‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 2 sur 46 · CHAPITRE PRKMIKR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRKMIKR

MISICIEXS AMBULANT S.

Je me souviens qu’étant fort jeune, j’avais remarqué flans une petite ville de province, aux processions de la Fête-Dieu, un tambour vraiment fanatique, qui, pendant la marche, tourmentait son instrument sonore avec une prestesse et une dextérité incroyables, faisant des tours de mains et des mouvements de bras passionnés, remuant la tête, fermant les yeux, contournant la bouche avec acharnement. Evidemment la peau d’âne transportait cet homme. Une fois la caisse suspendue à sa ceinture, il ne se possédait plus, et il allait, il allait, s'enivrant de son propre bruit, jusqu’à ce que la canne du tambour-maître donnât le signal redouté du repos. Mais) alors même la baguette semblait frémir et frétiller encore sous sa main, et à la manière dont il balançait son corps, en agitant ses doigts vigoureux, comme s’ils eussent été dévorés par une fourmilière, il était clair qu’il brillait de recommencer de plus belle.

Fallait-il s’arrêter un moment, rien de plus curieux (jue de le voir marquer la mesure à l’aide de ses longues jambes qu’il levait en cadence d’une façon frénétique et démesurée.

Ce soldat avait fortement frappé ma jeune imagination'. J’observais chacun de ses mouvements d’un re'fard curieux et grave; et depuis lors, toutes les fois qu’il battait la retraite, j’accourais m’attacher à son épine dorsale, et le suivais en mesure par toute la ville, sans mol dire, ébahi, radieux et triomphant.

CE Qli ON VOIT

("est le premier artiste que je connus : j’en ai gardé une considération profonde pour le tambour; mais que je l’ai rarement vu remué jusque dans ses entrailles avec une telle puissance!

Depuis, il m’a été donné d’admirer bien des merveilles musicales : j’ai entendu Lislz et Godcfroid, Allard et Yieuxtemps : j’ai rencontré aux abords du Château-d’Eau et sur le pont des Arts des artistes passionnés qui donnaient une âme même à l'orgue de Barbarie. J’ai vu, sur la place de la Bastille, des hommes montés sur une chaise , avec un habit rouge et une perruque d’étoupes , et dont la voix vibrante rendait le voyou même respectueux et attentif. Mais rien n’a pu me faire oublier le jeu magistral do ce troupier, qui est resté debout dans mes souvenirs, comme le tambour fantastique de la ballade allemande.

Que de types pareils on rencontrerait, si on savait les chercher où ils se trouvent! Que d’hommes à qui il n’a manqué peut-être, pour devenir des artistes en Tenom , que de pouvoir s’acheter une paire de bottes, comme le Marcas de Balzac, et de n’avoir pas contracté l’habitude de se nourrir de sabres! La destinée de chacun de nous tient ù si peu de chose ! Bilboquet n’avait-il pas en lui l’étoffe d’un homme de génie? Mais, avec un paillasse qui fait au besoin les sauvages, avec une Atala qui avale des cailloux devant la société, et surtout avec un carrick vert de cette - forme et de ce volume, le moyen de ne pas continuer jusqu’à la fin de sa vie à exciter l’admiration de tous les maires de Meaux de l’univer^!

Telles étaient les profondes réflexions qui m’absorbaient l’un de ces jours derniers, pendant une promenade solitaire sur la place des Écoles , quand je

me vis arrêté par une foule compacte , du centre de laquelle sortait une voix aigre et grotesque semblable au son d’une chanterelle enrouée ou d’une guitare mauresque. En m’approchant, je vis que tout ce monde faisait cercle autour de deux musiciens des rues.

