‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 11 sur 46 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

I Nl)l' ST Ht K LS ET SALTIMBANQUES.

Comme on a pu s’en convaincre par ce qui précède , j’ni toujours été rempli d’une tendresse de mauvais goût pour la race des saltimbanques : plus ils sont humbles cl petits, plus je les aime; plus ils sont déguenillés et faméliques, pins ils me semblent beaux sous leurs haillons pittoresques. Fi des saltimbanques qui ont du ventre et portent des faux cols, qui sonnent de la réclame, à la troisième page des grands journaux, au lieu de sonner de la trompette sur les planches, devant leur baraque! Vivent les saltimbanques maigres, pAles , alertes, qui travaillent en plein soleil, débitent des discours passionnés, grimpent, à la force des reins, jusqu’au plus haut degré de l’échelle de l’art , et se disloquent tous les membres pour gagner quatre sous!

Enfant , je faisais le désespoir de tous ceux qui s’intéressaient à moi , en suivant avec obstination dans les ruelles de ma patrie le moindre sauvage, cquilibriste ou hercule (pii pénétrait dans ces parages lointains. Il m’arriva même une fois d’accompagner, en un galop frénétique, un coureur de profession, qui s’était engagé à franchir six fois, en dix minutes, toute la longueur de la ville, et qui avait engagé les amateurs à lutter avec lui. Mais aucun concurrent sérieux ne se présenta pour soutenir l'honneur du drapeau local; peut-être les habitants, très-tiers de la vaste étendue de leur cité , avaient-ils flairé une épigramme dans ledéli de l’artiste, et craignaient-ils d'y

prêter imprudemment les mains. Quoi qu’il en soit, je fus le seul qui, parmi d’autres rivaux de mon âge et de ma taille, eus l'honneur de pareourir la lice jusqu’au bout. I.o coureur était armé d’un fouet , pour déblayer le passage, sans être contraint de s’arrêter, en cinglant les enfants qui tourbillonnaient autour de lui. comme la poussière autour d’un rayon de soleil. J’en reçus dans les mollets mainis.coups des plus cuisants; ce qui me remplit alors d’un immense et légitime orgueil, et ne diminua rien de mon respect ni de mon admiration.

J’avais dix ans, leclcur.

A la même époque de ma vie, je prodiguais les bassesses pour conquérir l’amitié des lils de chaque artiste ambulant; et quand, grâce aux protections que je m’étais ménagées & force de billes et de pommes , j’avais obtenu la faveur de pénétrer en tapinois dans l’immense voiture qui servait d’hôtellerie à la troupe, je me sentais pdusscr une auréole, comme un rhétoricien qui vient de cueillir une églanlinc aux Jctix floraux. Aussi ma marraine me prédisait-elle que je deviendrais un jour saltimbanque ou même danseur de corde... O marraine!

Aujourd’hui que, comme le poète, j’ai laissé bon nombre de mes illusions aux ronces du chemin, j’ai gardé celle-là, si c’est bien une illusion pourtant, et j’ai toujours le même faible pour cette vaillante famille, que je visite encore volontiers lorsque j’ai le temps, et même quelquefois lorsque je ne l’ai pas.

L’été dernier, j’étais allé, pendant quelques semaines, me replonger dans l’air bienfaisant du pays natal., En revenant du bois voisin, je rencontrai un ‘ ' homme de longue taille, maigre et sec , assis sur le haut de la colline, une boite à ses pieds, et fumant.

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Je reconnus un pauvre artiste ambulant, que j'avais vu, la veille, faire sur la place publique des tours de cartes et de gobelets. Caché derrière un arbre, je me pris à le considérer en rêvant, -et mon imagination, docile au moindre appel, se mita voltiger autour de lui.

Pauvre saltimbanque! il s’est arrêté; il se repose! Voilé déjà longtemps qu’il marche, et il lui reste encore bien longtemps à marcher. 11 n’a pas le moyen d’acheter un cheval. Heureusement, son bagage n’est pas lourd et peut tenir facilement sur son dos , comme celui du philosophe ltias.

Pourtant le saltimbanque n’est pas d’un tempérament mélancolique. Non, vraiment. Tout à l’heure il chnnlait, mais maintenant il est las, car il se fait vieux. 11 vient d’achever son repas, puisé à pleines mains dans les monotones provisions du bissac, et il rêve en digérant. Pourquoi ne rêverait-il pas, le saltimbanque? Il a tant vu de pays dans sa vie! C’est un artiste, d’ailleurs, et son imagination est ce qui pèse le plus parmi ses provisions de voyage.

