la plaindre et l'excuser. Que j'emporte cette espérance en vous quittant.

« 11 me reste à vous adresser une prière. Je n'ai personne à qui je puisse confier mes dernières volontés ; tous mes parents sont morts, et mon seul ami c'est vous. Ne repoussez pas ce titre, et promettez-moi de consentir à ce que je vais vous demander.

« Je désire reposer près des miens, quoique j'aie bien mal soutenu l'honneur de leur nom. S'il y a pour cela quelques formalités à remplir et quelques obstacles à vaincre, j'emporte la conviction que vous le ferez.

276 CE QTj'ON PEUT VOIR DANS UNE RdE.

«Voici maintenant ce que j'exige. Ce que j'ai est peu de chose ; mais j'éprouve une grande douleur à l'idée de le voir passer en d'autres mains que les vôtres. Il y a là surtout un mobilier de famille qui date de loin- et qui s'est transmis de génération en génération; mon père y tenait, mon aïeul aussi; tous deux m'avaient fait promettre de le garder jusqu'à ma mort. Acceptez-le, Ludovic ; en l'acceptant, vous entrez dans la famille, vous devenez ce que, dans nos beaux jours, nous avions cru, vous et moi, que vous seriez , vous me tendez la main au delà de la tombe. On trouvera dans mon secrétaire quelques lignes qui renferment cette disposition.

« Vous y trouverez aussi un gage qui vous est naturellement destiné et que personne ne doit recueillir, si ce n'est vous. C'est l'anneau de famille, celui qui, du doigt de mon aïeule, passa au mien, le jour de nos tristes et éphémères fiançailles.

« Adieu, Ludovic, par tous ces souvenirs, restez encore uni à celle qui s'en va.

« Marguerite. »

XXXIÏ

Il est facile de se rendre compte des émotions qui se succédèrent dans le cœur de Ludovic durant cette lecture. Ce ne fut d'abord qu'une douleur vague et comme un écho d'un passé orageux. Puis, à mesure qu'il avançait dans ces mélancoliques pages, la souffrance devint plus forte et le déchirement plus profond. Rien n'était pourtant de nature à faire pressentir le dessein qu'annonçaient les dernières lijjnes, et, en les parcourant, Ludovic resta comme foudroyé. Un voile s'étendit sur sa vue, et il crut être le jouet d'un rêve. Mais l'accent était trop ferme et le langage trop formel pour qu'il pût se faire illusion.

Marguerite avait cherché dans le suicide un refuge contre la honte et les remords.

— Malheureuse enfant! s'écria Ludovic hors de lui, et se frappant le front avec un geste désespéré.

Puis, comme éclairé par une réflexion subite :

— Non, non, ajouta-t-il, c'est impossible. Si jeune, avec tant de jours devant elle! Je ne puis le croire; cela n'est pas. Au dernier moment, sa main Taura trahie. Non, elle n'est pas morte ! Que de fois le hasard trompe la volonté ! Et puis que de circonstances, que d'empêchements imprévus ! Elle vit encore ; tout me le dit, tout me l'atteste, courons.

En parlant ainsi, Ludovic avait quitté l'étude ; il était déjà loin. Son itinéraire était tracé : il allait directement chez Marguerite. Le concierge ne lui avait-il pas dit qu'elle logeait toujours au même endroit? Sa maison lui était familière; morte ou vive, il savait où la trouver. Cependant, en chemin, un scrupule le prit :

— Y aller seul, se dit-il, n'est-ce pas faire les choses à demi? Ce qu'il lai faut maintenant, c'est le médecin du corps ; plus lard viendra le médecin de l'àme.

Justement sur son chemin logeait un jeune docteur de ses amis, un garçon à la fois instruit et sûr, qui avait toute sa confiance et la méritait. Il le trouva heureusement chez lui et l'emmena.

— Pourvu que nous arrivions assez tôt, s'écriait-ii de temps à autre et tout en expliquant de quoi il s'agissait.

Quand Ludovic rentra dans cette rue qui avait été le théâtre de ses amours, il crut que le cœur lui manquerait. Pas un objet qui ne lui rappelât un souvenir. Ici il rencontrait Marguerite le matin, là il lui avait parlé une dernière fois. Rien de changé dans l'aspect des lieux; il n'était pas jusqu'aux croisées du logement qui n'eussent gardé leurs festons de verdure.

Les marchands du quartier le saluaient comme une vieille connaissance ; les enfants le regardaient d'un air curieux et l'appelaient par son nom; il rentrait^ comme en possession de ce qu'il avait aimé, de ce qu'il avau connu, de ce qui était resté gravé dans sa mémoire en traits que rien ne pouvait effacer.

Ces impressions, ces réflexions ne l'empêchaient pas de se hâter et de presser son compagnon.

— Docteur, lui disait-il, plus vite, je vous en supplie.

— Plus vite, ce serait difficile ; nous marchons à en perdre la respiration.

— Avez -vous au moins tout ce qu'il vous faut en cas d'événement ?

— Soyez tranquille.

— Des antidotes surtout?

— Ne vous en préoccupez pas ; j'y ai son^; d'ailleurs c'est de règle aujourd'hui. Tout médecin a sur lui sa petite pharmacie.

Ils touchaient à la porte de Marguerite. Ludovic passa résolument et enjamba les degrés sans même jeter un nom au concierge. Mal lui en prit. On sait à quel homme il avait affaire, c'était un casuiste en matière d'attributions; il s'élança à la poursuite de l'intrus.

— .Monsieur! s'écria-t-il, Monsieur!

Ludovic était déjà loin. Mais le docteur y avait mis moins de zèle, et ce fut sur lui que le concierge se rabattit.

— Où allez-vous, Monsieur? lui dit-il en lui barrant le passage.

Le docteur eût été embarrassé de le dire. 11 avait suivi son ami et ignorait chez qui ils allaient.

— Où je vais? dit-il avec un peu d'impatience; mais vous le voyez bien.

— Comment, je le vois? mais je vois que vous tombez sur mon escalier comme une bombe sans me dire seulement gare, ni me fournir un mol dexpiication. Voilà ce que je vois.

— J'accompagne mon camarade, dit le docteur en essayant de s'ouvrir-un chemin; laissez-moi passer.

— Votre camarade? Il est aussi peu gêné que vous !

— Voyons, fmissons-en.

La querelle s'échauffait, et l'auslere concierge était bien décidé à faire respecter ses consignes, dùl-il compromeitre l'intégrité de ses membres. Il avait pris la lampe à deux mains et s'arc-boutait de manière à ce qu'il ne restât point d'espace libre sur les degnjs. A moins de violence, le passage était infranchissable, et le docteur n'osait pas pousser les choses si loin. Heureusement Ludovic se ravisa : sans lui, raiïaire ne pouvait pas s'arranger ; il prit le parti de descendre.

— Ahl c'est vous, dit le concierge en le reconnaissant.

— Moi-même.

— Et Monsieur est votre camarade ? ajouta le dignitaire d'un ton radouci.

— Mon camarade, comme vous le dites, il monte avec moi.

— Que ne parliez-vous plus tôt alors ! Mais vous filez devant ma loge comme un éclair, et vous voulez que je vous reconnaisse.

— Allons, c'est bien, il n'y a qu'un malentendu, dit Ludovic, laissez-nous monter maintenant.

— Minute, répliqua le concierge, sans quitter ses airs importants ; il s'agit de vous expliquer. Où allez-vous?

— Mais vous le savez bien.

— N'importe ! c'est plus régulier de le dire. D'ailleurs j'ai mes raisons, ajouta-t-il avec un certain mystère.

Ludovic n'avait pas à rougir d'une démarche qu'inspirait un sentiment d'humanité, et pourtant le sang lui monta aux joues, quand il dit :

— Chez mademoiselle Marguerite!

Il croyait en être quitte ainsi ; mais il avait compté sans l'implacable concierge.

— Impossible, dit celui-ci, sans quitter la défensive.

— Comment ! impossible ? Vous ne savez donc pas qui je suis ?

— Parfaitement, Monsieur ! Mais la consigne est pour tout le monde.

— Je ne puis pas monter chez mademoiselle Marguerite?

— Il n'y a personne là-haut. J'ai mes ordres.

— Personne 1 personne! s'écria Ludovic. Vous savez bien qu'elle y est !