L’un, le (jracmo, déguisait le Beau Nicolas avec toutes sortes de contorsions ridicules, faisant le gros dos et la bouche en cœur, arrondissant la jambe, plongeant les deux moins dans ses goussets et secouant ses breloques. Le malheureux abusait du prétexte de la couleur locale pour porter un costume que le crochpl d’un chiffonnier aurait frémi de ramasser au coin d’une borne : il était coiffé d’une ruine informe qu’il appelait fastueusement son chapeau; une guenille déteinte lui servait de cravate, et il se carrait sous un habit gris, qu'on eût dit taillé dans une toile d’emballage par quelque chiffonnier fashionablo. Son gilet faisait des efforts inouïs, mais infructueux, pour rejoindre un pantalon à carreaux, qui lui-même, malgré la condescendance des bretelles, ne pouvait parvenir à atteindre jusqu’à ses chevilles. Avec cette parure, il avait un air fut des plus réjouissants; il paradait, se rengorgeait, se mirait dans les yeux de l’auditoire, en homme sàr de lui et de son public, et poussait la suffisance jusqu'à s'interrompre au milieu d’un vers, pour apostropher un gamin, ou lancer un coup de pied à quelque chien mélancoliquement accroupi sur son derrière.

L’autre, jeune homme à face pâle et souffreteuse, à mine humble et craintive, accompagnait ce grimacier sur son violon.

Quand il eut fini , le comique se reposa , et son compagnon, d’un air qui semblait demander gréer.

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entonna une grande romance sentimentale. On l’écoulait ; on était presque ému : aussi le chantre du Beau Nicolas, visiblement jaloux de ce triomphe, se mitil bientôt en devoir de détourner à son profit l’attention du public. 11 commença par faire le moulinet avec sa canne, la jeta en l’air pour la rattraper dans ■ le creux de sa main , la porta en équilibre sur son nez, un nez brutal et insolemment bourgeonné, aplatit son chapeau entre ses genoux et le pétrit entre ses doigts pour en faire admirer la souplesse, puis en coifta brusquement un petit garçon qui se prit à pleurer, ce qui fit beaucoup rire l’auditoire.

Athéniens, après deux mille ans vous ôtes toujours les mômes !

Cependant l’autre ne s’était pas arrêté , seulement il avait l’air plus humble et plus craintif encore. 11 chantait avec âme sa romance que personne n’entendait plus, tandis que le comique, portant l’effronterie jusqu’à parodier sa pose et ses coups d’archet, coupait chaque mot d’une grimace ou d’un lazzi. Le malheureux n’eût pas môme été digne de servir de pitre à son compagnon ; et pourtant il était le maître, et je suis sûr qu’il se faisait la part du lion dans les maigres bénéfices de la commune entreprise. Le premier jouait devant lui le rôle du muet qui courbe la tête à la moindre parole du pacha. Qui donc l’empêchait de briser son violon sur le dos de ce drôle? Quel pacte incompréhensible et mystérieux unissait ces deux ôtres? O lYilhelni Hoffmann, que n’étais-lu avec moi l’autre jour sur la place des Écoles !

Le peuple est essentiellement mélomane : ce n’est pas lui qui se laisserait bouclier les oreilles en passant devant les sirènes. Toute portière, si revêche et si hargneuse qu’elle soit, a pour le moins un accordéon

I) A \ S LES HUES DE PAHIS

" précieusement transmis par héritage, et conservé comme le palladium de la loge; tout concierge de bonne maison a un piano pour sa fille , élève distinguée du Conservatoire ; nombre d’ouvriers se délassent de leurs fatigues en jouant de la clarinette ou du flageolet pendant des heures entières. Aussi, il faut voir quel cercle immense s’arrondit d’ordinaire autour du moindre chanteur : c’est une foule bariolée où la blouse grise coudoie la redingote marron, où l’uniforme militaire serre de près le tablier blanc des nourrices et des cuisinières. Il y a là des gourmets musicaux, des dilettanti experts et enthousiastes, parmi lesquels brillent au premier rang les troupiers. Ceux-là , le cahier de^omanecs à la main , se tiennent près de l’artiste, comme un bataillon sacré, et l’accompagnent à demi-voix, en battant la mesure avec leurs tètes. Ils forment la loge infernale de cet Opéra en plein vent. Ce sont les favoris du chanteur, qui , par une faveur enviée du gamin, leur adresse souvent la parole dans les cntr’actes, et les traite avec le plus profond respect. Parfois meme il annonce qu’à la demande d’un amateur il va recommencer les Oiseaux du prisonnier, la Jlose des champs ou la Blanche Marguerite ; car il est à remarquer que la romance sentimentale et poitrinaire réussit encore mieux près du peuple que la chanson comique, recherchée de préférence par les étudiants et les commis voyageurs, gent gausseuse et grivoise, aimant à rire, aimant à boire : ce sont eux surtout qui se montrent friands du Sire de Framboisy et du Docteur Isambard.