Jadis, il y a bien longtemps, le saltimbanque était tout petit , cl il ne songeait pas encore il gagner sa vie; il ne se demandait pas encore comment il pourrait bien s’y prendre pour dîner le soir. C’était là le bon temps, où l’on trouvait son pain cuit sur la planche. Ab ! les franches lippées qu’on faisait alors! Ab! comme on s’en donnait à belles dents! et qu’il faisait bon être petit, pour s’amuser tout le jour, — et avoir un si bon estomac, pour si bien dîner! Mais cela ne dura guère. Le pourvoyeur de la planche partit pour un pays d’où l’on ne revient pas; adieu les franches lippées !

Le voilà jeune homme. Il ouvre les portières, il ramasse les bouts de cigares, il fait les commissions ,

il vend des chaînes et des contre-marques. Les soirs do printemps, il erre sur les boulevards, et la vue des promeneurs insouciants, des équipages flanqués de chasseur et de groom, des élégants au binocle d’or, aux gants jaunes et au jonc distingué , le parfum dos panalellas négligemment fumés du bout des lèvres, l'arome pénétrant du moka que les garçons versent *

dans les demi-tasses, l’éclat multicolore des liqueurs étincelant dans les petits verres, le pétillement du punch enflammé dans les bols , les conversations dos oisifs, les rires joyeux, tout, jusqu’à ce s chaises où s’assoient, pour regarder le monde, les merveilleux du boulevard des Italiens, tout le poursuivait, l’attirail, lui chuchotait à l’oreille des mots enivrants, de mystérieuses promesses, des appels magiques. Il lui semblait que chacune de ces choses , qui représentaient le luxe et la jouissance, prenait un corps et des bras pour l’attirer à elle. Frémissant de convoitise inassouvie comme Tantale ,. assailli de tentations vivantes comme saint Antoine, il sentait bruire en son cerveau mille harmonies confuses, mille poèmes de désirs, d’espérances et d’angoisses. 11 s’enfuyait éperdu, et couchait quelquefois dans un corps de garde, où le souvenir le poursuivait encore , où le bataillon des chimères harcelait ses brûlantes insomnies.

L’Age vint, les dents s’allongèrent, et le dîner diminuait chaque jour. Pourtant il resta honnête : Dieu bénisse le pauvre saltimbanque! Il fallut s’envoler avant d’avoir des ailes. Paris a trop de séductions pour qui ne peut s’y livrer; c’est une sirène qui sourit à tout le monde et qui ne se donne qu’au riche. Depuis trente ans, il court le monde. Quand s’arrêtera-t-il?

Il ne sait; et qu’importe! Ses jambes sont encore bonnes, et il ne se déplaît point ici-bas.

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Fi des Roué , des Werther et autres songe-creux! Le saltimbanque n’a pas le caractère si mal fait. Il rêve encore quelquefois aujourd'hui, mais à ses heures : l'expérience l’a rendu sage. Comme il caresse amoureusement des lèvres sa pipe, le seul luxe qu’il se permette! Quels magnifiques tourbillons de fumée se déroulent autour de sa tète, serpentent, courent les uns après les autres, s’attrapent, se culbutent, pirouettent, s’abaissent et remontent! Le pauvre saltimbanque les suit de l’œil, et son regard devient de plus en plus fixe, de plus en plus tendu; il semble contempler quelque chose, bien loin, dans le vague et dans l'inconnu. Chaque tourbillon s'anime, comme ces Ilots que les anciens croyaient voir peuplés de naïades ou d’ondines, comme ces étincelles où nous suivons encore aujourd’hui , le soir, en tisonnant, de lougs défilés de soldats et des batailles fantastiques.