— J'ai mes ordres ; il n'y a personne.

Ludovic allait éclater ; il se contint à temps ; un éclat ne pouvait qu'embrouiller les choses et le temps pressait. Il préféra user de ménagements.

— Concierge, lui dit-il, si j'insiste, j'ai mes motifs ; vous me remettez, n'est-ce pas?

— Oui, Monsieur.

— C'est vous qui, il y a une heure, m'avez apporté une lettre de mademoiselle Marguerite ?

280 CE qu'on peut voir dans une rls.

— Moi-même, Monsieur.

— Eh bien, dans cette lettre, elle me prie de venir la voir ; vous voyez donc que, s'il \ aune consigne, j'en suis excepté.

— Si vous en étiez excepté, je ne vous aurais pas dit qu'elle n'y est pour personne. J'ai trente ans de loge, Monsieur.

Évidemment il était impossible de donner le change à un personnage si au courant de ses devoirs d'état, et il eût été dangereux d'affronter sa puissance. Comment se passer de son concours? Comment pénétrer chez Marguerite s'il refusait de s'y prêter? Ludovic l'avait fait une fois; mais il avait alors quelque droit à le faire. Aujourd'hui ce n'était plus une fiancée qu'il venait chercher; c'était une victime qu'il voulait sauver. Tl lui eu coûtait sans doute de mettre un concierge dans cette confidence; mais c'était le seul moyen qui lui restât, et il se décida à l'employer.

Prenant cet homme à part, il alla droit au fait :

— Vous vous intéressez à votre locataire? lui dit-il.

— Comme à tous, répondit-il. Un locataire est sacré pour moi. J'ai trente ans de loge.

— Eh bien ! cette fois, votre intérêt porte à faux. Vous serez cause d'un malheur.

— Moi? répliqua-t-il avec un sourire d'incrédulité qui répondait au témoignage de sa conscience.

— Vous, dit vivement Ludovic. Ne comprenez-vous pas pourquoi elle a interdit sa porte?

— Parce que ça lui convient ; nous autres nous n'avons rien à y voir.

— Mais, malheureux! si elle avait de mauvais desseins?

— Mauvais ou bons, c'est ce qui la regarde.

— Si elle avait l'intention de se détruire, d'attenter à ses jours?

Devant un tel langage et un accent si sincère, il n'y avait pas d'incrédulité qui pût tenir. Le concierge désarma enfin.

— Vrai, Monsieur? dit-il.

— Insislerais-je sans cela?

— Mademoiselle Marguerite a l'intention de se détruire?

— Lisez plutôt, si vous ne me croyez pas.

— Non, Monsieur, je vous crois maintenant. Juste ciel! un malheur dans ma maison !

— Vous en serez cause.

— Une maison tranquille comme celle-ci I

— Hélas!

— Où il ne s'était rien passé d'inconvenant pendant mes trente ans de loge!

— Il faut à tout prix l'empêcher.

— Et les journaux qui en parleraient demain, qui citeraient le numéro, Dieu du ciel !

C'était le concierge qui, maintenant, le prenait avec le plus de feu.

— Que faire? dit Ludovic, elle s'est enferm^ée sans doute !

— Si elle s'est enfermée? à double tour; et c'est moi qui ai la clef.

— Allez donc la chercher! s'écria Ludovic.

— J'y cours ! s'écria le concierge. Qui l'eût cru de la part d'une si jeune fille? ajouta-t-il en descendant les degrés. Oh I si je l'avais su, quel congé je lui aurais fait donner, et cela dès le dernier terme. Fiez-vous donc aux gens !

Dès que le concierge eut été touché au point sensible, les choses marchèrent toutes seules. 11 prit la clef du logement et peu d'instants après il pénétrait chez Marguerite, suivi du docteur et de Ludovic. Ce dernier avait le frisson de la mort dans les veines.

Marguerite n'avait pas fléchi devant la mort ; cet engagement qu'elle avait pris vis-à-vis de Ludovic, elle l'avait tenu.

A peine eut-elle expédié son message qu'elle fit ses dernières dispositions. Elle comprenait qu'aussitôt averti il accourrait à son secours, et s'efforcerait de la détourner de son dessein ; elle ne voulut pas s'e:sposer ni l'exposer à une aussi triste scène; elle se hâta.

Depuis longtemps d'ailleurs elle était prête et avait fait son deuil de la vie. Même avant l'abandon de Melchior, il se

déclarait parfois chez elle d'invincibles dégoûts, et, si elle y avait résisté, c'était pour ne pas quitter la première le champ de bataille. Il est des êtres destinés à mourir jeunes, et qui en portent le signe sur le front : Marguerite était de ce nombre. Elle allait vers la mort comme on va vers le repos après une journée de fatigues. Elle était lasse de souffrir et trouvait naturel d'en finir avec la souffrance. A quoi aurait-elle pu se rattacher? Plus de famille, plus une âme au monde pour la plaindre et la consoler. Tous ses souvenirs étaient navrants, toutes ses espérances éteintes. Quand elle s'interrogeait, le désespoir seul lui répondait; quand elle jetait les yeux autour d'elle, elle n'apercevait que le vide. Que de motifs et que d'excuses pour se réfugier dans l'oubli !

Ce qui lui manquait le moins, c'était le courage; elle en montra jusqu'au bout. Le peu de minutes qui lui restaient, elle les employa à mettre tout en ordre dans son logement; elle voulut que Ludovic le retrouvât tel qu'il l'avait toujours vu, aussi propre, aussi décent, aussi minutieusement rangé. Déjà elle avait fait justice de ce qui rappelait sa faute et ses écarts ; ce que Melchior n'avait pas emporté elle Tavait détruit pour qu'il n'y eût plus de vestige de son funeste passage. Il lui avait fait, durant leur courte liaison, quelquesuns de ces cadeaux qui tirent leur prix de la main qui les offre; elle les avait anéantis. Bijoux, vêtements, objets de toilette, tout ce qui lui venait de là avait pour elle un sens odieux : c'était la livrée du déshonneur.

En revanche, elle avait, par un sentiment délicat, remis en leur place tous les objets qui étaient familiers à Ludovic ; sur sa cheminée, de petits vases bleus garnis des fleurs qu'il aimait ; en face du lit, le portrait de sa grand'mère, un moment exilé ; sur sa table, quelques livres donnés en étrennes, et la thèse de l'avocat avec une dédicace empreinte d'un amour respectueux. Rien ne manquait à cet arrangement, ni le buis près du bénitier, ni l'image du Christ dans le fond de l'alcôve. C'était la chambre des beaux jours, la chambre virginale, restaurée, renouvelée, affranchie de tout souffle impur.

On a vu comment Marguerite disposait de ce mobilier et de

tout ce qui lui avait appartenu. C'est Ludovic qui devait tout

recueillir. Cependant la jeune fille en avait excepté quelques

bjels sur lesquels elle avait fixé une étiquette pour mar-

■^qner leur destination. C'étaient des souvenirs laissés à des amies d'enfance ou des dons à de pauvres gens du voisinage qu'elle avait coutume de secourir. Dans l'acte qui instituait le jeune avocat pour son héritier, ces divers vœux étaient exprimés dans la forme la plus simple et la plus touchante. Elle s'excusait d'avoir si peu à offrir, et priait qu'on lui tint compte de l'intention sans s'arrêter à la valeur des choses. Chaque legs était d'ailleurs approprié à la personne avec un soin délicat qui y ajoutait un nouveau prix.

Marguerite eut une dernière attention : elle laissa son secrétaire ouvert et plaça sur la tablette la pièce qui rendait Ludovic maître de tout régler chez elle et d'agir à son gré. Près du testament était l'anneau, ce triste et mystérieux emblème. Dès le premier abord les yeux devaient se porter sur ces objets, et le jeune homme y reconnaîtrait quelles avaient été, au moment de quitter ce monde, la pensée de la mourante et sa préoccupation.

Quand elle en eut fini avec la terre, Marguerite songea au ciel; elle s'agenouilla devant le portrait de sa grand'mère et pria avec ferveur. Que fut cette prière? Sans doute un acte de contrition et en même temps un cri de désespoir. Elle prit Dieu à témoin, et, lui montrant l'état de son àme, invoqua sa miséricorde avec un accent éploré.