11 n’est pas rare de voir ces artistes faire ressortir eux-mémes, avec le sentiment de l’art le plus exquis, les beautés des vers ou de la musique qu’ils chantent. Il faut entendre les allocutions brûlantes qu’ils

DigitiZ’

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adressent à la foule , pendant que , derrière eux , l’orque infatigable poursuit sa ritournelle. Quel style fleuri! quelles périodes académiques! Ce serait il rendre jaloux M. Joseph Prudhomme lui -même , si la jalousie pouvait approcher d’un si beau caractère :

« J’engage les connaisseurs à prêter une .attention particulière à ce morceau; ils me diront s’ils en ont souvent entendu de pareils! C’est le chef-d’œuvre de M. Xadaud, un de nos bons auteurs, Messieurs, et non. pas de ces fripiers de chansons , comme il y en a treize é la douzaine. Je ne vous vends pas de mauvais refrains de gargotes , moi , connue il y a malheureusement trop de mes confrères qui le font : c’est ce qui déshonore le métier auprès des amateurs éclairés. On est artiste, ou on ne l’est pas : je ne ■connais que ça. Moi, Messieurs, j’ai chanté sur nos théâtres des boulevards et dans nos premiers cafésconcerts ; et si je descends sur la place publique, c’est pour faire connaître i\ tout le monde les chansons que je vends. »

Et on écoute religieusement, et on est convaincu, et il se trouve qu’en définitive il ne s’en lire pas plus mal que tel entrepreneur de romances comiques, applaudi dans les représentations extraordinaires.

Le cercle prend son artiste aii sérieux; il rit de scs bons mots, il s’émeut avec lui; c’est son Roger et son Baroilhet, son l'galde et sa Sontag; il lui crierait volontiers : Bravo ! ou brava! comme les beaux des premières loges. Mais l’artiste ambulant est philosophe : il confiait à fond la vanité des gloires du monde, et préfère franchement un gros sou à un applaudissement stérile. J’ai vu un jeune soldat , dans un élan d’enthousiasme, s’élancer chez le marchand

de vin, entre deux couplets, et en rapporter un grand verre de surcsncs qu’il présenta sans ostentation au chanteur. Celui-ci le but d’un seul trait, avec reconnaissance sans doute , mais en homme qui a conscience de son mérite et se sent digne du dévouement qu’il inspire. 11 ne s’arrêta pas û des rcmerciments vulgaires; seulement sa voix, retrempée par ce puissant tonique, eut des indexions plus harmonieuses et des vibrations plus sonores. La générosité de ce pauvre Jean-Jean, qui venait de sacrifier trois ou quatre jours de paye au plaisir de témoigner son admiration à un artiste, me toucha infiniment, je l’avoue. Quel est celui, parmi nos artistes des quatre Opéras, qui peut se vanter d’avoir jamais recueilli un applaudissement aussi vrai et aussi chaleureux?

Mais le peuple a ses favoris qu’il connaît, ses instruments qu’il affectionne. Il faut pour l’attirer une certaine mise en'scène, un homme à la voix vigoureuse, un orgue avec sa prestance imposante et sa forte mélodie. Qu’une pauvre femme vienne seule chanter dans les rues, et ee sera merveille si la foule ne passe pas indifférente. L’an dernier, j’en ai rencontré une trois jours de suite aux environs du Palais-Royal ; elle était grande, maigre et dolente : elle avait l’air de son ombre. La malheureuse avait mis à ses pieds, *

sur le pavé, deux chandelles qui projetaient sur sa face un jour pâle et vacillant, et elle chantait, en s’aidant d’une mauvaise guitare, une chanson triste et moVne comme elle. Les chandelles, tourmentées par le vent , se consumaient sous ses yeux avec une rapidité prodigieuse, et personne ne s’arrêtait en passant. Elle avait beau donner à sa voix des accents plaintifs et désespérés; on eût dit quelle avait la

