‹ Ce qu'on peut voir dans une rueChapitre 7 sur 11 · XV[I · texte numérisé non relu

XV[I

On eût dit que les événements se mettaient du côté de Ludovic pour faire justice des obstacles qu'il rencontrait sur son chemin. Peu de jours après cet entretien, madame Morin essuya une crise qui devait être la dernière; la paralysie s'étendit aux organes essentiels, et acheva l'œuvre de destruction depuis longtemps commencée. Après une semaine d'agonie paisible, l'aïeule s'éteignit dans les bras de Marguerite et en présence de Ludovic, dont les soins ne lui manquèrent pas durant ces pénibles moments.

11 se passa alors une scène dont l'effet dut être bien vif sur le^s personnes intéressées. Une heure avant de mourir, la vieille femme eut un de ces retours que le ciel envoie à ceux qui s'en vont. Sa raison, obscurcie depuis plusieurs mois, se réveilla tout à coup, son esprit recouvra sa lucidité. Elle parut, au moins pour quelques minutes, avoir ressaisi le sens de ce qui s'était passé sous ses yeux, de ce qu'elle avait vu et entendu Tune façon purement machinale , pendant l'engourdissement de ses facultés. Une sorte de miracle s'opéra pour elle et sur elle. L'œil, naguères sans expression, s'anima d'une vie et d'une intelligence singulières ; le visage, que la mala-

die avait ravagé, reprit^ avec sa régalarifé, une expression de sérénité remarquable. Ce fut une courte métamorphose avant le dernier anéantissement.

Qu'on juge des impressions qu'un pareil spectacle éveilla chez les deux personnes qui en étaient témoins ! Marguerite fut tentée de croire à un prodige, tant les symptômes étaient satisfaisants ; elle s'empressa auprès de madame Morin e^ voulut aider par quelques soins à celte cure imprévue. Celle-ci la retint par un geste affectueux; elle sentait mieux son état et ne se faisait point d'illusion; rassemblant toutes ses forces et s'armant de sa volonté :

— Ici, ma fille, dit-elle, et donne-moi ta main. L'enfant obéit à cette voix aimée et vint se ranger près du

lit. Son aïeule la remercia du regard , puis elle ajouta :

— Et vous aussi, monsieur Ludovic, approchez, je vous en prie.

C'était la première fois que madame Morin s'adressait directement au jeune homme ; même il ne croyait pas que, dans son état d'enfance, elle eût retenu son nom. Sa surprise fut donc grande à cet appel ; il s'y rendit néanmoins et sj plaça près de Marguerite, au chevet de la mourante.

— C'est bien, mes enfants, dit alors la vieille femme; j'aime à vous voir ainsi. Marguerite, ajouta-t-elle, c'est aujourd'hui mon dernier jour !

— Quelle vilaine idée vous avez là, grand'mère, chassezla donc bien vite.

— Non, ma fille, je sens ma fin approcher, etje suis prête. C'est une délivrance qui m'arrive après tant de maux soufferts. Que faisais-je en ce monde, infirme comme je l'étais devenue ? Si Dieu ne m'en a pas retirée plus tôt, c'est sans doute pour m'éprouver davantage.

— Comment pouvez-vous parler ainsi , grand'mère ?

— Tu as raisou, Marguerite ; je manque de justice. Le ciel fait bien ce qu'il fait. Tant que tu n'as été qu'une enfant, ma présence t'était nécessaire. Quoique malade, je te protégeais, et tu t'es formée sous mes yeux à la rude école du malheur. Mais aujourd'hui, te voici grande et déjà sensée ; je puis partir avec moins de regret. Je puis aller rejoindre ta mère et mon pauvre Morin, que j'ai tant pleures.

Il y avait dans la voix de la mourante quelque chose de si

doux et de si plaintif, qu'un indifférent même en eût été touché; Marguerite fondait en larmes, et Ludovic cherclKiit en vain à retenir les siennes. La grand'mère continua :

— Je vais donc partir, mon enfant, te laisser seule dans un monde rempli de pièges. C'est là mon dernier souci, et je voudrais ralléger. Profiions des moments qui me restent. Pieu a déjà beaucoup fait pour moi, il a délié ma langue et rendu mon cerveau plus libre : sa main s'étend visiblement sur nous. Écoute-moi donc, Marguerite.

— Je vous écoute, grand'mère, dit la jeune fille, émue et subjuguée par cet accent qui n'avait plus rien d'humain.

— Et vous aussi, Ludovic, écoutez-moi, ajouta la vieille femme, car il s'agit de vous autant que d'elle.

Le jeune homme s'inclina avec respect et prêta une attention religieuse. Le silence le plus absolu régnait dans la clianibre, et pourtant madame Morin laissa quelques moments s'écouler avant de poursuivre. L'elîort qu'elle venait de faire l'avait épuisée ; elle se recueillait et luttait contre ses défaillances. La scène avait un caractère imposant et presque soleunel. Ce jeune couple debout, cette femme étendue sur son lit de mort et disputant à l'agonie des minutes désormais comptées ; tout était de nature à laisser dans l'esprit un souvenir profond. Jamais Marguerite n'avait été dominée à ce point; sur le bord de la tombe, l'autorité de l'aïeule reprenait une puissance longtemps oubliée ou affaiblie. Madame Morin continua :

— Voici ce que je désire, Marguerite, et je suis assurée que le vœu d'une mourante sera sacré pour toi.

~ En pùurriez-vous douter, grand'mère?

— Merci, mon enfant; je vais doue au fait ; chaque mot a son prix, et je sens qu'il faut que je me hâte.

Une sueur froide, répandue sur son visage, attestait à quel point cette crainte était fondée.

— Marguerite, ajouta l'aïeule d'une voix brisée, moi partie, tu ne peux pas rester comme tues. Impossible, mon enfant ; tu courrais trop de risques. Il te faut un appui, un guide dans la vie. Tu me comprends, n'est-ce pas?

— Pourquoi parler de ces choses-là, grand'mère? dit la jeune fille en portant à" ses lèvres la main déjà froide de son aïeule.

— Pourquoi ! dis-tu? Parce que tout est là. Rien ne vaut une sage résolution prise à temps. Voici monsieur Ludovic qui t'aimo et qui est animé d'honnêtes intentions à ton égard. Si je n'ai pas pu vivre assez pour vous voir unis, que j'empoite au moins la certitude que vous le serez bientôt. Me le promets-tu, Marguerite?

— Grand'mère! grand mère! comment pouvez-vous vous tourmenter de cela? dit la jeune fille avec une certaine obstination.

— Je le fais parce que je le dois, reprit gravement l'aïeule, et, à ton tour, Marguerite, tu auras présente à la mémoire l'insistance que j'y mets. Tu le souviendras de ma dernière volonté ; et vous aussi, monsieur Ludovic, ajouta-t-elle avec un sourire, vous vous en souviendrez, n'est-ce pas?

— C'est le plus cher de mes désirs, répondit-il.

— A la bonne heure! reprit la mourante, et pas de faux scrupules, mes enfants, nue mon deuil ne vous arrête pas. Si Dieu m'accueille dans sa grâce, ce sera un beau jour pour moi que celui où je vous verrai au pied des autels, unis pai/ la voix du prêtre. Moi aussi d'eu haut je vous bénirai, et mon âme sera avec vous. Ta mère y applaudira comme moi, Marguerite, et mon pauvre Morin ne sera pas des derniers à s'en réjouir. J'irai tout à l'heure leur en porter la nouvelle.

Les traits de la vieille femme, à demi voilés par les ombres de la mort, avaient pris, à ces derniers mots, une expression radieuse. Chez elle, le corps seul était de ce monde et y tenait par un faible lien ; Tàme avait déjà pris son essor pour rejoindre les âmes aimées et regrettées. Marguerite et Ludovic ne pouvaient détacher leurs yeux de ce chevet ; celle-ci surtout contemplait son aïeule avec une sorte d'angoisse. Était-ce la douleur de la perdre où Teflet de cet entretien? L'un et l'autre, peut-être. Mais qu'elle eût motif ou non de résister, Marguerite n'en était pas moins ré-signée à obéir. Aussi quand son aïeule, revenant à sa pensée suprême, lui fit encore un appel et lui dit d'une voix suppliante :

— Eh bien! Marguerite, tu m'as comprise, lu sais ce que j'attends de toi?

La jeune lillc n'éleva plus d'objection et répondit d'une voix firme .

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— Oui, grand'mère.

— Ce sera bientôt, n'est-ce pas ?

— Aussitôt que Ludovic le voudra, grand'mere.

— Vous Tentendez, dit alors la vieille femme en s'adressant au jeune homme, cela ne dépend plus que de vous.

— Soyez tranquille alors, dit-il.

— C'est bien, mes enfants, et donnez-moi vos mains que je les unisse. Tiens, Marguerite, ajouta-t-elle comme frappée d'une idée subite, enlève-moi cet anneau.

C'était sa bague de mariage. Marguerite obéit.

— Maintenant, donne-le à monsieur Ludovic et qu'il te le passe au doigt.

On céda encore à son désir.

— C'est l'anneau de mon pauvre Morin; qu'il serve à vos fiançailles. Et maintenant je puis mourir en paix.

Ce fut tout ce qu'elle put dire; dès ce moment l'agonie commença, et elle ne fit plus entendre que des mots inarticulés. Cependant, près d'exhaler son dernier soufiQe, elle se pencha de nouveau vers Marguerite, agenouillée près du chevet, et lui dit à voix si basse, que celle-ci put seule l'entendre :

— Et surtout, ma fille, chasse l'autre ; chasse-le ! chasse-le ! Elle s'éteignit là- dessus. Marguerite l'ensevelit de ses

mains et veilla près d'elle, jusqu'au moment où sa dépouille alla rejoindre la dépouille de ceux que la vieille femme avait tant regrettés.

Depuis ce moment, Marguerite fut tout autre pour Ludovic ; elle se regarda comme liée à lui d'une manière indissoluble. On convint d'abréger les délais, et le jeune homme se mit en mesure de remplir les formalités nécessaires. Cependant, quelque diligence qu'il y apportât, plusieurs semaines devaient s'écouler avant le jour fixé pour la cérémonie : tant

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d'empêchements imprévus surviennent on pareil cas, tantôt une pièce à produire ou un acte à passer, le consentement régulier des parents, le choix des témoins, les démarches de rigueur, le contrat ; enfin les publications exigées par la loi.