Puis s'adressant à cette aïeule qui avait si saintement vécu et si saintement fini , à sa mère moissonnée avant le temps et qui, son mari mort, avait, elle aussi , manqué de courage, elle les conjura sans doute d'intercéder pour elle et dobtenir qu'elle fût admise à leurs côtés , dans le séjour des âmes pures ou purifiées par le repentir. Elle leur demanda d'unir leurs prières à la sienne afin d'en augmenter l'effet et d'obtenir ce pardon qui descend d'en haut sur les cœurs humiliés et sincères.

Quand elle eut mis sa conscience en paix , autant que le permettait l'acte violent auquel elle était résolue, elle monta sur son lit , ajusta ses vêtements de manière à ce que rien n'y pût amener du désordre, s'étendit sur les coussins, et, s'emparant d'une petite fiole qui était à sa portée, elle l'approcha de ses lèvres.

Quelques minutes après , elle était plongée dans un engourdissement profond.

XXXÏV

Le premier mouvement de Ludovic , lorsqu'il entra dans la chambre de Marguerite, fat de jeter les yeux sur le lit, et, à l'aspect de ce corps inanimé, il ressentit un coup si violent qu'il crut que la vie allait le quitter. Le docteur, plus calme et plus maître de lui, était déjà près de la victime , touchait ses membres refroidis et cherchait à y découvrir quelque signe de vie. Il y eut là quelques secondes pleines d'une horrible anxiété, et un silence effrayant régna dans cette chambre. Le concierge levait les mains au ciel et Ludovic tenait les yeux attachés sur le praticien, comme si sa propre existence eût dépendu de l'arrêt qu'il allait rendre.

— Eh bien ? dit-il, avec un accent plein d'angoisse et un geste suppliant.

Le front du docteur était couvert de nuages et ses mouvements indiquaient une grande préoccupation. Tantôt il tenait son oreille appuyée sur le cœur pour y surprendre quelque battement, tantôt il approchait une glace des lèvres et des narines pourvoir si quelque souffle ne ternirait pas le poli du verre et ne lui fournirait pas d'indice satisfaisant. Enfin il parla, et ses premiers mots n'étaient pas de nature à donner de l'espoir.

— On ne peut rien dire, répéta-t-il à trois reprises différentes.

Jamais plus douloureuse scène ne s'offrit aux regards : le concierge lui-même ne pouvait y assister d'un œil sec. Sur celte couche, une jeune tille, blanche comme le marbre, et plus belle dans la mort qu'elle ne l'avait été dans la vie ; puis ce jeune homme qui portait la douleur écrite sur le front et semblait frappé du même coup; partout le deuil, un deuil sans limites comme sans remède.

Cependant le docteur, tout sombre qu'il fût, ne négligeait aucun moyen pour ranimer dans ce cadavre l'ombre de vie qui pouvait y rester. Il semblait surtout en quête d'un ren-

CE qu'on peut voia dans une rue. 285

seignement; il voulait savoir quoi ôlénieut de destruction avait servi à la catastrophe. Il cherchait de tous côtés et ne trouvait rien ; ce fut le concierge qui le mit sur la voie. Aux pieds du lit et sur le tapis même, cet homme avait découvert la petite fiole où Marguerite avait puisé la mort.

— Voyez donc, docteur, dit-il en la lui remettant.

— Enfin ! s'écria celui-ci, voilà ce que je cherchais.

Il se rapprocha de la croisée et examina le résidu qui était resté au fond du verre, et à l'odeur, à la couleur, il reconnut le poison.

— Un narcotique ! dit-il. Agissons maintenant.

A l'instant il tira de sa pharmacie une substance énergique et de nature à combattre les progrès du mal ; puis , avec un certain effort, il parvint à en introduire quelques gouttes dans la bouche de Marguerite. Ludovic suivait cette scène d'un œil avide et consterné ; il essayait de saisir, sur la physionomie du docteur, les impressions qui s'y peignaient et par suite les chances de salut qui restaient encore ; puis il s'attachait au visage de la victime, comme s'il eût espéré lui communiquer la vie et le mouvement parla puissance de sa volonté. Parfois l'illusion "s'en mêlait et il lui semblait que le visage s'animait, que les joues reprenaient leurs couleurs et les lèvres leur sourire ; il s'attendait à la voir se relever de sa couche, lui parler et lui tendre la main. Mais c'étaient là de fugitifs éclairs, suivis de ténèbres profondes.

Le docteur n'était pas moins attentif que Ludovic ; seulement il restait maitre de son émotion et y apportait le sangfroid de rhomme à qui les scènes de la mort sont familières. Sur le ton des chairs et la chaleur de la peau , il épiait les symptômes d'une vie latente. Déjà, à trois reprises, il avait eu recours à son antidote , en doublant les doses de manière à en accroître l'effet ; il attendait maintenant que la nature aidât, par ses ressources , à celles de l'art. Si l'insensibilité persistait, c'était la preuve que la destruction avait accompli son œuvre et que les remèdes étaient impuissants.

Un nouveau silence se fit, accablant et douloureux. Ludovic restait debout ; le docteur avait pris un fauteuil et s'était assis ; le concierge gardait l'immobilité d'une statue. Comme les autres témoins de cette scène , il était sous l'influence de ses impressions. Quelle responsabilité pour lui ! et

qu'en dirait-on dans le voisinage? Une maison si bien gardée jusque-là ! Des locataires si irréprochables 1

Les choses en étaient là quand le docteur se leva brusquement ; il venait d'apercevoir un frémissement dans les paupières : un mouvement non moins prompt ramena Ludovic près du lit.

— Elle a fait un mouvement ! dit-il à voix basse.

— Elle a remué , dit le concierge , apportant son témoignage à l'appui.

Le docteur ne répondit pas et se contenta d'appliquer de nouveau son oreille sur la région du cœur ; quand il se releva, sa physionomie était plus rassarante.

— N'est-ce pas qu'elle vit encore? dit Ludovic.

— Qui le sait? répondit le docteur.

Ce n'était pas un mot formel, et pourtant le jeune homme l'accepta comme s'il avait eu cette signification. Tombant à genoux près du lit :

— Merci, mon Dieu 1 s'écria-t-il.

Cependant les symptômes persistaient et bientôt il devint manifeste, même pour des yeux inexpérimentés, qu'une crise favorable avait eu lieu. Le teint redevenait meilleur, et un mouvement sensible animait le sein ; les lèvres et les narines perdaient leurs tons blafards; le souffle vital rentrait dans ce cadavre. Quand le docteur se fut assuré du fait, il frappa doucement sur l'épaule de Ludovic :

— Mettez-vous à l'écart, lui dit-il.

— A Técart ! répondit celui-ci sans se rendre compte du motif de celte injonction.

— Votre vue pourrait la tuer, ajouta le médecin d'une voix brève et en homme qui veut être obéi.

— Vraiment ? dit Ludovic.

— Point d'émotion forte ; rien qui puisse lui rappeler des souvenirs amers; autrement je n'en réponds pas.

Ludovic s'était déjà effacé et avait gagné un point de la chambre d'où il ne pouvait être aperçu :

— Et vous, concierge, reprit le docteur , vous allez courir me chercher celte potion.

11 trouva sur la table ce qu'il fallait pour écrire, et remit à cet homme une formule.

— Maintenant, le plus grand calme, ajouta-t-il en abais-

sant les rideaux du lit de manière à tempérer autant qu« possible l'éclat de la lumière.

La nature continuait à agir et à rendre aux organes l'activité que le narcotique avait suspendue. Le pouls était sensible, le mouvement du sein plus fort et plus régulier ; la réaction s'opérait lentement, mais sûrement. Le concierge revint avec la potion ; c'était un cordial qui devait accélérer le retour des fonctions vitales. L'effet en fut orompt ; les membres s'assouplirent, la circulation se rétablir

— Elle est sauvée, dit alors le docteur.

On eût ouvert le paradis à Ludovic qu'il n'eût pas éprouvé une joie plus vive.