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CE QE'OX VOIT

peste, tant on semblait la fuir avec obstination. A dix pas de là , un marchand de pâte à faire couper les rasoirs avait amasse autour de sa table un cercle épais de badauds, .l’essayai plusieurs fois, par pitié, de m’arrêter près d’elle pour y jeter les fondements d’un auditoire; mais bientôt l’isolement me faisait peur, et je m’en allais, presque honteux.

Au bout de trois jours, je ne la revis plus. Ou estelle allée? A la Morgue peut-être !

Celte histoire rappelle à mon souvenir une autre pauvre femme qui, presque tous les soirs, vient se poster à l’extrémité du pont des Saints-Pères, du côté du Louvre. Le dos tourné vers la Seine, enveloppée tout entière d’un grand cliille qui la protège à peine contre le froid, elle et son enfant endormi sur son sein , elle répète en grelottant , pendant de longues heures , je ne sais quelle romance plaintive et lugubre, toujours la même. Il est impossible de n’être pas frappé de la voix doucement caverneuse de cette femme, de tout ce qu’il y a de pénible et de douloureux dans ces accords, dont la monotonie même n’est pas sans un charme étrange. On dirait une statue de la misère résignée, aux formes grêles et immobiles, rêvant tout haut à ce lamentable poëme de la faim cl de la maladie.

Pauvre femme! que de fois peut-être il lui a fallu endormir son enfant avec une chanson, faute d’un morceau de pain ! car de tous ces hommes qui passent , et qui donneraient volontiers cinq francs pour entendre une chanteuse à roulades , combien en est-il qui se soient arrêtés pour lui mettre un sou dans la main?

Si cruel toutefois que soit cet isolement , je sais bien des chanteurs qui le préféreraient à l'inattention

d'un public grossier et sans âme. — Dans une bourgade, un jour de foire, un homme et une femme avaient réuni plus de cinq cents personnes autour d’eux. La femme chantait; l’homme, pour sa part de collaboration, faisait les réclames et les discours; c’était lui aussi qui quêtait. Mais l’auditoire, composé de rustres, au lieu d’écouter, criait et se bousculait à déraciner des montagnes. Les farceurs imitaient dans la perfection le cri du coq et le mugissement du bœuf; quelques-uns poussaient le réalisme jusqu’à reproduire, avec un grand luxe de nuances^ les aboiements du chien ou les grognements du cochon de lait. Les loustigs, la pipe à la bouche, la lèvre narquoise et rayonnante de jubilation , profitaient de la circonstance pour écouler d’affreux calembours, mis précieusement en réserve, après avoir été pêchés avec amour dans les almanachs et les recueils spéciaux de l’année courante. Les moins spirituels, ceux qui n’étaient pus plaisants de profession , se bornaient à rire jusqu’aux larmes, de ce rire villageois qui fait fuir les bouledogues jet trembler les vitres. C’était étourdissant.

Le mari indigné ne s’abaissait pas à supplier un , tel public, mais cette stupide indifférence le mettait hors de lui :

« Si vous possédiez seulement une once de cœur à vous tous, si vous aviez le moindre sentiment des arts, s’écria-t-il tout à coup, au lieu de vous remuer comme des oies qui battent de l’aile, parce qu’elles ne savent pas faire autre chose, vous tomberiez en extase devant le chant de ma femme. C’est une ancienne prima donna, ma femme (qui sait? c’était peut-être vrai). Telle que vous la voyez, elle a chanté* devant Sa Majesté le roi des Français; et tous les jours

Il CE gt. ox VOIT

ou lui jetait des bouquets de vingt francs, et on lui envoyait des bracelets en or. »

u Oh ! oh ! » s’écriaient les rustres en ricanant de plus belle.