Il y eut même un accident qui faillit renvoyer les choses à un terme assez éloigné. Dans les pays où Tesprit de famille n'est pas éteint, célébrer un mariage hors de la présence des grands-parents est une de ces dérogations que justifie à peine la plus impérieuse nécessité; aussi, quand il fut question de l'établissement de Ludovic, y eut-il conseil pour savoir ce que l'on devait faire. Aller à Paris, c'était bien de l'argent et du temps dépensés : or le temps et l'argent sont deux choses auxquelles on regarde de près, surtout dans les montagnes. D'un autre côte, laisserait -on Ludovic prendre femme comme le ferait un enfant abandonné, sans que la signature d'aucun de ses auteurs figurât ni sur le contrat ni sur les actes civils et religieux? Le cas était grave et méritait qu'on le pesât. Il y eut donc de longues délibérations, où Ton mit en balance le pour et le contre, d'un côté le calcul, de l'autre le sentiment. A la louange de nos provinciaux, ajoutons que le sentiment l'emporta. Déplacer toute la famille était une entreprise impossible ; mais il fat convenu que le père et le fils aîné assisteraient aux noces de Ludovic. Seulement, et c'était la condition de rigueur, celui-ci serait invité à retarder la cérémonie jusqu'au moment où les travaux de la campagne rendraient ce voyage moins préjudiciable aux intérêts de la maison.

Voilà où aboutit celle (délibération, etLudovic en fut informé sur-le-champ. C'était une ouverture embarrassante et à laquelle il ne pouvait répondre sans blesser les siens ou se blesser luimême. Que dire à ce vieillard qui regardait comme un de ses devoirs et en même temps comme le plus cher et le plus incontestable de ses droits, d'assister au mariage de son fils, d'y présider et d'y représenter la famille absente? Et cependant un délai, en l'état des choses, entraînait de tels inconvénients, que le programme venu des montagnes ne pouvait être accepté sans modifications. Que fit Ludovic? Il négocia et finit par amener une sorte de transaction. Sun père se décida à avancer son voyage et lui se résigna, quoique à regret, à ditférer son mariage jusque-là. 11 ne s'agissait que de quel-

ques semaines, et c'était bien le moins qu'il lit ce sacrifice au premier et au plus strict de ses devoirs.

Hélas 1 le sacrifice était plus grand qu'il ne le croyait luimôme, et, s'il en eût compris l'étendue, peut-être n'y auraitil pas souscrit. A mesure que le temps s'écoulait, Margueiite devenait plus triste ; elle retombait dans ses préoccupations d'autrefois. Rarement Ludovic la retrouvait dans les dispositions où il l'avait laissée ; il y avait dans son humeui' quelque chose d'inégal et de capricieux dont il ne pouvait deviner la cause et qui le troublait profondément. Non pas qu'elle y mît de la résistance, ni même, en apparence, de la mauvaise volonté; mais dans sa soumission, dans sa déférence même, régnait on ne sait quoi d'embarrassé et de contraint. Elle manquait d'élan et d'abandon; elle ne se livrait pas et semblait, en se donnant, réserver la meilleure parlie d'elle-même.

Dans les longues soirées qu'ils passaient ensemble, Ludovic ne parvenait pas toujours à triompher de cet incurable abattement. Quand il pressait trop vivement la jeune filTe, elle ne lui répondait que par des larmes, et, s'il insistait, elle demandait comme une grâce qu'il lui fût permis de pleurer son aïeule, et de ne pas oublier si vite un deuil si récent. Puis elle essayait de réparer le mal qu'elle venait de faire et tenait un langage plus atïectueux ; elle parlait du a œu de la mourante et de l'intention où elle était de tenir le plus promptement possible rengagement qu'elle avait pris.

— Ludovic , lui disait-elle, quand elle ie voyait trop découragé, pourquoi vous alTecter ainsi? Ne suis-je pas à vous? Ne sommes-nous pas déjà l'un à l'autre?

— Plût à Dieu ! s'écriait-il.

— Voici notre anneau de mariage, ajouiait-elle avec une douceur pleine de mélancolie ; il n'a plus quitté mon doigt depuis le jour où vous l'y avez mis. N'est-ce pas là un gage qui devrait vous suffire?

— En effet, Marguerite, je suis trop exigeant, pardonnezmoi !

— Vous êtes tout pardonné, mon ami; c'est moi qui aurais (orl de me plaindre.

Ces scènes se renouvelaient souvent, sans que la tendresse et le dévouement de Ludovic eu fussent ébranlés ni affaiblis.

Enfin, le temps des délais expira, et il devint possible de fixer d'une manière définitive le moment de la cérémonie. Pour abréger le séjour du père et diminuer les frais de son déplacement, il avait été convenu qu'on célébrerait le mariage dès son arrivée. Voir sa bru et la conduire à l'autel seraient tout un pour lui. Les bans avaient été publiés, le maire et le curé de la paroisse étaient prévenus; aucun détail , aucun soin n'avaient été négligés. Ludovic ne s'occupait plus d'autre chose. Ce n'était plus l'avocat esclave de ses devoirs, c'était un fiancé n'ayant qu'une idée et qu'un souci, et ne se laissant détourner par aucune affaire de la poursuite de son bonheur.

La veille du jour fixé, il ne quitta pas Marguerite un seul instant et entra presque de plein pied dans la vie de ménage. Il voulut qu'elle déjeunât et diuàt avec lui, qu'elle l'assistât dans les dernières emplettes et les derniers préparatifs, qu'elle en agit, en un mot, comme s'ils étaient mari et femme. La jeune fille semblait heureuse de ces soins; elle s'y prêta avec une bonne grâce évidente; puis le soir, quand les convenances les obligèrent â se séparer, ce fut elle qui mit quelque instance à prolonger la veillée. Enfin le moment des adieux arriva.

— A demain ! dit Ludovic en accompagnant ces mots d'un chaste baiser.

— A demain ! répéta-t-elle.

Rentré chez lui, dans la modeste mansarde qu'il avait voulu occuper jusqu'au dernier moment, Ludovic se jeta sur son lit et essaya de goùler quelque repos. Mais les souvenirs de la journée et les espérances du lendemain l'agitèrent à un point quil ne put fermer l'œil. 11 se leva ; la nuit était déjà avancée. Il ouvrit sa fenôlre et se remit à la place d'où il poursuivait autrefois ses contemplations solitaires et suivait Marguerite dans le cours de ses travaux. C'était un charme pour lui que de remonter le cours des temps et de reprendre ses amours à leur berceau. Qui lui eût dit alors que celle passion, née d'un regard furtif, le conduirait aussi loin, et que sa destinée allait dépendre des hasards d'un voisinage ?

En agissant ainsi, Ludovic cherchait seulement une diversion à son insomnie : il y trouva le sujet d'une inquiétude et

d'une sorte de pressentiment. A l'heure qu'il était, il ne croyait pas que Maru^uerite pût être encore debout. Q^ielie fut sa surprise, lorsqu'à travers les vitres elles rideaux tirés, il aperçut chez elle la lueur d'une lampe! Elle aussi veillait; pourquoi cela? quel motif la tenait sur pied? Était-ce un trouble d'esprit pareil au sien? Obéissait-elle aux mêmes influences et aux mêmes émotions? Il n'osait le croire ni l'espérer. L'œil attaché sur cette clarté douce et voilée, il cherchait à en deviner le sens, à en pénétrer le motif. Parfois une ombre se glissait le long des rideaux, mais si confuse, si peu distincte, qu'il n'aurait pu dire si c'était une illusion ou bien une réalité. D'autres fois, il s'élevait comme un bruit de voix, et Ludovic croyait reconnaître celle de Marguerite.

Il resta ainsi pendant plusieurs heures, enchainé et maîtrisé. Cette lueur persistante blessait son regard et lui semblait de fâcheux augure. Lorsqu'elle s'éteignit enfin aux approches du jour, il se sentit soulagé, et, regagnant son lit, il s'y endormit d'un sommeil profond.

Quand Ludovic s'éveilla, le jour était avancé et le soleil frappait en plein les vitres de sa mansarde.

— Mon Dieu ! s'écria-t-il, comment ai-je pu dormir si longtemps?

Il s'habilla à la hâte, et, rappelant ses souvenirs de la veille, il alla jeter un coup d'œil sur l'appartement de Marguerite. Rien n'y était changé ; les croisées étaient toujours closes et les rideaux tirés.

— Elle repose encore, se dit-il, ne la troublons pas.

Il lui restait quelques heures pour achever ses dernières dispositions. Son père allait arriver; il se rendit à la gare, l'embrassa au sortir du wagon, et l'amena dans son hôtel, où il lui avait fait préparer une chambre. C'était le moment de

prévenir Marf?uerite.Tout était prêt, les voitures attendaient, les lémoins avaient montré de rexacliuide. Acteurs et assistants étaient en liabiis de fête; ils s'empressaient autour de Ludovic et le félicitaient de son bonheur. Il n'était pas jusqu'aux bouquetières qui ne se fussent mises de la partie, suivant les habitudes de celte honorable corporation.

Pendant que ce mouvement avait lieu d'un côté de la rue, de l'autre côté régnaient le même silence et la même immobilité. Comment expliquer cela? Marguerite était donc bien absorbée dans ses apprêts de toilette! Pas un regard, pas un sourire, pas un signe de vie, pas un avis de sa part : c'était à confondre. Rien ne manquait à la cérémonie, si ce n'est la fiancée.

Ludovic ne put se défendre d'un sombre pressentiment; se détachant de la compagnie qui l'entourait, il gravit quatre à quatre l'escalier qui conduisait chez Marguerite. 11 espérait la trouver sur le seuil même, parée de sa pudeur et dissipant ses alarmes par un sourire. Point de doute, c'était une dernière épreuve, un jeu d'enfant, un peu de coquetterie, tout, excepté une trahison. Une trahison? Et pourquoi? Marguerite n'était-elie pas libre? Ne se donnait-elle pas volontairement? La veille encore, un refus eût sufTi, et, au lieu d'un refus, Ludovic avait emporté une promesse. Ainsi pensait-il dans le tumulte de ses impressions.

Cependant, lorsqu'il fut arrivé sur le palier du logement, ses craintes le reprirent, et avec ses craintes une angoisse insurmontable. La porte était fermée, et, en prêtant l'oreille, aucun liruit ne trahissait la présence d'êtres vivants. Était-ce possible? Point de bruit en un pareil moment! quand Theure était arrivée et qu'il fallait partir! Ludovic s'y perdait, et pourtant il n'osait pas accuser Marguerite. Elle se recueillait et priait pour leur bonheur commun, versait sur les siens quelques larmes solitaires et leur adressait un souvenir fervent. Pauvre orpheline! marcher seule en un tel jour! n'y avait-il pas de quoi rouvrir toutes les blessures de son cœur?