Lu représentation commence, et bientôt déroule avec profusion mille scènes charmantes et variées, toutes les images du kaléidoscope, toutes les splendides visions du haschisch, des apparitions joyeuses qui passent, le sourire et la chanson à la bouche, en se donnant la main. Les bouffées qui se succèdent et , sc pressent ajoutent une nouvelle pièce â toutes celles qui tourbillonnent dans la brume, autour du saltimbanque ravi. Ce ne sont que joyeux danseurs se tortillant avec grâce , danseuses sveltes et légères, tailles cambrées, flots de dentelle et de soie, mines provocatrices, valses et polkas entraînantes. Le violon grince, l’archet gazouille sur les cordes. Pardieu! les couples charmants et les fraîches jeunes filles ! S'il y en avait une pour moi ! Qui sait?... L’avenir... Quel entrain, quelle gaieté, quel bruit! Kt les bonnes

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lablca chargées de mets succulents ! ot les magnifiques buffets ! cl les bouteilles à long col cl à large Ventre! S’il y en avait une pour moi! Qui sait? Demain, peut-être... Comme tous ces braves gens s’amusent, et comme je me plais avec eux!

El bientôt, l’imaginaUtm aidant, le pauvre saltimbanque tourbillonne lui-même dans cet Eldorado fantasmagorique; et il accélère si bien les bouffées de sa pipe, que la scène s'anime encore, que les pièces se succèdent plus pressées, cl que son tabac est usé jusqu’au bout. Jamais millionnaire n’a vu, dans la fumée de son régalia, tout ce que le brave homme a découvert dans celle de sa marseillaise. Enfin il se lève, m’aperçoit, me salue humblement, et rattache sa boite à son dos.

En roule, pauvre saltimbanque! le voilà reposé; la gaieté est revenue, et le courage aussi, — et l’espérance en même temps!

Laissons- le aller, et retournons à ses frères les saltimbanques de Paris.

Ce jour-là, c’était une fête nationale, époque de repos pour le corps et pour l’intelligence. Les industriels des places publiques se tenaient tous à leur poste, l’œil aux. aguets, l’organe sonore, le geste dominateur, la verve allumée, sentant bien que le moment était décisif, et que la recette, c’est-à-dire le pain et la vie du jour, de la semaine, peut-être du mois tout entier, gisait dans leur faconde et leur inspiration. Je les reconnaissais tous, les héros du quartier Latin, des places de la bastille et du Cbàleaud’Kau, des quais et des carrefours; ils avaient émigré pour suivre la foule du côté du Champ de Mars cl des Champs-Elysées. Vêtus de leurs plus fraîches ja-

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quelles , de leurs costumes les plus variés , les plus éclatants, les plus irréprochables, je les voyais, les pauvres gens, grimaçant un sourire qui pâlissait sur leurs faces blêmes , décochant des gaudrioles inédites qu’ils ruminaient depuis sis semaines pour la circonstance, se surpassant eux-mémes , s’épuisant en efforts cyclopéens pour fasciner le public, ce grand blasé, qui regarde en fumant son cigare, bâille, sourit froidement d’un bon mot, admire, en sc mouchant, une cabriole à casser les reins d’un chat tigre. .. . et s’en va nu moment de la quête.

Le premier que je rencontrai, debout près d’une petite table, sa bourgeoise au côté, ce fut un montreur de lièvre savant, artiste méconnu, qui porte ses lambeaux avec dignité , et que j’avais vu déjà dans toutes les rues et sur toutes les places de la rive gauche. Je serais fort trompé si cet homme n’était un ancien modèle, et s’il n’avait posé dans les ateliers pour les Bélisaire, voire pour les Père étemel. Quoi qu’il en soit, le pauvre industriel ne possède pas l’art, le plus précieux, mais sans doute aussi le plus difficile , d’amasser autour de lui un cercle nombreux et de fasciner le public.

Le lièvre, car c’était un lièvre et non un lapin, comme un observateur superficiel eût pu le croire, et comme j’avoue que moi-même je l’avais cru d’abord; le lièvre donc était philosophiquement assis sur son derrière, et attendait avec patience, en remuant les lèvres, à l’instar d’un simple et modeste lapin, que son maître eût fini le splendide discours qu’il adressait à la foule. Quand celui-ci en vint à la péroraison, sur un air connu : « Allons, messieurs, un peu de courage à la poche! » les redingotes, qui écoulaient de loin , s’esquivèrent comme des ombres

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dans un poëme épique ; mais les bonnes , les troupiers et les enfants restèrent. U demandait quinze centimes entre toute la société, et, pour cette somme modique» il promettait des merveilles. A force d’en appeler à l'intelligence et à la justice du public, il parvint à obtenir deux sous, et se décida à commencer, afin d’encourager les personnes qui l’auraient oublié.