Quand ces gens-là sont en joyeuse humeur, on aurait plus tôt fait d’arrcter la mer que les élans de -leur gaieté brutale.

Le digne homme haussait les épaules et se serrait les poings pour ne pas les battre. Sa femme, qui avait un assez beau reste de voix, recommença avec résignation, mais je vacarme était monté à un tel diapason que le mari, poussé à bout, la prit bientôt par le bras , secoua la poussière de ses pieds et fendit le rerele, rugissant, exaspéré, sublime. On les hua; un des loustigs ôta sa pipe de sa bouche, en vida proprement la cendre sur son ongle, s’essuya les lèvres avec sa manche, et, se faisant un porte-voix de ses deux mains , leur cria une grosse injure qui les perça lâchement par derrière. Quant aux gamins, sournoisement excités pur la partie mftre de l’assemblée, ils ramassaient déjà des pierres et se préparaient à les lapider sans pitié; mais les bons gendarmes, cette providence visible des opprimés, interposèrent leur autorité paternelle , et couvrirent les deux fugitifs de la protection de la loi.

Ces malheureux n’avaient peut-être pas de quoi dîner; mais ils étaient de cette race des vrais artistes qui ne peut se résoudre à jeter des perles devant des pourceaux.

Maintenant, lecteur, me voilà bien embarrassé. Il s’agit de vous conduire adroitement, et sans que vous vous en doutiez, de cette bourgade inhospitalière, que je maudirais si ee n’était ma patrie, à mon petit restaurant parisien, théâtre curieux où il y a bien des

DANS I. K S Ht: ES DE PARIS.

types nouveaux à observer. Je vous assure qu’après y avoir mûrement réfléchi , je n’en puis venir à bout. C'est pourquoi, une fois pour toutes, je vous supplie de me dispenser des transitions. Ce n’est pas que je les méprise : je sais, aussi bien que Boileau , qu’elles sont le plus difficile chef-d’œuvre d’un écrit en prose comme en vers; mais vraiment, dans un sujet pareil, Boileau lui-même, Je roi des transitions, comme chacun sait, ne s’en tirerait pas h son avantage. Accordez -moi donc la licence que demande le vieux Shakspeare dans son Conte d'hiver, et laisscz-moi franchir à mon gré les temps et les lieux.

Je ne sais pas au monde de physionomie plus variée et plus intéressante que celle des petits restaurants, û l'heure du dîner surtout. J’ai été, longtemps un de leurs plus fidèles habitués, et je l’avoue sans honte, quoique ce ne soit pas l'usage parmi les gens de lettres. Ces messieurs ont des manières souveraines de nous entretenir de leurs repues franches, qui feraient croire à un lecteur naïf qu’ils s’assoient chaque jour au festin des noces de Gamache. Leurs livres sont remplis de primeurs et de soupers lins : ce sont h chaque page les plus délicieuses petites orgies du monde. A les entendre parler vin de Chablis et de Chambertin, en faisant claquer leur langue d’un air ■capable, on dirait des viveurs émérites dont l'existence entière est un banquet, sans métaphore, et qui au dessert, tout en digérant, s’amusent à écrire avec une plume mignonne trempée dans du clos-vougeot de la comète. Ils ne craignent pas de renouveler h chaque instant ce supplice de Tantale au profit de leur vanité. Qui de nous n’a lu quelque nouvelle débutant en ces termes pleins d’une fatuité adorable :

« Si vous voulez , me dit le baron ***, un soir, chez

Véfour, je vais vous raconter mon histoire ; elle en vaut la peine. — Cher, lui répondis-je, parlez, je vous écoute. — Je lis venir une troisième bouteille de laffite, et le baron commença ainsi. »

J’ai connu un de ccs Lucullus qui méprisait surtout les restaurants à trente-deux sous ; il les criblait sans ce£sc de quolibets formidables , et les diffamait dans scs œuvres d’une façon vraiment triomphale. L’infortuné allait dîner à quatre-vingt-dix centimes, rue de l’ Arbre-Sec, dans scs bons jours; les autres jours il ne dînait pas.