De déchirante qu'elle était, la scène devint plus douce e plus calme. Ludovic essayait de contenir jusqu'aux pulsations de son cœur , tant il avait peur de trahir sa présence. A peine osait-il, par intervalles, avancer la tète du côté du lit pour y surveiller les tressaillements de ce corps rappelé à la vie et qui y rentrait par degrés. Le visage lui était caché ; mais il apercevait le buste , les mains et les membres inférieurs. Il n'en détachait pas son regard. Quant au concierge, il respirait plus librement et semblait renaître avec Marguerite.

Ce n'était pas en vain que le docteur s'était prononcé ;■ révénement ne démentit pas son arrêt. La syncope touchait à sa fin ; Marguerite reprenait possession d'elle-même. Au bout d'un quart d'heure , elle étendit les bras comme si elle eût voulu s'emparer d'un objet invisible, exhala un profond soupir et ouvrit les yeux. On eût dit que son regard appartenait encore au monde qu'elle venait de quitter, tant il était vague, mal assuré et privé de la^conscieuce des objets. Elle le promenait à droite et à gauche avec une sorte de stupeur et une persistance machinale , comme le ferait uu automate obéissant à un ressort. Enfin, sa bouche se délia, et ses premiers mots témoignèrent de l'absence de son esprit :

— Où suis-je? dit-elle.

Ludovic aurait volé vers la jeune fille sans un geste du médecin; cette voix le troublait jusqu'au fond de Tàme. 11 lui fallut toute sa force pour se contenir.

— Où suis-je? répéta Marguerite.

En. même temps, elle passait les mains sur son front et

cherchait à ressaisir le fil de ses souvenirs. Des trois personnages qui se trouvaient dans sa chambre, le docteur seul «tait en vue ; il se raprocha du lit; Marguerite parut étonnée de le voir.

— Qui êtes-vous? lui dit-elle.

— Un ami, répondit-il avec un accent affectueux.

Elle l'examina d'un air curieux et égaré, puis, le repoussant avec un geste d'incrédulité ;

— Un ami? reprit-elle, allons donc!

— Oui, un ami, dit-il; un ami qui espère vous sauver.

Dans cet état des facultés, souvent un mot suffit pour rendre à rintelligence son ressort et déchirer le voile qui la couvre. Ce mol venait d'être prononcé. A Tinstant, comme si une force surnaturelle l'eût fait se mouvoir, Marguerite se mit sur son séant, et, promenant ses regards autour d'elle :

— Ahî mon Dieu ! s'écria-t-elle, je ne suis pas morte! Elle retomba presque anéantie et accablée par l'horreur

de la lumière qu'elle venait de retrouver. Son existence passée, son sacrifice inutile, lui étaient apparus comme des fantômes importuns ; elle se réfugia dans le néant pour les éviter et les fuir.

Le docteur avait prévu cette crise; il la combattit par quelques soins. Sa tâche n'était point aisée; d'un côté, il lui fallait secourir la patiente; de l'autre, contenir Ludovic qui voulait à toute force se montrer et se déclarer.

— Laissez-moi faire, disait le jeune homme; je la sauverai ; c'est son âme qui souffre, seul je puis la guérir.

— Pas encore, répondait le médecin; elle est trop faible; le cerveau est engagé ; toute émotion lui serait fatale. Attendez, je vous en conjure, attende/. Votre tour viendra plus tard. Tenez, ajouta-l-il, la vok'i qui se ranime, ce n'est (ju'uu accident sans gravité.

Rn «'(Tel, Marguerite rci>rit connaissance après un court évanouissement; mais, au lieu de chercher des explications, elle sembla désormais vouloir s'y soustraire. Elle n'ouvrait les yeux que pour les refermer sur-le-champ, et s'épuisait en mouvements désespérés. Cet état avait ses dangers ; il pouvait aggraver les désordres existants et amener un délire dantrereux. Le do(;leur essaya de tirer la jeune tille de celte lorpjîur, et l'interrogea doucement.

— Mademoiselle Marguerite, lui dit-il à deux reprises différentes et en accompagnant cet appel d'une pression exercée sur son bras.

— Ah! c'est vous, dit-elle en sortant de sa léthargie.

— Oui, c'est moi; pourquoi vous détourner ainsi? soyez donc raisonnable.

— Raisonnable! il nest plus temps de Tètre. Que ferais-je de ma raison?

— Laissez-vous soigner.

— Et à quoi bon ? *

— Je réponds de vous ; vous vivrez.

Ce fut encore un mot terrible et qui rouvrit toutes les blessures de ce cœur saignant.

— Moi vivre, dit-elle en prenant le bras du docteur, et le serrant avec une force dont on ne Taurait pas crue capable, moi vivre! dites-vous?

— Mais sans doute.

— On voit bien que vous ne me connaissez pas! dit-elle en donnant à sa voix une expression singulière.

— Vous êtes une enfant.

— Moi vivre. Monsieur! s'écria-t-elle avec un accent eploré. Et ce que j'ai été ! et ce que je suis ! et Melchior ! et Ludovic !

A cet appel déchirant, celui-ci n'eut plus la force de se vaincre. Il se montra, courut vers le lit, et, se jetant à genoux :

— Me voici, Marguerite! vivez pour moi.

Celle-ci le regarda d'un œil hagard et poussa un cri de détresse.

— Juste ciel! s'écria-t-elle, il était là !

Elle retomba inanimée et déjcà raide comme si elle n'était plus qu'un cadavre. Le docteur ne put se défendre d'un peu d'emportement.

— Quand je vous le disais! s'écria-t-il. Pourvu que vous ne l'ayez pas achevée I

290 CE qu'un tEUT VUlK DANS L' >' E HUE.

Cette crise fut plus longue que ceile qui avait précède, et il y eut un moment où le médecin désespéra du succès. Ce n'était plus l'aclion du poison qui était à craindre, mais l'effet de cette secousse morale sur une organisation déjà profondément atteinte.

Ludovic s'accusait et se désespérait, il rejetait sur lui la responsabilité de cette recbute, et parlait de suivre la jeune fille si elle n'en réchappait pas. Il demandait pardon au docteur de n'avoir pas mieux suivi ses conseils et otîrait de quitter la chambre afm de ne pas compromettre de nouveau les effets de son traitement. Mais celui-ci avait réfléchi , et cette fois son avis fut tout opposé.

— Non, lui dit-il, restez.

— Mais si je commets encore quelque imprudence?

— Restez , vous dis-je, le mal est fait. Votre présence a amené une crise, votre absence en amènerait une autre, plus fâcheuse encore. Je ne connaissais pas celte enfant ; c'est une tète de fer. 11 faut que vous soyez là, quand elle reprendra ses sens. Restez.

— J'obéis alors.

— Et que le ciel vous inspire, Ludovic, quand le moment sera venu. Cette jeune fille a au cœur une plaie dont je ne puis la guérir et que la Faculté en corps ne guérirait pas; c'est le dégoût de la vie. Tâchez d'en venir à bout et j'inclinerai ma science devant la vôtre. L'aimez-vous ?

— Si je l'aime ! Vous me demandez si je l'aime! Ne le voyez-vous pas?

— Eh bien I alors , il y a quelque chance pour que vous réussissiez. Mais, ou je me trompe fort, ou ce sera une cure difiicile.

Cet entrelien avait lieu à voix si basse, que rien n'en pouvait parvenir aux oreilles de Marguerite, et, pourtant, il se fit chez elle un mouvement singulier. Sa main, raidie et conractée, ^e replia d'elle-même et vint se poser sur sa poi-

trine ; ses lèvres, que l'accès avait pâlies, reprirent leur iircarnat et s'animèrent d'un sourire.

Quand elle rouvrit les yeux, son premier regard tomba sur Ludovic, un regard einpreiut d'une douceur et d'une grâce ineffables. Sa première parole fut pour lui aussi.

— Vous voilà, lui dit-elle. J'étais bien siire que vous viendriez.

Puis se tournant vers le docteur, et le lui désignant :

— Monsieur est voire ami ?

— Oui, Marguerite, et des plus chers. C'est lui qui vous a donné des soins.

— Merci, Monsieur, lui dit-elle, et vous aussi, merci, Ludovic. Quel tourment je vous ai causé ! en valais-je seulement la peine 7

— Oh! Marguerite, ne dites pas de ces mots-là; ils me navrent.

— C'est bon, c'est bon ; vous n'en êtes pas quitte. Atiendez-vous à être grondé.