— Attention ! cria-t-il.

Le lièvre tressaillit et se dressa sur son séant, les oreilles tendues, les pattes immobiles. Il fit alors exécuter à la pauvre bôte divers tours élémentaires; il lui fit battre le tambour, avec un roulement précipité, sur son bras droit; puis lui présenta sa longue barbe, que le lièvre se mit à ratisser docilement, avec une rapidité extrême; opération qu’il termina en posant délicatement ses lèvres sur celles de son maître ; après quoi, fatigué de tant d’efforts d’intelligence, il se replia sur la table, craintif et tremblant, et se reprit à grimacer de plus belle.

Quant au maître, il n’avait pu conquérir son troisième sou. Il salua, en annonçant que la séance était terminée. Je le regardai; il ne semblait nullement désolé d’une si imperceptible recette : l’habitude l’avait depuis longtemps blasé là-dessus.

Quelques gamins curieux étaient restés près de la table : l’un d’eux mangeait de bon appétit une savoureuse tartine; l’industriel l’avisa, et, d’un air protecteur, lui en demanda une bouchée pour son lièvre. Le gamin, fier d’un tel honneur, tendit la tartine; mais il ne put s’empêcher de la suivre d’un regard plein d’angoisses, en la voyant passer tout entière, morceau par morceag, alans le gosier du lièvre famélique.

— Mange-t-il jil ti pain au lait? demandai-je au propriétaire.

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— Oh! il mange do lout, répondit-il d’un nir qui voulait dire : Comment vivrait-il s’il ne mangeait pas de tout? — r D’ailleurs, c’est un lièvre savant...

J'achetai donc un pain au lait d'un sou sur la table voisine ; je l'émiettai dans ma main gauche avec ma main droite, j’eus la satisfaction de voir l’intelligent animal grignoter jusqu’au dernier débris , et je continuai ma route, ravi d’avoir rencontré un si colossal appétit dans une si petite bûte.

Les lièvres savants sont rares; les chiens sont plus communs. Parmi les montreurs de chiens savants, il en est deux qui m’ont particulièrement frappé.

L’un a quatre énormes animaux qu’il se contente de faire courir à droite et é gauche, et coucher sur le ventre, à grands renforts de coups de pied et de coups de luUon. La représentation est maigre, mais les acteurs s’instruisent tous les jours, et d’ici à quelques années, ils pourront devenir d’une force respectable. Kit attendant, leur instructeur raconte de si drôles d’histoires au publie, qu’il trouve moyen de faire accepter pour argent comptant ces simulacres d’exercices , comme M""' de Maintenon remplaçait au besoin le rôti par une anecdote.

L’autre est un vieux troupier, qui ne possède qu’un caniche, vieux troupier comme lui, dont l’emploi consiste à se laisser juger et fusiller trente fois par jour. Ce caniche porte le sac au dos, et a le chef recouvert d’uu schako, à la façon des chiens de M. J. Slevens ; il est accusé d’avoir volé et déserté à la suite d’une ribolc. Son maître déploie un papier contenant les chefs d'accusation , tandis que le déserteur se tient debout, d’un air piteux, sur ses pattes de derrière :

« Ecoulez bien cela, mes enfants, dit alors solennellement le soldat à ceux qui l’ciftourcnt, et voyez

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coihme l’ivrognerie ne mène à rien de bon. Voilà tin brave que j’ai vu faire son devoir à H airain et à Friedland; eh bien, pour avoir lui un petit verre de trop, il s’est déshonoré aux yeux de la patrie. Xo vous grisez jamais, mes enfants; on commence par se griser, on finit par voler. »

Ensuite il lit le réquisitoire, qui est bien le plus ébouriffant recueil de farces de caserne qu’on puisse entendre, — et, à chaque instant, il s’interrompt pour interpeller le coupable, qui baisse humblement la queue et les oreilles :

u. Comment , vieux drôle, vieux scélérat, avoir volé la routinière, une si brave femme, qui faisait crédit à tous les bons lapins! .Ah! vieux gueux, tu mérites bien la mort , va ! »

Kt il continue à travers les interruptions du même genre, que le caniche écoute avec la résignation d’un condamné repentant. Enfin , il le fusille lui-même, et la victime tombe en poussant un hurlement plaintif. On rit dans le cercle :

u Xe riez pas, mes enfants, fait le troupier en portant religieusement la main à son bonnet de police ; c’était un coquin, c’est vrai, mais, comme dit cet autre , ceux qui sont morts sont morts. Nous allons lui rendre les derniers devoirs, et je vous engage à jeter chacun un sou pour les frais de l'enterrement du pauvre diable, n