Je dîne tous les jours, moi qui vous parle; privilège qui ne me rend pas orgueilleux, bien qu’il y ait de quoi , comme vous le verrez tout à l’heure ; car mes festins, comme ceux des héros d’Homère, s’accomplissent aux sons d’une harmonie enchanteresse , qui , en même temps qu’elle enivre les sens , favorise doucement le laborieux travail de la digestion. Je ne fais pas ii des restaurants à trente-deux sous, Ldens où j’ai pénétré quelquefois et dont j’ai gardé le souvenir le plus attendri et le plus respectueux ; mais je vous invite à vous asseoir à la même tahle que moi, si vous aimez la musique et les études de mœurs. Quoi de plus curieux que tous ces artistes nomades, chanteurs, joueurs de violon, pinceuses de harpe et de guitare, roucouleuses de romances et de bareuroles, Rubiui en paletot sac, Jenny Lind en châle de tartan , qui viennent y montrer leurs faces affamées aux heures des repas, peuple étrange, déguenillé, pittoresque, sortant on ne sait d’où, bizarre famille qu’on dirait composée des personnages ressuscités du Roman comique!

lin soir, au moment où j’allais quitter la salle commune, entra un petit garçon de huit ù dix ans, suivi

I) A X S LEs Kl ES 1)E l'ARIS.

d’un homme de moyen tige et tirant sur le grisou , sans doute son grand-père. Celui-ci préluda sur sa harpe, et le petit se mit à chanter, avec un l'eu extraordinaire et des gestes emportés, un morceau à grands effets, où il s’agissait de brigands et de carabines. 11 chantait, chantait, avec tant de vigueur et d’entrain, (pie c’était merveille. A chaque vers, il poussait en avant sans s’en apercevoir, haletant, la ligure frémissante, la tète renversée, et vraiment beau , l’enfant ! Et son front , comme il ruisselait de sueur! Et sa chevelure, connue il la i&’jelail en arrière ! Et son petit bras , comme il le crispait fièrement sur sa poitrine, et lui faisait décrire, a la fin de chaque strophe , une courbe gracieuse , — la même qu’il avait sans doute, du liant du paradis, vu faire à ces messieurs du Théâtre-Lyrique! Vraiment toutes les fourchettes étaient suspendues ; nous étions extasiés et ravis, prêts à nous écrier, n’eût été la peur de l’effaroucher en lui parlant latin :

Macte auimu , generose puer, sic itur ad agira !

Et il le sentuit bien , je vous jure; car son enthousiasme croissait, et sa verve débordait à flots, tandis que le père, mélancoliquement retranché dans son coin, semblable à un philosophe morose, pinçait sa harpe d’un doigt infatigable, pensant à sa jeunesse envolée, et répétant tout bas le refrain des vieillards de Sparte :

Nous avons été jadis Jeunes , vaillants et hardis.

Aussi il fallait entendre la menue monnaie pleuvoir dans la sébile! Dieu me pardonne! je crois que j’y mis un gros sou : cela m’arrive si rarement!

lin général , dans h*s petits restaurants on est trèseliarilable : qui sait ce qu’on peut devenir un jour!

Parfois entrent de toutes jeunes filles, mises d’une façon originale et pittoresque, charmantes avec leurs corsets rouges, leurs robes trop courtes, comme celle que portait mademoiselle d’Aubigné la première fois qu’elle entra chez Scnrron , et leurs nattes épaisses de cheveux noirs. Elles ont la face bronzée, les yeux grands et un peu rudes, et portent suspendue au cou la mandoline des Bohémiennes. Elles chantent, les pauvres filles, devant tous ces yeux ardents qui les regardent avec avidité. Que chantent-elles? Comment chantent-elles? Qu’importe, si elles sont jolies : la quête alors est toujours abondante, et l’étudiant a d’ordinaire quelque propos galant à leur glisser avec son offrande. Elles saluent à la monnaie , sourient au propos, et passent au voisin. Elles auraient trop à faire, s’il leur fallait rougir à chaque regard hardi, a chaque mot risqué : elles n’ont pas d’éventail.