Tout cela était dit avec un accent caressant et une tranquillité parfaite. Ce n'était plus la femme qui se débattait naguère dans l'agonie et implorait la mort comme un bienfait. Elle semblait résignée à vivre et presque heureuse d'avoir réchappé. Le ton enjoué qu'elle prenait excluait même toute arrière-pensée et devait désarmer les soupçons.

Pourtant le médecin ne s'y trompa point ; le contraste était trop marqué. Sous celte gaieté feinte il crut découvrir une pensée persistante et qui était de nature à l'alarmer. 11 étudia la physionomie de Marguerite et reconnut qu'il y régnait quelque chose de contraint et de forcé. Ce qui était sincère en elle, c'était sa reconnaissance ; quant au reste, il y avait lieu de s'en défier.

Cependant sa mission était remplie et il ne lui restait plus rien à faire auprès de la malade. Tout symptôme fâcheux avait disparu : le cerveau était dégagé , le pouls régulier, la poitrine libre. Un peu de repos suffisait pour achever la guérison.

Il se décida à prendre congé.

— A demain, dit-il en prenant son chapeau.

— A demain, répondit la jeune liile d'une voix douce et en accompagnant ces mots d'un geste amical.

- — Et, comme je vous le recommandais tout à Theure, soyez raisonnable.

— Raisonnable, autant que je puis Têtre, docteur.

Il quitta la chambre en faisant un signe à Ludovic. Celui-ci l'accompagna dans la pièce voisine.

— Elle est bien calme, dit le docteur à demi voix.

— C'est qu'elle se résigne.

— Dieu veuille que cela soit. N'importe, ce calme m'effraye. Ne la quittez pas, Ludovic.

— Je veillerai, s'il le faut, près d'elle.

— Et poussez-la, forcez-la à s'expliquer. Qu'elle parle, qu'elle avoue ce qu'elle a sur le cœur. Quand elle m'a dit : A demain, c'a été avec un sourire étrange. C'est une terrible volonté que la sienne, Ludovic. Surveillez-la bien.

— Ainsi ferai-je.

Ludovic rentra dans la chambre sous l'influence de cet entretien.Il se promit de n'en sortir qu'affranchi de toute crainte et avec une promesse formelle de Marguerite qu'elle n'attenterait plus à ses jours.

XXXYI

La journée s'était écoulée au milieu de ces incidents, et quand Ludovic revint prendre sa place auprès de Marguerite, la nuit commençait à se faire. Il alluma les flambeaux, donna quelques ordres au concierge et le congédia, puis s'assit aux pieds du lit, en face de la jeune fille, de manière à ne perdre aucun de ses mouvements.

Elle était toujours aussi calme et jamais elle n'avait été plus belle; Ludovic en fut ébloui. La crise d'où elle sortait avait laissé sur son visage une expression touchante qui en relevait la beauté. Sa tête, inclinée sur l'épaule, décrivait un arc gracieux ; on eût dit un cygne au repos. Sa main appuyée sur le drap s'y confondait par sa blancheur et n'avait pour contraste que les belles ondes de ses cheveux. Pour rien au

monde, Ludovic n'eût troublé le charme de ce spectacle. Il commençait à croire que sou ami le médecin avait mis les choses au pire, et qu'un maintien aussi tranquille ne se conciliait pas avec de funestes résolutions.

Ce fut Marguerite qui, la première, rompit le silence. En rouvrant les yeux, elle aperçut Ludovic.

— Toujours là, dit-elle en lui tendant la main. Il la porta à ses lèvres avec ardeur et répondit :

— C'est ma place, je n'en bouge plus.

Un nuage voila les traits de Marguerite : que se passait-il en elle? son langage n'en trahit rien, tant il avait de naturel et de douceur.

— Ludovic, lui dit-elle, vous êtes bon entre les bons. Je le savais et n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve. Mais Dieu me garde d'abuser I

— Quelle pensée !

— Je vais bien maintenant, je me sens guérie, je me sens sauvée. Que me faut-il? un peu de repos, un peu de calme autour de moi. Ma tète ne sait plus où elle en est. J'ai vécu des siècles depuis deux jours.

— Pauvre enfant!

— Oh! oui, pauvre enfant, répéta-t-elle avec un soupir. Pourquoi suis-je née? pourquoi vous ai-je connu? pourquoi vous ai-je écrit? pourquoi êtes-vous là?

— Est-ce un reproche, Marguerite?

— Pardon, je suis injuste; c'est l'effet de mon mal; ne m'en veuillez pas, Ludovic. J'ai tant besoin d'être seule.

Elle se trahissait : le jeuuelioiiime comprit que le docteur avait frappé juste. Marguerite voulait l'éloigner. Il se promit de lui désobéir.

— Marguerite, lui dit-il, souffrez que je reste. Vous n'êtes pas bien encore, et qui veillerait sur vous, si ce n'est moi? Suis-je trop en vue ici? Aimez-vous mieux que je me tienne à l'écart? Dites, je le ferai; mais pour rien au monde, je ne vous quitterai dans l'état où vous êtes.

A cette déclaration formelle, et que l'accent rendait encore plus expressive, Marguerite se releva en sursaut et, les mains jointes, les yeux élevés vers le ciel :

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est donc un nouveau martyre ! N'avais-je pas assez soulîert ?

Liidovic'ii'hésita plus; la plaie s'envenimait; il fallî^it y porler le fer. Depuis qu'il avait remis les pieds dans cette chambre, tout un monde de souvenirs s'était réveillé en lui; il s'était enivré de la vue de Marguerite; et la perdre maintenant, se la voir enlever de nouveau, était une idée sous laquelle sa raison succombait. C'était le néant pour lui, le vide dans son existence. Plutôt que de s'y résigner, il était décidé à tout. Plus de détours, plus de subterfuges, il alla au but.

Comme brisée par TetTort qu'elle venait de faire, la jeune ûlle était retombée sur ses coussins ; elle détournait le visage et pleurait à chaudes larmes. Ludovic s'approcha, lui prit les deux mains, et, d'une voix troublée par l'émotion :

— Marguerite, lui dit-il, j'ai à nie plaindre de vous.

— De moi?

— Oui, de vous, et voici pourquoi. Vous avez manqué de franchise.

Ce reproche parut blesser Marguerite; elle releva la tète avec fierté.

— Moi, Ludovic, je n'ai élé que trop franche avec vous- Ignorez-vous quelle est ma vie et quelle indigne créature je suis?

— Jusque-là, c'est bien, et je vous en sais un gré infini- Il n'y a que les nobles âmes qui puissent s'accuser ainsi. .Mais, depuis lors, avez-vous eu la même sincérité? L'avezvous à présent?

Marguerite se sentit pénétrée; son orgueil tomba, sa tête s'inclma de nouveau. Au lieu de chercher le regard du jeune homme, elle semblait le fuir.

— Eh bien? dit celui-ci en insistant.

— Que pourrais-je vous dire? répondit-elle.

— Ce que vous pensez.

— Ai-je encore le droit de penser quelque chose?

— Ce que vous projetez.

— Des projets? Y eu a-t-il pour moi? Tout n'est-il pas fini et bien fini?

Klle cédait à son insu et livrait le fond de sa pensée. Ludovic n'en devint que plus pressant.

— Voyons, Marguerite, lui dit-il, ne me cachez rien ; que se passe-t-il dans celle tète?

CE qu'on veut votr dans une hue. 295

-— Rien qui vous soit hoslfle, mon ami.

— Qui le sait?

— Tenez, Ludovic, dit Marguerite avec un peu d'impatience, ne me poussez pas là-dessus. Je ne sais où j'en suis ; je n'ai des idées nettes sur aucune chose. 11 y a un brouillard dans mon esprit; attendez qu'il se soit dissipé pour m'interroger.

Le jeune homme vit qu'il fallait appuyer plus fort, et le prendre sur un ton plus sévère.

— Marguerite, dit-il, je vous répète que vous me cachez quelque chose.

— Et quoi donc, bon Dieu?

— Vous attendez que je sois loin, pour recommencer.

— Et quand cela serait! s'écria-t-elle, vaincue par l'évidence et dédaignant d'user plus longtemps de dissimulation.

Ce fut au tour de Ludovic d'y mettre de la vivacité.