Il sonna doucement; c'était l'appel d'un ami, un appel plaintif (?t miséricordieux. Personne n'y répondit. Il redoubla en y mettant un peu plus de vivacité, même silence. La co- U'\e alors s'en mêla, et, de degré en degré, il en vint à agiter la >;(nin>^ii«' :m point de la briser. Ses. fureurs furent vaines

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comme l'avaient été ses ménagements. La porte ne s'ouvrit pas.

Ludovic se sentit défaillir; il serait tombé de sa hauteur s'il n'eût pris un appui sur la rampe de l'escalier. Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles il n'eut la force ni de penser ni d'agir. Le coup était à la fois si imprévu et si terrible! 11 se croyait en proie à une obsession et le jouet d'un fève! Pour le tirer de cet anéantissement, il fallait que des voix confuses s'élevassent de la rue et que son nom y fût mêlé. On l'appelait, on le réclamait; machinalement il descendit.

C'était le concierge qui était aux prises avec ses amis, et répondait tant bien que mal aux questions qui lui étaient adressées.

- Avez-vous vu le fiancé? disait l'un.

— Et la fiancée ! ajoutait l'autre, où est-elle ?

— C'est qu'il est temps de se mettre en route, disait un troisième.

— Mon fils! qu'est devenu mon fils? ajoutait le père, inquiet de ces retards.

Le personnage interpellé ne savait où donner de la tête au milieu de ce déluge d'apostrophes, et se contentait d'y opposer ce flegme superbe qui, chez les concierges, est une grâce d'état. La mêlée était complète, et le tumulte au comble lorsque Ludovic parut.

— Ahl voici le fiancé, dit l'un des assistants, c'est au moins un de retrouvé.

— A la bonne heure! s'écria un autre ; mais la fiancée? Il me semble qu'il n'y a pas de noce sans elle ?

Le père de Ludovic n'avait pas été des derniers à aller audevant de son fils.

— Eh bien! lui dit-il, ta Marguerite?

A la douleur profonde empreinte sur les traits du jeune homme, le vieillard comprit qu'une catastrophe le menaçait.

— Ta Marguerite? répéta-t-il avec une anxiété croissante.

— J'ignore où elle est, mon père.

— Mais elle doit être en haut.

— Qui le sait ?

— Comment, qui le sait? Où veux-tu qu'elle soit? ton bon sens?

— Hélas I mon père, j'ai bien peur qu'il ne résiste pas au coup que je reçois.

Il raconta ce qui venait de lui arriver et comment il avait vainement frappé à la porte de la jeune fille. Ce l'ut alors conjectures sur conjectures. On pressa de nouveau le concierge, qui se renferma plus que jamais dans sa- dignité. A l'entendre, mademoiselle Marguerite devait être chez elle ; il ne l'avait pas vue sortir, et jurait ses grands dieux qu'elle n'aurait pas pu mettre sa vigilance en défaut; il ajoutait qu'il était connu dans le quartier pour faire bonne garde, que la maison était tranquille et citée pour ses mœurs ; enfin, tout le répertoire à l'usage des souverains de la loge," et relevé par un débit qui n'appartient qu'à cette institution.

La pensée d'un accident prévalut alors dans les esprits.

— Si elle s'était trouvée mal? dit un des assistants.

— Si elle allait passer faute de soins ? dit l'autre.

— Peut-être un fourneau mal éteint?

— Ou bien une chute?

— Un malheur est si vite arrivé !

— Quand on vit seul, on est sujet à ces événements.

— Qui le sait? Un suicide !

Ce niot frappa Ludovic comme le son d'un tocsin. A l'instant même, il se souvint de cette mélancolie incurable qui s'était trahie tant de fois, de cette langueur, de cet abattement dont il avait été témoin, et qu'il avait vainement cherché à dissiper. Y aurait-il eu dans ce cœur un combat mystérieux dont cette aventure serait le dénoùment ?

A peine cette pensée se fut-elle emparée de lui, qu'un cri lui échappa.

— 11 faut enfoncer la porte, dit-il.

En même temps, il s'élança vers l'escalier et en franchit les premières marches. Si vraiment il y avait une victime, il fallait se hâter de la sauver ; toute minute de retard pouvait être funeste. Ce fut l'avis de l'assistance, qui répéta d'une voix :

— C'est cela ; enfonçons la porte.

Mais on avait compté sans le concierge et ses scrupules d'état. Ce dignitaire voyait sa responsabilité engagée, et, quelque prompt que ftit Ludovic, il fut plus prompt encore.

— Un instant, dit-il, en se mettant en travers de l'escalier;

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un instant. Il s'agit d'un de mes locataires, et vous êtes ici dans une maison régulièrement tenue. Peste, Messieurs, comme vous y allez! Fnfoncerune porte sans que l'autorité y soit! Pour qui me prenez- vous?

On eut beau faire observer à ce brave honmie qu'il y avait urgence à agir ainsi, il n'en voulut pas démordre.

— Je connais les règlements, dit-il.

— Mais si elle meurt? s'écria une voix.

— Elle fera ce qu'elle voudra, répliqua sentencieusement le concierge; mais les règlements sont là. Allez cheri^her le commissaire.

Ludovic frémissait d'impatience; des délais, des retards, au point où en étaient les choses et an milieu des éblouissements qui l'assiégeaient, impossible. L'image de Marguerite était sous ses yeux; il la voyait mourante, affaissée sur ce fauteuil d'où elle lui avait tant de fois souri, exhalant son dernier souffle, regrettant peut-être la vie, et il eût attendu? il l'eût laissée se débattre sans secours, sans chercher à la sauver, dût-il lui faire ensuite le sacritice de son bonheur et lui rendre une liberté si chèrement acquise? Non, plutôt que de différer d'une minute, d'un moment, il fallait user de violence.

— Laissez donc le passage libre, s'écria-t-il d'une voix impérieuse.

~ Jamais, dit le concierge.

— Eh bien ! nous allons voir.

D'un coup d'épaule, il renversa le martyr du cordon, et d'un bond lui passa sur le corps. En vain celui-ci essaya-l-il de le poursuivre dans sa course, Ludovic avait pour lui la jeunesse et la passion, tout ce qui donne des ailes. D'ailleurs, les témoins de la scène avaient pris fait et cause pour le plus chevaleresque des deux champions, et la responsabilité de l'autre s'effaçait devant un cas de force majeure. Tout ce qu'il put faire, ce fut de masquer sa retraite par une dernière protestation.

— Allez du moins chercher un serrurier, dit-il.

Vain conseil! protestation perdue! Ludovic était arrivé devant la porte fatale et la mesurait de l'œil. Rien n'eût pu lui résister; il se sentait des forces surnaturelles. Au premier choc, les ais volèrent en éclat; au second, le passage fut

libre; il pénétra chez Marguerite par la brèche qu'il venait d'ouvrir.

Quand il se trouva dans la première pièce, involontairement il s'arrêta; le cœur lui battait à Tétouffer, ses jambes semblaient lui refuser leur service; son œil était comme voilé par un nuage qui ne laissait plus les objets distincts. Il se remit pouilant et examina les lieux. Rien n'y était changé ; chaque chose était à sa place. Aucun désordre apparent ne semblait confii-mer ses craintes ; aucun indice ne faisait pressentir une catastrophe. Restait. la chambre de Marguerite; la clef était sur la porte, et la main de Ludovic trembla en y touchant. 11 ouvrit; un peu d'obscurité régnait dans la pièce, les rideaux empêchaient le jour d'y pénétrer largement. Cependant il fut facile à Ludovic de s'assurer qu'aucunç créature vivante ne se trouvait là. Rien n'y manquait pourtant, si ce n'est Marguerite. Tout y gardait l'air d'arrangement qu'elle savait y maintenir, et qui est le luxe des existences modestes. Le lit était fait et garni de sa courte-pointe; près du lit, le Christ et le bénitier avec un rameau de buis. Sur les murs, quelques portraits de famille, ébauchés au crayon, puis la commode en acajou et les chaises de merisier; une petite pendule devant le trumeau et deux vases remplis de fleurs. L'inventaire n'était pas long, et Ludovic l'eut achevé d'un coup d'œil.

Cependant son père et ses témoins étaient accourus sur ses pas, et avaient pénétré dans l'appartement par l'issue qu'il avait frayée ; le concierge venait après eux, afin de constater les dégâts et mettre sa responsabilité à couvert. Puis les curieux et les voisins s'y mêlèrent, si bien que le polit logement fut bientôt rempli de monde. Alors la perquisition devint générale, on regarda sous les lits, on fouilla [(iusles recoins. Marguerite n'y était pas; Marguerite avait disparu; le concierge n'osait en croire ses yeux:

— Je ne l'ai pourtant pas vue sortir, s'écriait-il en prenant tous les saints à témoin.

— Vous veri ez qu'elle aura passé par les gouttières, dit un mauvais plaisant.

Ludovic était anéanti; à l'effervescence du premier moment avait succédé un accablement profond. 11 s'éiait jeté sur une chaise el se renfermait dans un silence obstiné. Au

coup qui le frappait se joi{?nait la honte d'un scandale public. En vain son père essayait-il de le consoler et de l'arracher à celte triste scène.

— Partons Jui disait-il. Que faisons-nous ici?

— Non, réi)ondit le jeune homme avec une obstination farouche ; je lattends.

Puis, cédant à l'excès de sa douleur el éclatant en sanglots :

— Marguerite ! s'écria-t-il.

Sa main, retombant au hasard, rencontra la table à ouvrage de la jeune fille. Une broderie à demi achevée la couvrait en partie; mais, sur l'un des coins, se trouvait un bout de papier à peine visible. Ce fut là-dessas que se posèrent les doigts de Ludovic ; il tressaillit à ce contact.

— Ah! mon Dieu! dit-il, qu'est-ce que ceci?

11 s'empara de ce papier; c'était un billet fraîchement écrit, un billet de Marguerite. Ludovic comprit.

— Voilà ma sentence, ajouta-t-il.

A deux ou trois reprises il essaya de lire; impossible : ses yeux s'y refusaient; il n'apercevait que des caractères confus. Enfin il rappela son courage et lut ce qui suit :

« Ludovic, je pars, et il m'est impossible de vous en avouer le motif. Je ne pouvais être à vous sans parjure, et j'ai mieux aimé vous fuir que vous tromper.

« Ne cherchez pas à me rejoindre, ni à en savoir plus que je ne vous en dis. C'est la dernière grâce que je demande à une affection que j'ai trop méconnue et qui méritait d'être mieux payée do retour.