Après les jeunes gens, les vieillards ; c’est plus rare sans doute, mais on en rencontre aussi pourtant qui , semblables à ces montagnes dont le front chenu et neigeux recouvre de verts pâturages, ont conservé dans toute sa force et sa pureté leur voix harmonieuse d’autrefois : la source coule toujours limpide et jaillissante , et si les années y ont jeté quelque gravier, ce n’est qu’un charme de plus ajouté à la fraîcheur de ses eaux.

J'ai entendu, l’hiver passé, une vieille femme dont lu voix me frappa d’étonnement. Elle était enveloppée d’un capuchon noir qui lui donnait l’air d’un domino de bal masqué ; on ne distinguait ni sa taille ni sa figure. Elle se mit dans la pénombre , et entonna un air de bravoure avec tant d'ardeur et de puissance ,

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avec une pose si ferme et si lière , qu’on s’attendait à voir apparaître le front souriant et les lèvres richement pourprées d’une fille de vingt ans, robuste comme une nymphe de Rubens. Un instant après son départ, la brave femme rentrait, sans s’apercevoir de sa distraction. Quand on l’en avertit, elle hocha la tête et passa le doigt sur son front d’un air honteux et expressif.

Elle n’avait pas la cervelle bien saine ; mais quelle voix magnifique ! Vous le voyez, c’était bien une artiste.

Puis ce fut le tour d’un pauvre vieux , chauve comme un roc et tremblant comme une feuille. Ce virtuose avait une jambe de bois , et le bras gauche lui manquait presque en entier; néanmoins, il parvenait à jouer du violon, en assujettissant son instrument à l’aide de je ne sais quel mécanisme, et en le soutenant avec son moignon. Lorsqu’on vit ce vieux débris entrer d’un pas chancelant, et se placer humblement dans le coin le plus éloigné, afin de ne gêner personne et de ne pas être renversé par le choc impétueux des garçons, il se fit tout à coup un grand silence, dont il parut plus honteux encore; enfin , il commença.

Hélas! le brave invalide jouait d’une étrange fa*çon ; il rdclail affreusement les cordes, qui rendaient un son aigre, confus et presque imperceptible, comme si on les eût grattées aveç une branche de houx. Néanmoins, il paraissait écouter ce bruit avec une volupté secrète, et nlelait de plus belle, en penchant la tète et trémoussant sa jambe de bois, qui retentissait sur le carreau. Malgré le respect instinctif qu’on ressentait pour sa mâle figure, on commençait il sourire, quand il entonna un chant de guerre , d’une voix forte et sonore, qui fit tressaillir tout le monde. Cette fois,

on oublia le malencontreux violon, dont cependant la ritournelle se faisait entendre encore entre chaque strophe; on écoutait les chaudes intonations, les accords vigoureux de celte riche basse-taille que l’Age n'avait pu détruire, et l’on avait plus envie de battre des mains que de ricaner.

Il allait se mettre en marche pour faire la quête ; un garçon s’en vint lui prendre son chapeau roux.

u Attendez, mon brave! » dit-il. •

Et il fit lui-même le tour de la salle. Après quoi l’invalide, ayant porté la main à son front, pour saluer à la façon militaire, sortit clopin-clopant.

Depuis quelque temps je vois appui aitre une fois par semaine, à jour fixe, un petit vieux, au* dos voûté, qui aurait pu avantageusement figurer dans la même galerie que le conseiller krcislcr et maître Koppelius. Il a une espèce de guitare qu’il tient fort près de son oreille droite et dont il lire avec son ongle crochu des sons plus harmonieux que n’en rend d’ordinaire ce maigre et chétif instrument. Cet homme chante, dans je ne sais quelle langue, une chanson bizarre et fièrement accentuée, dont il détache et lance avec vigueur toutes les syllabes. Chaque mot résonne sourdement dans son gosier comme un coup de tam-tam ou la corde d’un piano qui se brise, puis éclate tout i\ coup avec une sonorité métallique. Le refrain se compose d’un éclat de rire lentement cadencé, dont il arrache péniblement chaque note du fond de sa poitrine; on dirait une momie qui sc réveille tout à coup d’un sommeil de vingt siècles et sc prend à chanter, dans son dialecte, une romance du temps des Pharaons, entrecoupée de ricanements amers et sardoniques qu’on prendrait volontiers pour des sanglots.