— Quand cela serait? dit-il. Voilà un mot que j'attendais, et sur lequel il est bon que nous nous expliquions. Quand cela serait? comme si vous étiez libre d'en agir à votre gré ! Comme si vous ne releviez que de vous-même!

— Mais il me semble...

— Écoutez- moi jusqu'au bout, Marguerite, et puis vous vous prononcerez. Que vous ayez pu une fois disposer de votre vie; que vous n'ayez pas voulu survivre au naufrage de votre honneur et de vos illusions, c'est un acte sur lequel je n'ai rien à dire et qu'excuse l'excès de vos malheurs,

— Vous l'avouez donc?

— Mais aujourd'hui, reprit Ludovic avec plus de solennité, les choses ne sont plus ce qu'elles étaient. Vous vous êtes confiée à moi, vous m'avez choisi pour arbitre et pour juge, vous m'avez donné des titres sur votre conscience et imposé une responsabilité. J'ai donc le droit d'être écouté et le droit aussi de désarmer votre bras.

. — Qu'exigez-vous, Ludovic, et ne pouvez-vous laisser mourir LU paix une pauvre créature?

— Non, poursuivit-il, vous ne vous appartenez plus, vous n'êtes plus libre comme vous Tétiez. Sur l'appel que vous m"avez fait, je suis accouru. Ce n'est pas la pitié seule qui me poussait, c'était un sentiment plus tendre, plus vif, et qui a survécu à toutes les épreuves, même à l'abandon. Je

206 Gli Qfî'ON PEUT VOIR DANS UNE RUE.

suis venu; VOUS étiez là, mourante, presque morte sous mes yeux. Le ciel m'est témoin que s'il eût fallu donner tout mon sang pour vous sauver, je l'eusse fait. Vous êtes revenue d'aussi loin qu'on peut aller. Quand je dis que vous en êtes revenue, ce n'est pas vous ; c'est une autre femme dont le salut est mon œuvre, qui me doit le souffle qui l'anime, qui est ma propre vie, mon sang, mon bien et que je disputerai à la mort, de toute la puissance de ma volonté.

En parlant ainsi, Ludovic cédait à une émotion profonde et qui passait dans son langage et dans ses mouvements. L'amour seul, un amour sincère, a de ces élans qui entraînent. Marguerite l'écoutait éperdue et ne pouvait en croire ni ses oreilles ni ses yeux. Jamais elle ne 1 avait vu animé d'un feu pareil.

— Ludovic, s'écria-t-elle, vous m'effrayez, c'est à une autre que vous croyez parler.

— Non, Marguerite, reprit-il avec plus de calme ; ce n'est point à une autre, c'est à vous.

— Une malheureuse pécheresse !

— Soit ; mais sincère du moins. Marguerite , j'ai bien réfléchi sur ce qui nous est arrivé. J'ai pesé mes torts et les vôtres, et je ne suis pas convaincu que les plus graves ne soient pas de mon côté.

— Vous êtes trop généreux, Ludovic.

— Généreux ou égoïste, sait-on bien ce que l'on est? Et en défendant votre vie, Marguerite, qui vous dit que ce n'est pas la mienne que je défends ? Vous me manquiez depuis si longtemps, et vous aviez été tout pour moi. On ne comble pas facilement de pareils vides. Si je vous racontais ce que j'ai souffert , le détail en serait long. Que de fois votre image m'est apparue ! J'avais beau me dire que vous aviez brisé notre lien et que vous aimer encore était une lâcheté et une faiblesse, j'y revenais malgré tout, je ne guérissais pas et ne voulais pas guérir; et aujourd'hui que je vous retrouve et que vous m'êtes rendue, vous voulez que je vous laisse partir pour le? régions d'où Ton ne revient pas, que je vous abandonne sans défense aux inspirations de votre désespoir! Non, Marguerite, non, et, s'il faut parler en maître, je le ferai.

L'ascendant du jeune homme prenait de plus en plus le dessus ; Marguerite se sentait désarmée, et, pour la première

CE qu'on pect voir dans une rue. 297

fois peut-être, elle se prenait à l'aimer sincèrement. Accoudée sur son iit, elle se sentait renaître, et son visage avmt les airs radieux que donne la perspectiye du bonheur. Un doute pourtant restait dans son esprit, et quand Ludovic eut fini de parler, elle fit en sorte de l'éclaircir :

— En maître, dit-elle en rappelant les derniers mots du jeune homme, je le veux bien ; je n'en saurais avoir de meilleur. Mais, dans ce cas, Ludovic, qu'entendez-vous faire de moi ?

— Ce que j'en veux faire, Marguerite ?

— Oui, Ludovic, dit-elle avec un sourire triste et résigné.

— Singulière question!

— Singulière ou non, répondez-y.

— Mais, qu'en ferais-je, si ce n'est ma femme ? Je ne suis point un Melchior.

Le mot, sans doute, dépassait l'attente de la jeune fille; un cri lui échappa et elle jeta ses bras au cou de Ludovic.

— Vrai? s'écria-t-elle.

— Que présumiez-vous donc, Marguerite?

— Moi ! dit-elle ; est-ce que j'ai le droit de me montrer exigeante ! Vous auriez fait de moi votre maîtresse, Ludovic, que j'en eusse encore été honorée. Jugez donc! après ce qui s'est passé ! Vous auriez fait de moi votre servante, que j'y aurais consenti, ne fût-ce qu'à titre de châtiment. Mais voire femme ! votre femme !

— Oui, Marguerite.

— Tenez , ne me dites pas cela , car je n'y crois pas. C'est plus de bonheur que je n'en mérite., et c'est tenter Dieu que d'y consentir. Votre femme !

Elle était si rayonnante de joie, si belle à voir en ce moment , que Ludovic l'eût adorée à genoux ; tout le passé disparaissait devant cette réconciliation ; point de souillures que n'effaçât ce titre sacré.

— Votre femme ! votre femme ! répétait Marguerite avec ivresse.

— Puisque c'est entendu.

— Oh! j'en mourrai ; mais ce sera de joie cette fois. Mais répétez-moi-le encore ; car je m'imagine être le jouet d'un songe.

Ils prolongèrent l'entretien fort avant dans la nuit. Pour la

298 CE qu'on peut voir dans ure rue.

seconde fois il fut question entre eux des apprêts de la cérémonie ; mais quelle différence aujourd'hui ! Quel intérêt Marguerite y apportait ! Comme elle s'inquiétait des moindres détails ! 11 fut question de tout, des délais à courir, des obstacles que la famille pourrait apporter, et dont Ludovic se promettait davoir facilement raison, puis de mille bagatelles à l'avenant. Jamais iMarguerite s'avait été plus rieuse, plus enjouée , plus remplie de grâce et d'abandon. Qui l'eût vue ainsi n'aurait pu supposer qu'elle échappait à une épouvantable crise et queda mort venait à peine de s'en dessaisir.

Quand l'heure fut avancée, Ludovic songea de lui-même à la retraite. La jeune fille , toute vaillante qu'elle fût , avait besoin de repos. Que pouvait-il craindre? Il avait prononcé un mot magique devant lequel tous les fantômes s'étaient évanouis. Cependant, au moment des adieux, et après les dernières tendresses échangées, il ajouta d'un air souriant :

.— Eh bien ! Marguerite, vous vivrez ?

— Si je vivrai, Ludovic ! Oh ! oui, je vivrai, ne serait-ce que pour vous rendre une portiou du bonheur que vous m'avez apporté aujourd'hui.

XXXYII

On assure qu'il y a de secrets pressentiments qui annoncent et précèdent les catastrophes. Rien de pareil n'arriva cette fois. Ludovic ne dormit pas beaucoup de la nuit ; comment dormir sous l'empire des émotions qu'il avait éprouvées ? mais ses impressions ne furent pas d'une nature sombre. Il avait laissé Marguerite si riante, si bien revenue de ses fâcheux desseins, si heureuse et si fière de ses destinées nouvelles, qu'il ne pouvait pas supposer un retour à d'autres sentiments et un nouvel orage quand le calme s'était si complètement rétabli.

Il avait été convenu entre Marguerite et lui qu'il la laisserail reposer une portion de la matinée et ne retournerait

cliez elle qu'après avoir vaqué à ses affaires. H se leva de fort bonne heure; le ciel était pur, l'air doux, le soleil éclatant. Aucun signe fâcheux, rien qui fût de nature à attrister 1 ame. D'ailleurs Ludovic était d'humeur à voir tout en beau et à envisager les choses à travers le prisme de son propre contentement.