« Adieu, oubliez-moi et plaignez-moi.

a Marguerite. »

Ce fut cà grand'peine que Ludovic parvint au bout de sa lecture; quand il l'eut achevée, ses forces le trahirent. Tant d'assauts coup sur coup, un si cruel réveil après un si beau rêve, un si amer désappointement quand il touchait au bonheur, n'y avait-il pas là de quoi terrasser l'âme la plus forte ? 11 ne sentit et ne vit plus rien; sa vue se voila; son pouls cessa de battre; il tomba entre les bras de son père comme si la foudre l'eût frappé.

On s'empressa autour de lui; on essaya de le ranimer; la crise était trop violente pour céder aux premiers soins ; il fallut le transporter chez lui dans un état d'anéantissement voisin de la mort.

Ludovic était un de ces hommes chez qui la passion, peu expansive, n'en est pour cela ni moins durable ni moins profonde. Il avait aimé Marguerite autant qu'il pouvait aimer; il avait réuni en elle toutes ses espérances et toutes ses affections.

Aussi le coup fut-il rude, et pendant plusieurs semaines son état fut presque désespéré. A la suite de sa léthargie, la fièvre s'empara de lui et résista à tous les traitements. Dans le cours de ses accès, il n'avait qu'un nom sur les lèvres, comme il n'avait qu'une pensée dans le cœur. Il appelait Marguerite, il demandait à voir Marguerite, tantôt d'une voix suppliante, tantôt avec l'accent de la colère.

— Qu'on me la rende I Je la veux! s'écriait-il. Elle est à moi ; elle est mon bien !

Son père essayait de le calmer, et n'y parvenait pas toujours ; que peut la voix de la raison contre les délires du cerveau? Tant que son fils fut en danger, le vieillard ne songea pas à le quitter. Il fallait que Ludovic eût près de lui un visage ami et qu'il ne fût pas abandonné à des soins mercenaires. Son désespoir était si grand que, même après sa cure, il avait besoin de se rattacher à la vie par les douces consolations de la famille, les seules qui ne trompent jamais.

Le mal céda enlin; mais il en resta un peu d'affaiblissement dans les facultés. Si plein d'ardeur au début, le jeune avocat semblait envisager désormais sa carrière avec une sorte d'impatience et de dégoût. 11 se prenait à lui attribuer une portion des douloureux mécomptes qu'il venait d'essuyer; il se disait que, muins assidu au travail, moins do-

miné par le désir de réussir, il eût vu plus clair dans ses affaires de cœur et conjuré peut-être leur triste issue; il se reprochait ses qualités comme d'autres se reprochent leurs défauts et découvrait trop tard où peut conduire l'excès d'un bon sentiment.

Comme on l'imagine, sa pensée était invariablement tendue du même côté. Marguerite l'occupait toujours ; il ne pouvait chasser cette image, ni se distraire de ce souvenir. Qu'était-elle devenue? Comment, et pour qui Tavait-elle ainsi trompé? Là-dessus, il ne s'abusait pas; la haine est si clairvoyante ! Il rappelait alors à sa mémoire les deux ou trois circonstances qui jadis l'avaient vaguement frappé, mais qui, aujourd'hui, prenaient à ses yeux une signification claire jusqu'à l'évidence. Point de doute; c'était lui. Lui? Qui aurait pu le croire? Entre Marguerite et cet homme, que pouvait-il y avoir de commun? Elle si naïve et si pure, lui si raffiné et si corrompu ! Elle qui avait été élevée dans l'exercice des plus pieuses vertus, par d'honnôtes gens et près d'honnêtes gens, lui qui ne cachait pas ses vices et en faisait parade à l'occasion ! Plus il sondait cet abime et moins il en trouvait le fond. Une enfant aussi chaste, victime d'une séduction aussi vulgaire ! Parfois il se prenait à en douter et rejetait sur des causes inconnues le souibre et funeste événement.

Cependant, à force d'instances, son père obtint du jeune homme qu'il retournât à son étude et se remit à ses travaux. Ce ne fut ni sans efforts, ni sans intermittences ; le feu sacré n'y était plus ; l'activité manquait d'aliment et de but. Cette procédure, à laquelle auparavant il prenait tant d'intérêt et attachait tant de prix, n'était plus désormais qu'une œuvre ingrate, stérile, et dont rien ne compensait l'ennui. Il ne la voyait plus à travers le prisme d'un prochain étabnssement; il la prenait pour ce qu'elle est, dégagée des illusions que lui avaient prêtées son amour et sa jeunesse.

Dans les quelques lignes d'adieux que Marguerite lui avait adressées, se trouvait une prière à laquelle Ludovic se fût fait un scrupule de ne pas déférer. Elle demandait l'oubli et l'abstention de toute recherche : il obéit. Il fit plus : afin d'éloigner jusqu'à la pensée d'une infraction, il quitta le petit hôtel dans lequel il avait jusqu'alors vécu, et alla se loger

230 CE qu'on peut voir dans rJNE BUE.

dans un autro quartier. Il combaitait ainsi, par tous les moyens en son pouvoir, la puissance de regrets et de souvenirs persistants. 11 voulait se guérir et y employait tous les moyens propres à amener cette cure.

Quelques semaines s'écoulèrent ainsi avec une amélioration apparente, et qui, aux yeux de ceux qui l'entouraient, devait se maintenir et se consolider. Quand il parut plus calme et plus résigné à son sort, son père le quitta et reprit le chemin de sa maison qu'il avait longtemps négligée. Ludovic ne fut pas des derniers à l'y encourager par les efforts, qu'il faisait pour se vaincre.

— Bien, mon iils, te voilà sauvé ! lui dit le vieillard au moment des adieux.

— Oui, mon père, répondit Ludovic avec un sourire mélancolique; bien sauvé, et grâce à vous. Soyez-en bénil

Ils se séparèrent, et le jeune homme resta seul avec sa plaie encore saignante dans le cœur. S'il souriait, c'était comme le Spartiate.

Four Ludovic, il n'y avait point de distractions qui pussent balancer l'influence à laquelle il était soumis. Paris en offre pourtant de bien puissantes, surtout à la jeunesse. Nulle part la vie extérieure n'a plus de séductions et n'étale des spectacles plus variés. Ludovic aurait pu en jouir ; les moyens ne lui manquaient pas:. son travail était largement rémunéré; sa bourse était bien garnie. Il avait trouvé ce que peut désirer un homme de son âge : la faculté de se suffire et la perspective d'aller plus haut.

Et pourtant, rien ne le tentait ni ne pouvait le détourner de sa douleur. Dans ses heures libres, ce n'était ni les théâtres, ni les promenades publiques qui l'attiraient; il n'allait pas où va la foule. De préférence il choisissait les endroits les plus ccarlés, quelquefois même l'un de ces bois discrets dont

CE qu'on peut voir bans tne rue. 231

Paris est entouré et qui lai forment une espèce do ceinture. On ne le voyait ni à Versailles, ni à Saint-Cloud, ni à Saint- Germain, sur aucun des points consacrés parla vogue; mais il allait tantôt à Aulnay, tantôt à Verrières, ou bien sur les hauteurs de Siint-Prix, partout où il espérait trouver un peu d'ombre et de solitude.

Un jour, un dimanche, il avait quitté la ville de fort bonne heure et gagné à pied la portion des bois de Meudon qui s'étend de Clamartà Chaville. C'était par une belle matinée d'été, et Ludovic avait formé le projet de ne rentrer k Paris qu'après le soleil couché. 11 devait parcourir les bois et aller de site en site jusqu'à ce que la faim Tobligeàt à se rabattre sur une maison des gardes, où il trouverait l'omelette de rigueur et le lapin sauté, qui est le plat fondamental de ces sortes d'établissements.

Le hasard, qui entre pour beaucoup dans la marche des choses humaines, le conduisit du côté des étangs de Villebon. Rien de plus frais ni de plus riant que le sentier dans lequel il était engagé. Des fleurs sauvages en tapissaient les berges et tranchaient, par leurs couleurs variées, sur le fond verdoyant du sol. Sous les voûtes des arbres voletaient des pinsons et chantaient des fauvettes. L'ombre était si touffue que les rayons du soleil, alors dans leur énergie, s'y ou- .vraient avec peine un chemin et n'-étaient manifestes qne par quelques points lumineux.

Ludovic s'en allait rêveur dans ces sentiers solitaires. Tantôt il faisait une halte et s'asseyait au pied d'un arbre avec -la mousse pour tapis, tantôt il s'engageait sous les futaies et cueillail çà et là quelques fleurs qu'il liait avec des liges flexibles. Ce qu'il en faisait était purement machinal; son esprit n'était pas là et retournait vers un passé dont rien ne pouvait effacer les traces. Il se figurait que Marguerite était à ses côtés, qu'elle prenait son bras pour appui et ne le quittait que pour aller faire sa petite récolte. Eussent-ils été heureux à s'égarer ainsi, à fouler ces b(^aux gazons que la nature déploie sous les pas de ceux qui l'aiment, et qu'elle renouvelle avec une si incessante libéralité! Que ce ciel, cette verdure, ces eaux tranquilles, ces plantes agrestes, eussent été beaux à deux! Comme il en eùl joui alors, lu qui les contemplait d'un regard morne et désespéré I H xCé-

232 CE qu'on peut voir bans une rue.

tait pas jusqu'au chant des oiseaux dont chaque note ne fCit comme un écho de sa propre plainte.

En cheminant ainsi, Ludovic arriva sur un point de la forêt où les sillons que la hache y a ouverts viennent se réunir comme dans un confluent commun. Déjà il avait pu, de loin et dans la perspective, s'assurer que ce carrefour était le siège d'un mouvement fort actif; des voitures, des charrettes s'y succédaient, mêlées à de nombreux piétons. C'étaient ou des citadins venus comme lui pour respirer un air plus libre, ou des gens de la campagne se rendant à des travaux urgents. Tout indiquait une grande voie de communication, ménagée à travers ces masses d'arbres, dans un but d'agrément ou d'utilité. Les bois qui environnent Paris en sont tous pourvus ; on les prendrait pour de vastes parcs, tant les percées y sont multipliées et distribuées avec symétrie.

A l'aspect de cette route, le premier mouvement de Ludovic fut de s'en éloigner et de se jeter dans les taillis. Il n'était pas venu à Meudon pour y chercher du monde et ne se sen- ' tait bien qu'à l'écart des importuns. Déjà il luttait de son mieux contre les plantes sarmenteuses et faisait plier jusqu'à terre les jeunes baliveaux qui se rencontraient sur son chemin, lorsque tout à coup il tressaillit et s'arrêta. Un cri perçant venait de frapper l'air, un cri de terreur et de détresse. En toute circonstance, Ludovic eût obéi à cet appel; il était humain et prompt à se dévouer; mais ici un motif plus puissaut l'attirait : dans cette voix éplorée, il avait cru reconnailre une voix familière à son oreille. Qu'on juge de l'élan de Ludovic : brisant tout sous ses pieds et se frayant une issue de vive force, il courut vers le bruit.

