LES ARTISTES NOMADES ET L’ART POPULAIRE
Di is ignolis!
Depuis qu’on étudie l’art dans ses manifestations extérieures, on a refait mille fois le même article sur Raphaël et Mozart, Shakspeare et Molière. Ceux qui sont descendus jusqu’à Charles Poney, le maçon, ou Savinien Lapointe, le cordonnier, ont cru faire une grande concession à l’esprit de démocratie littéraire : on dirait que la critique a peur de se salir les pieds , en quittant les hautes régions où elle pèse dans ses balances, comme le Minos antique, les destinées des pâles écrivains. C’est une grande dame qui ne veut pas gâter son cothurne sur le sol plébéien des carrefours. Elle aime à trôner avec des airs de duchesse , l’éventail à la main, en jugeant, comme Célimène, ses bons amis de cour, les vicomtes et les marquis de
la littérature. Madame a les nerfs délicats; elle adore l’étiquette; elle est fort prude et fort timide, même quand elle se croit bien hardie, et scs plus longs voyages sont presque toujours des voyages autour d'un salon, parfois autour d’un boudoir, tout au plus à travers les quartiers élégants où l’aristocratie peut se hasarder sans rougir.
Je voudrais bien persuader ù messieurs les critiques qu’ils auraient grand tort de faire les dédaigneux et les exclusifs. Quand ils se seront perdus , durant dix colonnes , dans les nuages de l’esthétique , cette science douteuse que chacun fait à son image, ou bien quand ils auront analysé en détail quelque nouvelle création de M. Clairville et de M. Dennery, je ne vois pas trop que cola importe beaucoup aux progrès de la civilisation moderne. Pourquoi, du moins, les semaines de chômage forcé, quand l’esprit français a fait relâche, ce qui lui arrive, quelquefois , hélas! comme il arrive nu divin Homère de s’endormir par moments, au lieu de remplir leurs feuilletons de bagatelles sonores, ainsi que l’apôtre les appelle; au lieu d’étendre dans le \ide les toiles peintes à neuf de leurs fantaisies du jour ou de leur érudition de la veille, ne. pas tenter une excursion en dehors de ce cercle de Popilius où ils se sont renfermés, et entreprendre quelque voyage aventureux à la découverte de l’art, ce Juif errant qui marche toujours; qui s’asseyait hier dans un théâtre de marbre, et qui gîtera ce soir dans une baraque de toile; qui, au sortir d’une Académie, va tendre la main à un farceur debout sur son trône banal, ou à un charlatan couvert de la casaque d’ Arlequin?
Rien de moins étroit et de moins exclusif que l’art : c’est un esprit qui souffle partout où il veut, et qui
DANS I. K S «I ES DE PARIS. :i
ne craint pas de s’aventurer dans ces domaines ténébreux où , par un injuste et maladroit scrupule , on hésite souvent à le suivre. Il y a toute une classe d’artistes qui parfois n’osent pas se douter eux-mêmes de ce qu’ils valent, race vagabonde qu’on rencontre sur les places publiques , sur les ponts , au coin des rues, dans les cafés et les restaurants populaires, famille royale délaissée dans son abaissement, qui voudra bien se contenter d’un Dangeau, en attendant qu’elle ait trouvé son Homère.
Et qui nous adonné le droit de faire les dédaigneux avec ces pauvres oiseaux de passage de la bohème des arts, avec ces saltimbanques, comme on les nomme? Que savons-nous si ce dédain ne serait point un blasphème, et si nous n’écraserions pas un chêne dans son germe, en croyant n’écraser qu’un gland? Combien d’artistes glorieux, dont la postérité saura éternellement les noms , ont coriimeneé ainsi ! D’ailleurs dans leur obscurité même , ces hommes ne vivent-ils pas, aussi bien que nous, de la pensée et de la parole, de la musique et de la poésie? Ils les comprennent h' leur manière, sans doute : ce sont de hardis fantaisistes, d’infatigables novateurs, qui avaient fait dans le peuple des révolutions musicales et littéraires, bien avant Berlioz et Victor Hugo. Nul ne sait mieux qu’eux se mettre en communion d’idées, de sentiments et de langage avec la foule ; comme nous , c’est le public qu’ils prennent pour juge et pour rémunérateur de leurs travaux. Il est vrai qu’ils agissent en plein soleil, et qu’ils battent de la grosse caisse devant eux, n’ayant pas le moyen de payer des réclames : c’est beaucoup , j’en conviens ; mais est-ce assez pour justifier notre délicatesse?
Saltimbanques! Eh! vraiment, qui de nous ne l’a
CE Ql’OX VOIT
etc, qui ne l’esl encore plus ou moins? Qui n’a paradé sur des tréteaux? qui n’a gonflé son langage d’orgueilleuses cl naïves hyperboles? qui n’a tâché, par mille efforts surhumains, d’arrêter un moment les regards capricieux d’un public insouciant et blasé? qui n’a ri et chanté, le désespoir au cœur? qui n’a mis du fard sur ses joues et sur son style? En est-il un parmi nous qui puisse se vanter d’avoir un théâtre aussi vaste, u"n auditoire aussi varié, et qu’il passionne avec autant d’énergie? Si l’on s’obstinait à noter les dissemblances , je crois qu’elles ne seraient pas toutes à notre avantage, et il faudrait bien avouer peut-être que ces musiciens de carrefours, ces orateurs , ces poêles des rues , des gargotes et des cafés borgnes , sont souvent de véritables artistes , dont l’indigence est moins prétentieuse, l’inspiration plus originale et plus convaincue, et qui ont l’indépendance de plus avec l’ambition de moins. Mais pourquoi ne se drapent-ils pas, en gueux de bonnes maisons, dans leurs manteaux troués? Pourquoi ne se posent-ils point en héritiers directs de Chatterton , tendant la main à la manière de ces mendiants espagnols qui demandent l’aumône d’un maravédis de l’air dont un sultan parle à scs eunuques? 11 n’en faudrait souvent pas plus pour qu’on les sacrât artistes par acclamation.
Je veux vous présenter aujourd’hui ces héros inconnus de la musique et de la littérature populaires. Je puis en parler sciemment, sinon dignement, car je les ai vus de près; j’ai suivi leurs séances avec la curieuse avidité d’un adepte, et rarement je m’eu suis repenti. Le lecteur peut être certain qu’il m’est arrivé plus souvent de faire cercle autour d’un chanteur des rues , que de prendre une stalle à l’Opéra : cela coûte moins cher, et c’est quelquefois aussi amusant.
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