Comment s'y prit-il? Par quel hasard se trompa-t-il de destination ? Ceux qui aiment ou qui ont aimé s'en rendront compte. Toujours est-il qu'au lieu de prendre le chemin de l'étude, il se dirigea vers la rue qu'habitait iMarguerite, non pas qu'il voulût troubler son sommeil ni devancer l'heure à laquelle il devait être reçu; mais il se faisait une fête de passer sous ses croisées et de les saluer d'un regard. Que si par hasard elle aussi s'était levée avec le soleil, il abrégerait les délais et irait reprendre cet entretien charmant interrompu la veille et qui devait désormais recommencer chaque jour.

A l'âge de Ludovic, et dans les conditions où il se trouvait, les distances ne sont jamais longues. Il eut bientôt franchi celle qui le séparait du logement de sa future, et put s'assurer que rien n'y avait bougé. Il s'y attendait, et pourtant ce lui fut un petit désappointement bien vite réprimé.

— Elle dort encore, se dit-il; quoi de plus naturel? Passons.

Il poursuivit sa promenade en réglant son pas de manière à se retrouver d'heure en heure sur le même point. A chacun de ces retours, le cœur lui battait violemment, et il s'imaginait de voir Marguerite en vedette et l'accueillant par un geste familier, illusion de bien courte durée, et qui s'évanouissait à mesure qu'il se rapprochait !... Cependant aucun soupçon ne se mêlait encore à son impatience; il cherchait même à justifier ces retards.

— Elle a abusé hier, disait-il. Elle porte la peine de son imprudence. Quand j'y songe, je suis étonné qu'elle ait pu me tenir tète si longtemps. Après trois heures de léthargie mortelle ! J'aurais dû l'en empêcher. Aussi elle paye cela aujourd'hui. Peut-être la force lui manque-t-elle pour se lever.

Cependant le temps s'écoulait, et l'heure fixée la veille venait de sonner. Ludovic se présenta dans la maison. Per-

300 CE qu'on peut voir DAiXS UNE RUE.

sonne n'avait vu ni entendu Marguerite ; elle n'avait pas donné signe de vie; sa clef n'était pas là. Tout faisait supposer qu'elle était enfermée chez elle. D'ailleurs , Je concierge était rassuré ; il ne croyait pas que l'on pût de nos jours se mettre au régime de Mithridate et s'empoisonner une fois toutes les vingt-quatre heures. Celle pensée le remplissait de confiance. 11 avait vu la jeune fille hors de danger, et il se disait que lorsqu'on en revient on est bien guéri de ces fantaisies-là.

Les idées de Ludovic suivaient la marche opposée; Tinquiétude commençait à s'emparer de lui. Il se souvenait des paroles du docteur et de ses dernières recommandations. « C'est une tête de fer, avait-il dit, surveillez-la. » Le docteur avait-il eu raison, et cette tête de fer aurait-elle de nouveau fait des siennes ?

L'événement ne tarda pas à prouver que c'était ainsi qu'il fallait conclure. On sonna vainement à la porte de Marguerite ; cette porte ne s'ouvrit pas. On essaya d'ouvrir avec un crochet, la clef était en dedans ; il fallut briser l'un des panneaux et entrer chez elle de vive force.

On la trouva morte sur son lit, et rien ne put cette fois la rappeler à la vie. Afin que le poison ne manquât pas son effet, elle en avait doublé la dose.

Sur la table de sa chambre était une lettre adressée à Ludovic ; voici ce qu'elle renfermait :

XXXYIII

« Que vous allez me trouver ingrate et perfide 1 II y a une heure à peine que vous étiez là, et que nous nagions en pleine ivresse. Quel rêve, Ludovic, et le ciel m'est témoin que j'étais de bonne foi en m'y abandonnant. Vous m'aviez emportée si haut et dans des régions si pures I Je me voyais déjà heureuse, tranquille, honorée; je portais votre nom , et avec quelle fierté ! Hélas I l'illusion n'a pas été

longue : vous reparti, je suis retombée dans ma fange. Vous m'aviez ouvert le ciel; restée seule, j'ai retrouvé mon enfer.

« Non, Ludovic, nous nous abusions tous deux; je ne puis être votre femme. C'est un mauvais marché que nous ferions, et plus tard nous en serions aux regrets. Le monde est ainsi fait, qu'une première tache ne s'y eiïace pas et qu'il en reste toujours l'empreinte sur'la vie.

« Voyons, raisonnons ensemble ; le malheur apprend à raisonner; raisonnons, et puis vous me condamnerez si vous en avez le courage.

« Je vous connais, Ludovic : une fois que vous m'auriez eue pour compagne, mon honneur eût été le vôtre et vous auriez, en me respectant, donné à autrui l'exemple du respect. Mais croyez-le, un respect qui ne se commande pas de lui-même n'est jamais sûr ni sérieux. Il faut si peu de chose pour l'altérer ou le détruire : un propos, un bruit! N'en jouit pas qui veut.

« Le respect? Y avais-je quelque droit, moi, une fille déshonorée? Pouvais-je empêcher que, dans notre monde à nous, si réduit que vous le fassiez, le récit de mes désordres ne parvint aux oreilles de quelqu'un et ne passât ensuite de bouche en bouche, comme cela arrive en pareil cas? Et alors quelle situation eût été la mienne? Comment supporter les regards des honnêtes gens? Voyez-vous d'ici les rires ironiques, les chuchotements, les grands airs et les petites allusions, toutes les impertinences à l'usage des pimbêches qui cachent leurs péchés mignons. Voyez-vous les malices des vieux débauchés qui se croiraient autorisés à me débiter quelques gravelures! Voyez-vous des mères de famille défendant à leurs filles de me parler, et les maris circonspects me mettant à l'index de leurs femmes. Je suis avilie, Ludovic, mais je suis fière encore. Dieu merci! Jamais je ne supporterais de pareilles hontes! J'en mourrais; la catastrophe ne serait que différée.

« Et vous-même, savez-vous seulement si vous avez la trempe nécessaire pour résister à de semblables épreuves ? Savez-vous si vous n'y fléchiriez pas? Non, dites-vous. Illusion de l'amour; illusion des premières heures. Le prestige est encore là ; il agit, vous ne voyez que moi ; vous m'emporteriez dans un désert, s'il le fallait, pour me soustraire

aux rigueurs de l'opinion et vivriez avec moi dans la solitude. Oui, mon ami, mais ces folies n'ont qu'un temps ; on en revient, si sincère et si aimant que l'on soii; il faut tôt ou tard compter avec le monde et avec ses manières d'agir.

« Laissez-moi seulement vous poser une question; je vous demande d'y répondre dans la sincérité de votre âme. Je suis votre femme, je suppose, et marche désormais à votre bras. Nous allons, on nous reçoit, on nous fait bon visage. Peutêtre y a-t-il là-dessous quelques caquetages; nous les ignorons, c'est l'essentiel. Mais vous voici dans une foule où vous êtes à peine connu. Le salon est plein, et quelques hommes, entassés aux portes, passent en revue les personnes qui le garnissent. On parle des toilettes, on cite des noms, on raconte des anecdotes, tout cela un peu à la légère, comme vous le pensez. Il y a des langues intempérantes, surtout en fait de scandale, et la police aurait fort à faire si elle se chargeait de les réprimer. On en arrive à moi, et quelques mots s'échangent; il y a du vrai et du faux, comme toujours ; mais tout à coup une voix s'écrie : « Cette femme! elle a vécu « avec Melchior. »

« Voilà à quoi vous êtes exposé, Ludovic, et dites-moi si vous pourriez supporter de pareils chocs, si votre amour y résisterait, si vous n'aimeriez pas mieux recevoir un coup de poignard que d'essuyer de pareilles insultes et de ne pouvoir les punir. Car j'ai connu bien des gens dans le cours de ma vie déréglée; Melchior me montrait à qui voulait me voir, m'amenait ses amis, me conduisait à des parties de plaisir où ils étaient en nombi'e. Autant de témoins que je ne puis supprimer, autant d'accusateurs qui peuvent me dénoncer, quelque part que je me trouve et quelle que soit ma condition nouvelle, autant d'échos de ma chute et de mon déshonneur.