C'était du côté de la grande route, et il fallut quelques minutes au jeune homme avant d'arriver à un point découvert. Là, d'un regard il vit et comprit tout. Un boghey, emporté par un cheval fougueux, fuyait à toute vitesse vers les étangs de Villehon. Deux peisonnes le montaient, une femme et un homme. L'homme pesait de toute la puissance de son poignet sur les rênes du chcvcil, de manière à lui faire sentir le mors; la femme se cramponnait au frêle équipage et poussait des cris déchirants. Déjà le harnais avait cédé et le boghey, bondissant d'ornière en ornière, menaçait de voler en éclats. Encore n'était-ce là que le moindre péril : dans sa course

désordonnée, le cheval tirait droit vers les étangs et semblait au moment de s'y abîmer avec les personnes qu'il portait.

Ludovic demeura anéanti : la femme en danger de périr était Marguerite ; l'homme était Melchior. Ils avaient passé devant lui comme la foudre et sans qu'il eût le temps de les secourir; c'étaient bien eux, il les avait bien reconnus ; c'étaient eux qui couraient vers les étangs à la merci d'une bête furieuse et allaient y être engloutis.

Tl faut rendre cette justice à Ludovic, qu'aucun mauvais sentiment ne s'éleva dans son cœur à la vue de cette scène. L'affection y fut plus forte que le désir de la vengeance. Par un mouvement irrésistible, il se jeta sur les traces du boghey, et courut à perdre haleine à sa poursuite.

— Arrêtez 1 criait-il, arrêtez!

11 espérait attirer ainsi sur la route quelques bûcherons dont la présence eût suffi pour détourner et mater le cheval. Personne ne parut, et Ludovic, même en s'essoufflant, perdait du terrain au lieu d'en gagner. A chaque instant le boghey s'éloignait de lui et se rapprochait de l'endroit fatal.

Il y eut là, pour le jeune homme, une de ces minutes qui valent des siècles et suffisent pour blanchir les cheveux. A sa rencontre avec les étangs, la route formait un détour, et tout dépendait de la manière dont le cheval se comporterait, arrivé là. S'il ne déviait pas de sa ligne, la catastrophe était imminente; s'il cédait à la rêne et inclinait à point, elle pouvait être différée, conjurée même en cas de secours. Ainsi calcula Ludovic ; en même temps, il tenait l'œil fixé sur ce tournant et s'y dirigeait de toute la vitesse de sa course. Jamais son cerveau n'avait éprouvé pareille secousse : retrouver inopinément Marguerite, et la retrouver au milieu de risques pareils, était une épreuve que la tête la plus ferme n'eût pas supportée sans ébranlement.

L'instant critique était arrivé , le boghey touchait aux étangs, et, aux allures du cheval, il était facile de voir qu'entre lui et son conducteur il s'établissait une lutte décisive. Si la bête était entêtée, l'homme était vigoureux. Enfin l'animal céda au mors, et la voiture se déroba dans les sinuosités de la route ; mais elle rebondit si violemment, que Ludovic s'imagina qu'elle avait volé en éclats et poussa un cri désespéré.

231 CE OT 'on peut VOIU DANS UNE RUE.

Ce ne fut qu'une angoisse de quelques secondes : arrivé sur la berge des étangs, il vit que le boghey les contournait et s'engageait dans l'avenue qui conduit à ViruHay. La marche, quoique iirégulière, s'était améliorée, et le., emportements du cheval s'étaient un peu calmés.

Que pouvait faire Ludovic? Il n'avait ni la volonté, ni la force de suivre à la course un animal fougueux. D'ailleurs, à quoi bon? Marguerite était perdue pour lui, irrévocablement perdue. Ce qu'il soupçonnait avant celte rencontre, 1} venait d'en acquérir la preuve. C'était bien à Melchior qu'on l'avait sacrifié. Il se fit, à cette pensée, un salutaire retour dans l'esprit du jeune homme. Marguerite perdit l'auréole sous laquelle il avait coutume de la voir; elle descendit au rang des créatures déchues. Pendant quelques minutes encore, il suivit de Tœil cet attelage qui emportait sa dernière illusion; el quand il l'eut perdue de vue dans les profondeurs du bois :

— Pauvre femme, s'écria-t-il, que je la plains!

Puis il regagna Paris, sinon plus satisfait, du moins plus résigné.

A partir de ce jour, Ludovic reprit goût aux affaires et retrouva le feu de ses débuts. Ce fut un tout autre homme. De nouveau il eut le désir de réussir, de marquer parmi ses confrères, de donner quelque éclat à son nom. D'où venait ce changement? Était-ce simplement une rupture avec le passé, ou bien s'y mêiait-il un sentiment de vengeance? Un peu de tout cela; mais au fond Marguerite était, dans ce retour, pour beaucoup plus que Ludovic ne le supposait. Il espérait évideipment la faire repentir d'indignes préférences, l'amener à des regrets et lui rendre plus sensibles les torts qu'elle avait eus.

Les résultats ne trompèrent point son attente; il eut bientôt regagné le temps perdu et assuré son succès. L'ordre des

CjE qu'on pett voir dans une rue. 235

avocats vit en lui un sujet destiné à lui faire honneur, et si sa jeunesse lui interdisait d'aspirer encore aux distinctions que réleetion confère, il était d'avance désigné comme un de ceux qui devaient y arriver dans un avenir prochain.

Quand la fortune sourit à un homme, il est rare qu'elle le fusse à demi ; elle épuise sur lui ses faveurs. Il parvint alors à Ludovic, de bien des côtés, des propositions d'établissement faites pour tenter son orgueil ou son ambition. Il était, il est vrai, dans toutes les conditions qui rendent une alliance convenalile : jeune, capable, bien (ait de sa personne, de bonne éducation et de bonnes mœurs. Aussi y mit-on de l'insistance. Celui de tous qui se montra le plus pressant fut Tavoué qui lui avait ouvert la carrière, et qui depuis lors lui confiait exclusivement les travaux les plus délicats et les mieux rétribués de son élude. Par mille détours ingénieux, il fit entendre à Ludovic qu'il n'était pas éloigné de songer à lui comme à un gendre et à un successeur.

Pourquoi Ludovic n'accepîa-t-il pas ses offres? Pourquoi s'obstina-t-il à les écarter doucement, sans bruit, sans jactance et en témoignant combien il en était honoré? C'était le secret de son cœur : sa réponse était invariablement la même et des plus simples que l'on put voir. Il disait qu'il se croyait trop jeune pour se mettre en ménage et qu'il y songerait plus tard. ijJais, derrière ce prétexte, il y avait une autre cause plus sérieuse et plus réelle que Ludovic n'eût avouée à personne et qu'il ne s'avouait pas à lui-même : c'était la pensée de iMarguerite, le souvenir de Marguerite, le regret de iMargueriie. Si effacée qu'elle parût, cette image occupait encore une place que personne ne pouvait lui ravir ni lui disputer. Non pas que Ludovic conservât le moindre espoir; non, tout était lini entre eux, il le comprenait, il consentait à effacer de sa vie cette page douloureuse; mais, par une contradiction singulière, plus il se résignait là-dessus, moins il se sentait de goût pour un engagement nouveau. Le cœur humain a de ces problèmes.

Ludovic d'ailleurs se fiait au temps comme au meilleur des médecins; il attendait de lui le complément de cette cure diflQcile. Encore quelques mois, quelques années, et cette aventure de sa jeunesse ne serait plus qu'un de ces mauvais songes qui se dissipent au réveil. Jusque-là, il ne voulait

pas aliéner sa liberté : pour lui, le mariage était ce qu'est la mer pour le naufragé de la veille, un épouvantail. Avant de s'y risquer de nouveau, il fallait que le souvenir de son premier naufrage fût un peu elfacé.

Les choses en restèrent donc là, et aucune de ces propositions n'aboutit; Ludovic semblait décidé à chercher la paix dans l'oubli, lorsqu'un événement singulier le rejeta dans le tourbillon d'où il venait de sortir à grand'peine.

Un jour qu'il était dans son cabinet, occupé à un travail urgent, on vint le prévenir que quelqu'un demandait à lui parler. C'était une visite assez inopportune; mais Ludovic n'avait pas, ne pouvait pas avoir encore la prétention de faire morfondre les gens dans son antichambre, ni de fermer sa porte sur un caprice, comme c'est d'usage chez les hommes en crédit; il donna audience sur-le-champ à la personne annoncée. Elle entra, et le jeune avocat ne vit pas d'abord à qui il avait affaire. La physionomie ne lui était pas inconnue; mais ce qui jetait du trouble dans ses souvenirs, c'était un habit noir, emprunté à quelque étalage de fripier, et un gilet à bouquets dont les proportions dépassaient de beaucoup celles de l'habit. Là-dessous, d'ailleurs, l'homme paraissait un peu gêné : évidemment il ne s'ajustait ainsi que dans les grandes circonstances et pour se donner des airs plus imposants. Le complément de la toilette consistait en un chapeau dont les tons roux trahissaient la date, un col en crinoline presque arrogant dans sa raideur, et des culottes d'une nuance douteuse tombant sur des tiges de bottes cirées à l'œuf.

Le maintien de l'homme était à la hauteur d'un si bel ensemble; il entra dans le cabinet avec un aplomb évident et une confiance que signalait la pesanteur de ses pas ; son talon ébranlait le parquet, ses coudes heurtaient les tables et les étagères. 11 était comme chez lui.

— Quel est donc cet original , se demanda Ludovic, et que peut-il me vouloir?

L'inconnu venait de s'arrêter devant lui sans préambule, et était occupé à toute autre chose qu'à lui fournir des explications. 11 cherchait dans les profondeurs de son habit un paquet dont le développement des poches rendait l'extraction difficile. Enfin il vint à bout de cette opération, et un soupir, exhalé de ses poumons, témoigna le prix qu'il y attachait et

les efforts qu'elle lui avait coûtés. Muni de son dépôt, il sembla plus à l'aise et recouvra l'usage de la parole :

— Monsieur Ludovic? dit-il.

— C'est moi, répondit l'avocat.

— Je le sais bien, reprit l'inconnu, ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous vois.

— Ah !

— Comment, monsieur Ludovic, vous ne me reconnaissez pas?

Le jeune homme l'examina mieux; malheureusement il fit porter cet examen sur des objets qui étaient de nature à l'induire en erreur, et, quelque attention qu'il y mît, il ne parvint à reconnaître ni ces bottes, ni ce chapeau, ni cet habit, ni ce gilet. Et pourtant, sans qu'aucun nom arrivât à ses lèvres, il avait la conscience d'avoir aperçu ce visage quelque part. Où? il l'ignorait. Quand? il ne s'en souvenait pas davantage.