.le il ai jamais mieux senti qu’en écoutant ce vieillard ce qu’une voix déjà tremblante et flétrie pouvait parfois ajouter d’eflet fantastique et de charme pittoresque à une mélodie.

C’est encore dans ce même restaurant, dont je vous donnerai l’adresse quand vous voudrez, si vous n’avez pas peur d’aflronter un méchant dîner pour voir de si belles choses, que j’ai entendu un des plus curieux chanteurs qu’il soit possible de rencontrer. Celui-Iû n’avait point d’instrument ; il n’entonnait pas la plus petite chansonnette ni le moindre grand air; il ne prononçait même pas une seule parole. Son chant consistait en une série de modulations et de cris variés • dans toutes les gammes et su f tous les tons; d’accords excentriques se déroulant, dans les ondulations les plus follement capricieuses , avec une volubilité incroyable; des intonatioiys les plus bizarres et les plus opposées, fondues néanmoins les unes dans les autres-, comme les fusées musicales du rossignol.

C étaient des milliers de sons bondissant comme un # troupeau de chamois qui se précipitent de montagne en môntagne; des myriades de trilles se poursuivant, s’atteignant, se culbutant en tous sens, comme une troupe de lutins en belle humeur, et passant devant nous avec la prestigieuse rapidité d’une fanlasmagoi ie , des cascades de notes s’élevant, se croisant sans se confondre, pour retomber en gerbes cristallines et en pluie bariolée; un vrai sabbat d’harmonie, en un mot. On eût dit que son gosier était un écrin dont il ici sait a piolusion les diamants de toutes couleurs, i ubis , pei les , topazes , lapis, améthystes, émeraudes, qu’il remuait à pleines poignées pour les faire étinceler au soleil.

Il y avait dans cette mélodie quelque chose de sau-

vage et d’étrange; avec un peu d’imagination, on aurait pu la prendre tour ù tour pour le chant aérien des sylphes et de leur roi Ohéron , ou pour un chœur lointain de montagnards en marche dont le chant inarticulé, se mêlant à tous les bruits d’alentour et renvoyé d’échos en échos, mourait pour renaître, renaissait pour mourir, courait de la plaine ù la montagne et de la forêt au vallon. C’était comme une tyrolienne exécutée dans un atelier par un rapin sceptique et railleur, tant ce chant, trivialement populaire dans son exquise 'recherche, offrait un mélange pittoresque de moquerie narquoise et de mélancolie charmante. Madame Cabel elle-même, la reine des variations et des fioritures, n’aurait été qu’un moineau franc près de ce rossignol. Aussi, comme il était lier de notre étonnement et de notre admiration ! comme il interpellait l’auditoire avec une fierté naïve qui faisait plaisir!

Sa quête terminée, il voulut mettre à profit les bonnes dispositions des consommateurs, et il offrit des rubans à vendre ; mais ce cumul imprévu fut accueilli d’une telle explosion de fou rire, qu’il en prit la fuite, confus d'avoir compromis sans fruit sa dignité d’artiste, ,

lît pendant tous ces concerts Ja foule va et vient ; on entre et on sort; on les coudoie, et ils se rangent en se faisant petits, les braves artistes. I,e garçon passe, une pyramide de plats dans les deux mains : il faut faire un pas ù droite ; puis voici un habitué qui vient payer au comptoir : il faut luire deux pas à gauche, parce qu’on u ménagé la place, et que les tables sont pressées comme les convives. Ils commencent au milieu d’un tapage épouvantable, où se perdrait le bruit de la marée montante. On rit , on

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