a Eh bien ! Ludovic, qu'en dites-vous? Auriez-vous pris une compagne pour avoir sans cesse à en rougir? Ces soufflets, auxquels je serais exposée, ne rejailliraient-ils pas sur vous? Ces insultes, dont je serais abreuvée, n'en auriez-vous pas votre part? Non, croyez-moi, n'en faisons pas l'expérience. Le résultat n'en serait que trop certain. L'ivresse des premiers moments une fois passée, peu à peu vous vous détacheriez d'une femme qui vous exposerait à de tels mépris ;

on n'aime sérieusement que ce que l'on estime. Vous reviendriez alors sur le passé; vous feriez des calculs que vous ne faites pas actuellement. Vous vous demanderiez si ce n'était pas un marché de dupe que celui où, d'un côté, vous apportiez tout, jeunesse, talent, vie irréprochable, avenir assuré, tandis qu'on ne vous apportait de l'autre qu'un cœur déjà flétri et une existence pleine de honte. Qu'arriverait-il' de tout cela? ou que vous me délaisseriez, ou que je vous entraînerais dans ma disgrâce, Je ne veux ni de l'un ni de l'autre, ni votre abandon ni votre malheur. J'aime mieux quitter la partie.

« Maintenant vous me comprenez, et, au fond du cœur, vous me rendez justice. Je veux vous sauver de vous-même, vous épargner des regrets inutiles et tardifs. Je m'en vais, et, cette fois, avec une douleur sincère. Hier, Ludovic, j'ai appris à vous connaître et à vous aimer; j'ai lu dans votre âme : soyez béni pour ce que vous m'avez dit et ce que vous avez voulu faire pour moi. Je pars du moins avec l'esprit soulagé et la conscience libre ; vous m'offriez votre main, et dans la vie une place à vos côtés. C'est assez : je meurs tranquille. Je suis sûre au moins qu'en me séparant de vous je laisse dans \otre mémoire une impression favorable et que rien ne pourra altérer. Quoi qu'il arrive, vous vous souviendrez de votre pauvre Marguerite, qui est morte pour vous délivrer, pour vous épargner une mésalliance, une sottise, tranchons le mot. Et plus tard quand vous aurez pris une femme, qui n'aura pas comme moi une tache sur son nom ni un ver dans le cœur, vous lui raconterez que, pouvant vous entraîner dans ma déchéance, je ne l'ai pas fait, que je me suis sacrifiée à votre repos, et n'ai pas voulu mêler une vie troublée à la vie si pure dans laquelle vous entrez. Accordezmoi alors une larme, Ludovic, et je serai payée du sacrifice que je vous fais.

« Rien n'est changé dans les dispositions que j'avais prises; je les confirme de tout point. Vous êtes toute ma famille comme vous avez été la seule afl'eciion que j'avoue et puisse avouer.

«« Adieu encore, et maintenant pour la dernière fois. Qu'on n'essaye plus de me sauver; tout serait inutile. Adieu, Ludovic. « Margieiuth. »

ÎOi CE qu'on peut voir dans une rue.

Ludovic resta longtemps avant de pouvoir se remettre du coup qu'il avait reçu. Quelque vive que fût sa passion, il était obligé de convenir que Marguerite avait plus de raison que lui, et, qu'à tout prendre, il eût fait là un triste mariage. Mais la blessure n'en était pas moins profonde, et longtemps elle saigna. Le souvenir de Marguerite poursuivait le jeune homme en quelque lieu qu'il se trouvât et sous toutes les formes. Il ne pouvait songer, sans que les larmes lui vinssent aux yeux, à ce dévouement de la dernière heure, à ce courage si rare qui deux fois lui avait mis à la main des agents de destruction. Si la première fois c'était pour fuir le déshonneur, la seconde c'était pour le préserver d'une faiblesse. Il était donc la cause, l'occasion de l'événement, et une sourde tristesse le consumait.

Pour Tarracher à cette préoccupation et empêcher qu'elle ne devînt fatale, il fallut tout le goût que Ludovic avait pour sa carrière et l'influence qu'elle exerçait sur lui. 11 se livra à ses travaux avec ardeur et agrandit chaque jour la position qu'il avait prise. L'excès même lui fut favorable , et c'est ainsi seulement qu'il parvint à s'étourdir sur la cruelle aventure où il avait joué un rôle et dont le dénoûment avait été si fatal.

Dans une histoire si peu compliquée et où les personnages n'aLondent pas, il serait impardonnable d'oublier les plus humbles, et à plus forte raison celui qui y tient une place considérable assurément. Je veux parler de Melchior.

Longtemps il y a eu des doutes sur son compte et des conjectures à rinfmi. Quand il eut abandonné Marguerite, on ne le revit plus sur le pavé de Paris, ni dans l'estaminet qu'il honorait de sa confiance. Ce fut un vide, comme on le pense bien. Chacun se demandait ce qu'avait pu devenir une si belle barbe, et sur quel point du globe elle avait pu transporter son domicile légal. On s'inquiétait aussi, et non sans raison, de la brillante collection de pipes qui avait disparu en môme

CE qu'on peut voir i>ans une rue. 305

temps que le personnage, et on félicitait d'avance la couirée qui jouirait d'instruments si perfectionnés et si dignes de "attention des artistes.

Au milieu de tout cela, pas un bruit digne de quelque crédit ne circulait dans le public. De mauvais plaisants disaient bien que Melchior vivait en Orient, attaché au sérail comme dix-huitième interprèle pour les langues mortes ; mais ces railleries restaient sans échos et ne sortaient pas des tabagies où elles étaient nées. D'autres prétendaient qu'il n'était pas allé si loin, et que, caché dans la banlieue, il préparait un ouvrage scientifique, dont il serait parlé avant peu de temps, et qui produirait un certain effet dans le monde des fumeurs. C'était une série de calculs où les aspirations et les expirations de la pipe étaient fixées algébriquement et avec toutes les formules à Tappui. Ce bruit ne trouvait pas non plus beaucoup d'esprits crédules.

Enfin, ces jours derniers, le voile s'est déchiré, et on a obtenu des renseignements plus certains au sujet d'un homme que Paris a eonnu, et que désormais il regrette. C'ost un journal de Californie qui a eu les honneurs de la révêlalion. A la colonne des annonces, on y découvre le nom d'un M. Melchior, qui propose de prendre chez lui des pensionnaires et de leur enseigner, en dix-huit leçons, le droit français et le droit romain, le tout garanti. Il y offre, en outre, de nourrir à sa table les élèves qu'on voudra bien lui confier, en ajoutant, comme moyen de séduction, qu'il a amené avec lui de Paris un aide de Véfour et de Chevet, auquel les secrets de notre cuisine sont familiers.

Ainsi, plus d'incertitudes, Melchior est en pleine Californie, dans ce centre des belles manières et des arts. Par exemple, s'il parvient à avoir des élèves, il sera curieux de vérifier de quel droit romain et français il les aura nourris; peut-être s'en sera-t-il remis pour cela à l'aide de Véfour; ce serait plus sage et plus substantiel. Dans tous les cas, il n'aura pas manqué de reproduire, dans sa chaire, les seules connaissances solides qui lui soient restées de ses dix ans d'école, et entre autres le fameux refrain :

Messieurs les ètiuliants, S'en vout à la Chaumière,

Pour danser le cancan Et la Robert-Macairo,

Toujours, La nuit comme le jour.

Et youp! youp ! youp î

II est bien, lorsqu en France les belles traditions se perdent, qu'elles trouvent un écho sur les bords de l'océan Pacifique et dans les plaines de TOrégon.

Voilà pour Melchior. Quant au concierge du numéro io, depuis Ja nymphe Calypso, ou n'a rien vu de plus inconsolable que lui. Le malheur arrivé daus sa maison lui amis la cervelle à l'envers. Il ne mange plus, ne dort plus, et ne rêve que suicides. On le voit rôder dans les escaliers comme une âme eu peine, et quand ou lui demande ce qu'il a, il répond qu'il est mal noté à la police et déconsidéré daus le quartier. C'est un homme touché au timbre et désormais perdu pour Tinstitution.

Page 1