Intrigué, il alla droit au but :

— Votre nom? dit-il.

— Mon nom? Serait-ce donc vrai que vous ne me remettez pas, monsieur Ludovic?

— 11 faut le croire.

— Comment! après nous être tant vus autrefois? Est-ce possible?

— Ah çà! mais, qui donc ètes-vous?

— Moi! qui voulez-vous que je sois, monsieur Ludovic? toujours le même : un homme ne change pas de peau comme le serpent.

— Mais encore?

— Eh bien 1 quoi? Le concierge de là-bas, de la maison que vous savez.

— Ah! mon Dieu! s'écria Ludovic.

— Vous y êtes à présent, dit stoïquement l'inconnu; ça n'est pas malheureux. Mais j'opine à dire que vous y avez mis le temps.

Ludovic changea à l'instant de visage et de ton; c'était comme une révélation qui venait de se faire; il avait reconnu l'ancien concierge de Marguerite, celui qui s'était montré si jaloux de ses droits et si plein de majesté le jour de la disparition de la jeune fille.

238 CE OO'ON PEUT VOIK DAxNS UNE RUE.

— Que puis-je faire pour vous? dit-il au concierge. Qu'y a-t-il? Parlez.

Ces questions pressantes ne parvinrent pas à tirer cet homme du flegme qui lui était habituel ; il se croyait en outre, à raison de son habit noir, astreint ce jour-là à plus de formes, et ce ne fut pas sans s'être recueilli un moment qu'il se décida à fournir une réponse.

— Il y a que je viens do sa part, dit-il.

— De sa part? répondit Ludovic étonné, de la pari de qui?

— De sa part, à elle.

— Elle! s'écria Ludovic, elle? qui, elle?

— Vous le savez bien. Vous y veniez assez souvent autrefois.

Ludovic comprit eniin, et un frémissement involontaire agita ses membres.

— Elle est donc encore chez vous? dit-il au concierge, donnant ù sa voix un accent plus voilé et plus mystérieux.

— Elle n'en a jamais quitté, répondit cet homme avec la pureté de langage qui est inhérente à la profession.

— Vrai?

— Aussi vrai que ses quittances m'ont passé p:ir les mains.

— Au même étage?

— Au môme étage, trois cents francs et le sou pour livre. Chaque mot de cet homme résonnait dans le cœur de Ludovic comme le timbre résonne sur l'airain.

— El puis? dit-il en s'eiïorçanl de maîtriser son émotion.

— El puis, reprit le concierge sans rien perdre de sa majesté, voii i.

(^es mots étaient suivis d'un geste apprupiié. Il pré- entait aussi noblement que possible le paquet dont il était jjorteur.

— Est-ce tout? ajouta Ludovic.

— Absolument loui! dit le concierge. J'avais promis, sur mon huiiueur, de remettre l'objet en vos mains. 11 y est : je suis en lègle.

Ludovic eut beau insister, il ne put rien tirer de plus d'un homme pt-nélré du sentiment de sa dignité et attachant à sa mission une importance au moins égale à celle qu'attribuent à leurs paroles des diplomates réunis autour d'un tapis vei1.

XXHl

Quand Ludovic se retrouva seul et en présence de cet envoi mystérieux, le cœur lui battit comme autrefois. Ce passé, qu'il croyait oublié , reparut avec ses souvenirs charmants ou douloureux. Un envoi de Marguerite! Pourquoi? dans quel sentiment? dans quel but? que pouvait-il s'échanger désormais entre elle et lui, si ce n'est de pénibles récriminations? Il s'y perdait. Le paquet était sous ses yeux, sur sa table, et il n'osait y toucher, tant il avait peur d'y découvrir un nouveau sujet de souffrance. Enfin il se décida à briser l'enveloppe : sous un second cachet, et soigneusement plié, était un manuscrit. Ludovic y jeta les yeux; c'était de la main de Marguerite. Un nuage obscurcit sa vue ; il crut qu'il allait défaillir, et ce ne fut pas sans effort qu'il parvint à se remettre et à lire ce qui suit :

« Ludovic, il est un moment dans la vie où Ton a besoin de pardon ; j'en suis arrivée à ce moment. Je vous ai offensé, jai eu envers vous des torts bien graves et que j'ai cruellement expiés. Voulez-vous que je vous dise aujourd'hui quel rôle la fatalité a joué en tout cela ? Ce n'est point une justification que j'entreprends ; c'est une explication et un examen de conscience. Vous verrez bientôt à quel point mes aveux sont désintéressés, et que je n'en attends pas autre chose qu'un bon sentiment de votre part. Il me reste, grâce à ciel, assez de fierté dans le cœur pour porter seule le poids de mes hontes, et à aucun prix je ne voudrais en rejeter la moindre part sur autrui. C'est donc librement et sans arrièrepensée que je vais vous parler.

« Dieu me garde de vous faire le moindre reproche, Ludovic; je ^n'ai que moi à accuser. Et pourtant laissez-moi vous dire que vous ne m'avez pas comprise. C'est ma faute, j'aurais dû me montrer telle que j'étais. De ce que vous me voyiez assidue à ma besogne, tranquille en apparence et ne songeant à rien, si ce n'est à mes chiffons, vous avez dû croire que chez moi toute imagination était morte, et que j'étais par-dessus tout une fille sensée, méthodique, plus ca^

MO CE qu'on peut voir ItANS UNE RUE.

pable de calcul que d'élan, positive, tranchons le mot. Voilà l'opinion que vous avez dû vous former et qui a réglé votre conduite.

« Vous m'aimiez ; comment pourrais-je en douter après toutes les preuves que j'en ai eues? Je vous aimais aussi, et plus je me reporte au début de noire liaison, plus je sens que cette affection était sincère. Nous étions alors dans les meilleures conditions du monde pour faire ce que l'on nomme un mariage assorti. S'il avait eu lieu, j'y eusse acquiescé de toute mon âme, et une fois liée, j'aurais été une gardienne fidèle de votie honneur. Malheureusement, ce que le cœur jugeait si opportun, la raison le regarda comme prématuré : le calcul s'en mêla et les empêchements survinrent. Il vous parut imprudent d'entrer en ménage à l'aventure, et sans vous être assuré des moyens de le faire marcher. Rien de plus sage, et il était naturel de croire que je m'associerais à ces plans. En effet, je m'y associais, et avec beaucoup de bonne foi , je vous l'assure. Malheureusement il se fit alors en moi, presque à mon insu, une révolution qui vous fut fatale, ou plutôt fatale à tous les deux.

« Parfois, Ludovic, dans mes heures de solitude, et vous savez si elles se prolongeaient, je me prenais à réfléchir sur notre amour, sur vous, sur ce que vous m'aviez dit pendant le cours de nos entrevues. Il faut tout vous avouer, puisque j'en suis à une confession complète : de loin en loin, j'avais lu quelques romans; libre comme je l'étais, qui aurait pu me préserver de ces lectures ? Eh bien ! dans aucun de ces romans je n'avais trouvé d'amour aussi calme que le vôtre, aussi patient, aussi résigné. Partout où Ton dépeignait ce sentiment, c'était avec des couleurs ardentes et un caractère fougueux. Les héros du genre brisaient les obstacles, ne tenaient pas compte des difficultés, et, par un rapprochement involontaire, il me semblait que, comparé à eux, vous étiez bien sensé, bien avisé, bien dépourvu d'imagination. Ne m'en veuillez pas trop , j'élais petite lille alors ; je n'avais pas acquis à mes dépens celte expérience qui coûte si cher et qui arrive trop tard pour le salut des gens.

« Ce fut ainsi, Ludovic, que vos qualités même tournèrent contre vous. Enfant que j'élais ! Je ne voyais pas alors tout ce qu'il y avait d'affection réelle sous cette prévoyance pous-

CE qu'on peut VUIll DANS UNE RUE. ^24"!

sée à l'excès ! Je ne voyais pas ce que j'ai vu depuis, ce que j'ai regretté après l'avoir perdu, les trésors de tendresse et de dévouement que renferme voire cœur, et dont je me suis montrée si indigne. Je ne voyais pas, dans cette ardeur même que vous apportiez à vos travaux, le sens secret que vous y attachiez, le désir de me rendre et de me voir heureuse. Vous me le disiez bien parfois ; vous me le faisiez bien comprendre avec une délicatesse que je n'ai pas suffisamment appréciée, mais les chimères dont ma tète était remplie ne me permettaient pas d'obéir à des impressions saines et vraies. J'étais le jouet de fantaisies que je n'eusse pas osé vous avouer, mais dans lesquelles j'aurais voulu vous voir entrer. Je vous aurais désiré plus conforme aux personnages imaginaires dont mon cerveau était rempli, plus ardent, plus impétueux, plus disposé aux aventures, tel enfin qu'on représente les hommes aux grands sentiments et aux grandes passions.

« Comment navez-vous pas compris, Ludovic, le travail qui se faisait dans mon esprit? Comment ne m'avez-vous pas alors sauvée de moi-même? J'étais pure encore; mon cœur vous appartenait ; il n'y avait d'atteint que mon imagination, et il eût été facile de la guérir. Quelques mots de vous, et la cure se fût accomplie. Mais vous étiez alors dans le feu de vos études et ne voyiez plus votre pauvre Marguerite qu'à travers les soucis et les prestiges d'un examen prochain. Vous ne pouviez la deviner ni la secourir dans ses défaillances. Ah ! qu'un aveu eût été bon alors! Qu'une explication franche eût été salutaire pour tous deux! Que de tortures elle m'eût épargnées, et à vous aussi, Ludovic ! Bien des fois je fus sur le point de l'amener, de vous raconter mes combats, mçs doutes, l'état de mon cœur, les visions dont mon cerveau était obsédé ; mais, au moment d'aborder ce sujet, je sentais ma langue comme paralysée. Ktait-ce bien à une jeune fille den venir à un pareil entretien ? N'était-elle pas astreinte à plus de réserve? Je me taisais donc et cachais mon embarras sous une froideur affectée. De là, dans nos relations, une gêne et un malaise qui ne pouvaient que s'accroître, et qu'une circonstance funeste vint porter à leur dernier degré.

« Ici, Ludovic, je m'adresse à votre compassion et im-

plore votre inJalgence. Jusqu'alors point de faute réelle; rien qui ne put être réparé par un mot dit à temps. Maintenant tout va s'aggraver, et, d'inconséquence en inconséquence, je me laisserai entraîner à des torts irréparables.

« Vous devinez, Ludovic, de quoi et de qui je veux parler; ce qu'il me reste à vous apprendre, ,c'est la manière dont j'ai été entraînée.

« Vous savez quel était Thomme logé dans le même hôtel que vous et y occupant l'étage inférieur. Aujourd'hui que mes yeux sont dessillés, je le juge avec plus de sévérité que vous ne le jugez vous-même, et le méprise plus que vous ne pouvez le mépriser. Mais quand j'eus, pour la première fois, l'occasion de le voir, j'étais folle et rieuse comme le sont les enfants, et ne savais pas encore où conduit un premier faux pas.

« Longtemps je n'avais pas pris garde à Melchior, quoiqu'il fût un très-ancien commensal de l'hôiel et qu'il eût essayé d'attirer mon attention de toutes les manières. Je le regardais conmie une sorte d'original, très-hardi, très-content de iui-mème, beau garçon d'ailleurs, et fait pour plaire aux femmes équivoques dont il était entouré. Voici encore un triste aveu, Ludovic, mais je ne suis plus en mesure de vous rien cacher. La première fois que j'arrêtai mon regard sur ce ménage de garçon, ce fat pour y épier ce qui se passait entre lui et ses favorites. La curiosité est si bien dans nos instincts , à nous autres femmes, que nous y cédons, même au prix de quelques risques. Je m'étais donc placée à la fenêtre, de manière à être témoin de ces scènes qui n'avaient, comme vous pensez, rien d'éditiant. J'étais a l'abri de mes rideaux et croyais n'èire pas vue. Or le hasard fit que Melchior m'aperçut, et c'en fut assez pour amener un coup de théâtre. Il ouvrit brusquement sa croisée, montra son

hnste en plein, et, tournant les yeux de mon côté, de manière à ce que je ne pusse me méprendre ni sur le geste, ni sur l'iniention, il m'envoya un baiser à travers l'espace et au milieu des rires de son sérail.

« Je me dérobai à l'instant à ces insolences, et, mourant do lionte, je me jetai dans un fauteuil. Une pareille leçon eût dû me sufiQre; elle donnait la mesure de l'homme et me diclaii la conduite qu'il fallait tenir avec lui. Plus de curiosité déplacée ni de démarche imprudente; mais de la réserve et une sorte d'interdit rigoureusement maintenu.

« Pendant quelques jours il en fat ainsi, ou, du moins, me lius-je à l'abri des surprises. Mais, par une contradiction singulière, plus je me disais que ces spectacles étaient à fuir, plus je nie sentais attirée vers eux. Même aujourd'hui que la réflexion m'éclaire, c'est à peine si je me rends compte des molifs qui me faisaient agir ainsi. Faut-il croire qu'il y a dans le mal on ne saurait dire quel attrait dont il est difficile de se défendre? La réputation de Melchior était faite dans le quartier; pas une voix qui variât là-dessus. Il passait pour un mauvais sujet et s'en faisait gloire, portait ses vices à front découvert, et cherchait le scandale comme d'autres l'évitent. On citait de lui des esclandres, des aventures, et quand on se mettait à compter ses victimes, le chapelet en éîait long.

« Je savais tout cela, Ludovic, et plus j'en apprenais làdessus, plus je me croyais à l'abri d'une séduction aussi banale. Si enfant que je fusse, je raisonnais. Qu'était-ce, après tout, que ce Melchior? un coureur d'estaminet, un débauché, un fainéant; quelques aivantages naturels, mais point de qualités solides, rien de ce qui honore et assure la vie. Ainsi pensais-je, et c'était trop que d'y penser. J'eusse été mieux gardée par l'ouhli que par cette obstination à m'occuper de de lui, même pour le voir en mal et pour mieux m'en défendre.

<. M'en défendre, et pourquoi cela? Cet homme que je jugeais si dépravé était donc dangereux pour mon repos? j'avais à prendre des précautions contre lui? Hélas! oui, Ludovic, je rougis en l'avouant et déteste ma faiblesse. Oui, le péril commençait, presque à mon insu. Oui, cet homme, si décrié pour ses mœurs, si notoirement vicieux, cet homme

HW CE qu'on peut voir dans un t; rue.

qui m'avait fait l'insulte d'un hommage public, occupait obstinément ma pensée. J'avais beau l'en chasser, il y rentrait par quelque voie. Tantôt c'était un propos tenu sur lui, tantôt une rencontre dans la rue, parfois le bruit qui se faisait dans son logement, envahi par des créatures perdues.

« C'est vers ce temps que vous songeâtes à moi et que notre maison vous fut ouverte. J'en bénis le ciel et m'attachai à vous sincèrement. Mon imagination avait besoin d'un aliment, et vous arriviez à propos pour la détourner d'une pente fâcheuse. De l'imagination , me direz-vous, à quoi bon? N'avais-je pas assez de mes charges de chaque jour? d'une besogne ingrate et imposée par la nécessité, de la surveillance qu'exigeait l'état de ma grand'mère, enfin des soins d'un ménage qui reposait sur moi ? Au milieu de ces embarras et de ces soucis, l'imagination n'était-elle pas de trop, et ne valait-il pas mieux la mettre sous la remise? Oui, Ludovic, l'imagination était de trop, et pourtant la mienne ne me laissait point de trêve. Plaignez une pauvre fille qui n'a pas su en maîtriser les écarts ni tenir ses sentiments au niveau de sa fortune. J'ai voulu courir les espaces, et j'en reviens blessée à en mourir. Plaignez-moi, vous dis-je.

« Votre présence fut pour moi d'un effet salutaire, et un instant toute autre pensée s'effaça de mon esprit. Si je songeais encore, et de loin en loin, à Melchior, c'était pour le confondre par un rapprochement. Quel contraste entre vous deux î Autant sa réputation de mauvais sujet était bien éta~ blie, autant la vôtre, comme garçon rangé, était de notoriété publique ! On n'eût pu choisir d'exemples plus frappants, 1 un à imiter, l'autre à éviter. Vous l'emportiez alors dvans la balance, Ludovic, et de beaucoup ! Comment se fait-il que l'équilibre ait été modifié à votre préjudice, et que plus tard j'aie penché de l'autre côté? C'est ma destinée qui l'a voulu.

« Je me souviens que les mauvaises impressions commencèrent du jour où j'aperçus Melchior chez vous, où je fus de nouveau en butte à ses œillades obstinées. Je m'en piquai au lieu d'en hausser les épaules, comme le méritaient ses airs impertinents. 11 me sembla que la conduite de cet homme était d'une souveraine inconvenance. Pourquoi compromettre ainsi une jeune lillc, qui ne répondait à ses

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avances que par la réserve la plus absolue et le dédain le plus formel? Que sip:nifiait cette persécution sans motif et sans objet? 11 me semblait, en y réfléchissant, que la société n'offre pas aux femmes , sous ce rapport, les garanties qu'elles seraient en droit de désirer. Là où elles sont impuissantes à se faire elles-mêmes justice, il faudrait que quelqu'un intervînt. Quand il y a un homme dans la maison, il s'en charge ; mais nous n'étions que deux femmes, Tune infirme, l'autre bien jeune, et n'avions pour défense que notre propre faiblesse. Melchior en abusait, et j'en étais révoltée.

« Quelquefois il m'arriva de songer à vous et d'y songer comme à notre champion. Je voulais vous confier le détail de ces petites scènes et me concerter avec vous sur les moyens de m'en délivrer. Plût à Dieu que je Teusse fait! Peut-être qu'une explication eût suffi à ce moment et que les choses n'auraient pas eu d'autres suites. Ce qui m'en empêcha, ce fut la crainte d'amener entre Melchior et vous une querelle sérieuse et peut-être un duel. Je me dis qu'au fond le grief était trop futile pour nous exposer, vous à une chance pareille, moi à un éclat public. J'espérais que, de guerre lasse, notre homme se résignerait à laisser une jeune fille, ignorante de tout mal, vivre comme elle Tavait fait jusqu'alors, dans la solitude et dans la paix.

« Tout cela n'avait qu'un tort, celui de rendre à Melchior une trop grande place dans mes pensées, si grande, que j'y songeais plus qu'à vous. C'était pour le détester, il est vrai, c'était pour le charger de toutes les imprécations que la langue pouvait me fournir, mais je n'en étais pas moins enchaînée à ma haine autant que j'aurais pu l'être à une affection. — Voyons comment il se comportera aujourd'hui ! me disais-je eu me levant. Sera-t-il aussi hardi qu'hier? Le grossier, l'impudent, ajoutai-je pour marquer l'impression que ses procédés faisaient sur moi; puis, la curiosité s'en mêlant, je l'épiais sans en être vue, me préoccupais de ce qu'il faisait, de la compagnie qu'il recevait, entin de mille circonstances auxquelles, moins montée, je serais restée étrangère.

« Il se passa un jour sous mes yeux, et probablement à l'insu des acteurs, une scène qui aurait dû me servir, quoi qu'il arrivât, de préservatif contre les séductions de cet

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homme. Il avait une femme chez lui, et au ton de l'entretien qui s'élevait de plus en plus, il était facile de comprendre que les interlocuteurs n'en étaient pas sur le pied de paix, et réglaient un conipte tant soit peu orageux. Je me blottis contre la vitre, alin de mieux entendre et de mieux voir. Un instant je crus que j'en serais pour mes frais et que ce tableau d'intérieur échapperait à mes regards. Melchior, en garçon prévoyant et qui ne veut rien avoir à démêler avec la police, vint feimer la croisée au moment où l'affaire s'échaulTait. 11 oublia sans doute qu'en plongeant par-dessus ses rideaux, une partie de son logement était encore distincte pour moi. Ce fut alors que se passa un incident que je n'oublierai de ma vie. Melchior détacha du mur une cravache qui devait être son dernier argument et son grand moyen de persuasion; puis, ainsi armé, il frappa à deux ou trois reprises la malheureuse qui se débattait sous sa main. J'entendis un premier cri et ne pus supporter plus longtemps ce spectacle. L'indignation m'étouffait ; et si j'avais été un homme, j'aurais à l'instant même envoyé un cartel à ce brutal.

« Pendant que je faisais, dans mon existence, une place si grande à de semblables émotions, vous étiez dominé tout entier par le désir de sortir victorieux de vos derniers examens. Ce fut un tort réciproque, Ludovic ; à la différence que votre tort est de ceux qui s'avouent et portent avec eux leur excuse, tandis que le mien est de ceux que l'on cache et que rien ne peut justifier. Évidemment, puisque nous étions destinés l'un à l'autre, je devais tout vous dire, tout vous confier, les extravagances de cet homme, ses poursuites obstinées, les petites découvertes que je faisais dans son intérieur, les répugnances qu'il m'inspirait, le désir que j'avais d'être délivrée de ses obsessions. Oui, je le répète, j'aurais dû tout dire, même au prix de quelques risques pour vous. D'ailleurs, celte confidence eût enlevé aux choses une bonne partie de leur gravité. Nous aurions pu, d'un commun accord, ne pas prendre ce fat au sérieux, et couper court par le lidicuh.'à des prétentions qui n'avaient ni but ni prétexte-

« Les choses ont suivi une autre marche; la fatalité l'emporiaii. Voulez-yous que je vous dise tout ce que j'en pense? tmre vous et moi il a toujours régné, j'ignore pourquoi, un

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obstacle à des épanchements complets. Ce n'était pas la différence des âges; sous ce rapport, rien de mieux assorti que nous. Était-ce des nuances dans les caractères? Je le crois plutôt. Vous avez, Ludovic, une maturité précoce qui, plus d'une fois, a enchaîné sur mes lèvres l'expression de mes sentiments et a jeté quelque embarras dans nos rapports. Vous avez, en outre, si je vous ai bien compris, une manière positive d'envisager la vie qui, à votre insu, s'étend jusqu'aux: affaires du cœiu- et leur enlève une partie de leur charme. Vous ai-je mal jugé? Est-ce bien ainsi que vous êtes? Je n'oserais dire ni oui, ni non; je n'en suis plus ni à accuser autrui, ni à me défendre. Cette période de ma vie s'est écroulée pour ainsi dire dans la péi^iode qui a succédé, et rien ne sert de remuer des ruines. Si je vous en parle, Ludovic, si je cherche, moi si coupable et si désespérée, à atténuer mes torts et vos légitimes griefs, ce n'est pas pour appeler sur ma tête un intérêt dont je ne suis plus digne, mais pour vous expliquer comment et dans quelles conditions a eu lieu cette déchéance qui, pour être insaisissable à ses débuts, n'en a pas marché pour cela ni moins fatalement, ni moins rapidement. »

Ludovic parcourait ces feuillets sous l'empire d'une émotion toujours croissante. Quelque douloureux que fût Je passé, il goûtait un plaisir amer à le voir évoquer devant lui (î'était sa propre destinée dont il obtenait enfin le dernier mot il poursuivit sa lecture.

« J'en arrive, Ludovic, à la partie délicate de ma confidence, et, dussé-je achever de me perdre dans votre esprit, je serai sincère jusqu'au bout.

" Il vous souvient du jour où le diplôme tant souhaité couronna vos longs efforts. Depuis plus d'un mois il n'était pas question d'autre chose entre nous-. Notre avenir, notre

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amour paraissaient en dépendre. Il faut tout vous dire ; ça n'était pas sans dépit que je vous voyais attacher à ce triomphe un intérêt aussi exchisif. Il me semi3lait que j'avais à en souffrir et que j'en étais un peu négligée.

« La veille du jour où vous parûtes devant la Faculté, nous passâmes la soirée ensemble, et j'ai encore présents à la mémoire les détails de notre entrelien. Votre esprit n'était plus avec moi ; il appartenait déjà aux professeurs qui, le lendemain, devaient le soumettre à une décisive épreuve. Vous viviez chez les Romains, dans la compagnie de leurs jurisconsultes et des savants qui les ont commentés. En vain essayai'-je de vous railler; votre préoccupation resta la plus forte et je m'en piquai. Depuis lors j'y ai réfléchi et suis revenue à de meilleurs sentiments. J'ai compris tout ce qui se passait dans votre âme. De IMssue de ces examens dépendaient non-seulement Taccès d'une carrière, mais les chances de notre établissement. Tout cela ne faisait qu'un, formait partie liée, et au fond il s'agissait autant de moi que de vous.

« Ce fut sur ce malentendu que nous nous séparâmes. Au moment des adieux, vous eûtes pourtant un bon mouvement et dont je vous sus gré. Voici vos paroles; elles sont restées dans ma mémoire comme un dernier écho de nos jours heureux : « Marguerite, me dites-vous, je vous quitte pour aller me préparer au combat. Voici le huitième mois que je passe sur mes livres; je ne veux marcher que cuirassé de tout point. Ayons bon espoir ; le destin ne trahit que ceux qui s'abandonnent, et plus d'un Taccuse qui devrait s'accuser d'abord. Adieu donc, mais pas pour longtemps. Demain, quelle que soit l'issue de l'épreuve, et elle sera favorable, je l'espère, vous serez la première à l'apprendre. Nous nous réjouirons ou nous nous consolerons en commun. Ce jour-là je vous appartiendrai, moi qui, jusqu'ici, n'ai appartenu qu'à mes études. » Je vous l'avoue, Ludovic, j'avais besoin de ces bonnes paroles; elles pénétraient mon cœur et en chassaient mes préventions. — Merci, vous dis-je et soyez exact.— La recommandation est inutile, Marguerite.— A demain donc, Ludovic. — A demain.

« Voilà les derniers mots échangés, et vous verrez bientôt dans quel intérêt je les rappelle. Faut-il vous dire comment

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se passa la journée suivante? Ce fut la journée fatale, et il n'est pas de minute, de seconde, dont je ne me souvienne avec une inexorable précision. J'abrège pourtant. A quoi bon agiter ces cendres? Il n'est au pouvoir de personne d'effacer une ligne du livre du passé, et ce que j'omettrai, voire mémoire vous le rappellera.

« J'avais calculé, d'après vos propres renseignements, l'heure à laquelle vous paraîtriez devant vos juges. Une preuve que j'étais bien à vous, Ludovic, et que vous étiez pour moi la pensée dominante, c'est que j'éprouvai, durant toute la matinée, les émotions que vous deviez subir. Autant que l'imagination peut suppléer aux réalités, je me figurais la grande salle où l'épreuve devait avoir lieu, l'amphithéâtre où siégeaient les professeurs en robes noires, puis les candidats aspirant aux honneurs de î'examen, enfin l'auditoire composé d'oisifs ou d'étudiants, pour qui ce spectacle est une préparation. Je vous voyais au milieu de tout ce monde, je vous y suivais, et, à un moment donné, il se fit en moi un tressaillement dont je ne pouvais m'expliquer la cause. C'est sans doute que votre nom venait d'être appelé et que vous entriez en scène.

« Le ciel m'est témoin que, dans le cours de cette journée, je n'eus pas une émotion qui ne vînt de là et j'en éprouvai de bien vives. Dès que l'heure eut sonné où je pus espérer de vous voir, j'allai m'établir à ma croisée, de manière à embrasser le plus d'espace possible et à vous distinguer au loin, quand vous déboucheriez dans notre rue. Mon cœur allait audevant de vous, et c'est à grand'peine que je maîtrisais mou impatience. Il me semblait qu'à chaque instant vous alliez paraître et m'apporter la nouvelle de votre succès.

M Jugez de mon désappointement, Ludovic, lorsque je vis les heures se succéder sans vous ramener près de moi. Dans cette attente infructueuse, j'épuisai tous les motifs d'excuse admissibles en votre faveur. Je crus d'abord qu'appelé un des derniers, votre examen s'était prolongé outre mesure, et que les résultats n'en seraient que plus brillants. Puis, à mesure que la journée s'avançait et rendait votre retard plus inexplicable, je m'abandonnai à mille conjectures sombres et passai du dépit à l'inquiétude, sans pouvoir m'en défendre ni trouver le moindre prétexte pour me rassurer. Je crai-

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priais qu'en présence de vos juges, le rœiir ne vous eût failli et qu'une indisposition n'eût été la suite de cette crise .morale.

« Celte préoccupation devint si vive, que, plus d'une fois, dans la journée, j'envoyai aux informations près des maîtres de votre hôtel, demandant si on vous avait vu, ou si l'on avait de vos nouvelles. Invariablement j'eus la même réponse : personne ne vous avait vu, on ne savait où vous étiez, on ne vous attendait pas d'ailleurs avant le soir. Pendant ces allées et venues, le temps s'écoulait et augmentait mes troubles.

« Enfin, après de longues heures passées ainsi, et quand ,1a nuit (ommença à se faire, il me sembla vous reconnaître au moment où vous touchiez aux portes de Fhôtel. Vous reconnaître, est-ce bien le mot? Qui vous aurait reconnu dans cet état? Vous étiez si difïérent de vous-même. Et pourtant je ne m'y trompais pas; malgré vos allures, malgré la compagnie où vous étiez, je me dis : C'est lui. Quelqu invraisemblable que cela paraisse, c'est lui. Que lui est-il donc arrivé? bon Dieu!

« Comme vous le pensez, je ne perdis rien (Je ce qui se fit, ce soir-là, dans votre mansarde. Je vous vis rentrer avec votre compagnon ; j'assistai à la scène qui eut lieu entre vous. Les paroles n'arrivaient pas jusqu'à moi; mais, aux gestes, aux mouvements, je devinais, à ne pouvoir m'y méprendre, de quoi il était question. J'assistais à vos efforts, hélas! impuissants. J'en éprouvais une irritation sourde, et, au lieu de vous plaindre, je vous accusais. Celle journée, passée dans l'attente, m'avait fort mal disposée; il me semblait impossible que tout sang-froid vous eût abandonné et qu'il ne vous restât pas la force de monter jusque chez moi, ne fût-ce que pour dissiper mes alarmes. Pourquoi différiezvous donc ? Que signifiait ce jeu cruel ? Si près l'un de l'autre, qui pouvait vous retenir? Ma tête s'y perdait. Je voyais làdedans un odieux manque de parole, un abandon volontaire et prémédité. Même il y eut un moment où, vaincue par la douleur, je cessai de regarder ce qui se passait chez vous et me jetai dans un fauteuil, où je versai d'abondantes larmes. Je doutai de vous, de votre amour, de votre parole, de vos serments. Je me dis que j'avais eu tort de vous regarder

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comme une exception parmi le commun dos hommes, ei que vous étiez ce qu'ils sont tous, perfides et trompeurs à l'occasion.

«Quand je relevai la tête, l'obscurité la plus complèle s'était faite dans votre logeiiieui, et une lueur d'espoir traversa mon esprit. Point de doute ; vous alliez venir, vous alliez paraiue. Nulle puissance humaine ne m'eût contrainte à croire que vous passeriez la journée sans me voir et sans tenir la promesse que vous m'aviez faite. Vous étiez donc en chemin; j'en étais convaincue comme d'un article de foi. En effet, la sonnette retentit; quelqu'un était là. —Ah! enfin, m'écriai-j8 , le voici ; Dieu soit loué ! Je courus vers la porte et ouvris.

« C'était Melchior.

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