Voulez-vous des saltimbanques utilitaires? Il n’en * manque pas. Allez sur le pont Veuf ou sur la place de la Concorde : vous en verrez qui montrent la lune ou les comètes à travers des télescopes, et qui tracent à la craie sur le sol , pour l'instruction du badaud peu savant, des zodiaques complets à rendre jaloux Arago, ou AI. Babiuet de L’Institut.

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J’cn ai même rencontré un qui explique au publie le mécanisme des affaires, le Code, l’arpentage, la hausse cl la baisse de la Bourse, le moyen le plus sûr et le plus prompt de se créer des rentes,, — moyen dont il n’use pas pour lui-même , je ne sais pourquoi. Tous ees grands artistes sont d’un désintéressement qui mérite le plus profond respect. 11 vend , — ou il ne vend pas, — de petites feuillcs.de papier sur les-» quelles il a condensé la quintessence des principales opérations financières. S’aperçoit-il (trop souvent, liclas!) qu’on ne l’écoute plus et que le public se disperse, il s’agenouille sur le sol, et pour donner à l’assistance une haute idée de la perfection de ses connaissances mathématiques , place une épingle à terre, puis, décrivant rapidement , avec un bâton, une large circonférence à partir de l’extrémité de cette épingle, il retombe si juste sur l’autre extrémité qu'il l’envoie bondir il dix pas.

« C’est de la géométrie, cela! » s’écrie triomphalement l’artiste en se relevant.

Et pourtant, malgré cette expérience concluante, on n’achète pas davantage. Aussi , il faut voir le paletot et la casquette du pauvre industriel.

Ceci prouve que la meilleure manière d’intéresser le public et de gagner sa vie n’est pas d’instruire, niais d’amuser; si la conclusion est peu morale, ce n’est point ma faute.

Fermons la parenthèse.

Après avoir quitté l’homme au lièvre, je m’étais jeté un peu de côté pour échapper à la déchirante harmonie des orchestres en plein vent. Devant moi je 'oyais marcher un jeune homme fort laid, — blouse »»eue 4 pantalon tricolore hideusement rapiécé , ne* e norme surmonté de lunettes à branches massives; H

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tenait sa casquette à la main, et répétait à mi-voix, en gesticulant avec feu , des paroles que je n’entendais pas. Il commençait à m’inquiéter, et je le surveillais du coin de l’œil, quand soudain je le vois se précipiter, à l’angle d’une rue, et jeter furieusement sa casquette à terre. Je m’élance avec un cri d’effroi, persuadé que le malheureux, dans un accès de désespoir, va se lancer sous les roues d’une voiture ; mais je reste stupéfait, en l’entendant s’écrier d’une voix tonnante et avec des contorsions furibondes :

« Bah! autant que je me ruine aujourd’hui que demain! » *

Et, ce disant, il tire de sa poche de petits paquets de papier, fort proprement entortillés, qu’il dépose avec soin dans l’intérieur de sa casquette. Quoique singulièrement humilié d'avoir été dupe à ce point de ma philanthropie, je m’arrêtai, redevenu badaud, cl noyé dans la foule qui , du premier coup , s’était trou- ' vée formée en cercle.

Qu’ est-ce qu’il va faire? me demandais-je, vraiment intrigué cette fois , et ne me sentant pas le courage de partir après ce début homérique. > •

Aussitôt, comme pour répondre à ma pensée, il prit délicatement, entre l’index et le pouce, un des petits paquets , le délit lentement , en exhiba un autre petif paquet qu’il défit de même, et en tira un véritable bijou , une montre mignonne qui scintillait aux rayons du soleil et dont il se mit à énumérer, sur le ton du dithyrambe, les qualités admirables. Il vendait la montre avec la chaîne vingt-cinq centimes. Un compère s’empressa d’acheter avec enthousiasme , et il eut soin de lui remettre une pièce de cinq francs, dont le marchand lui compta la monnaie lentement

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et û haute voix. Le public regardait sans s’émouvoir, et un bourgeois emprunta même la montre au compère, atin d’en faire examiner le travail exquis à son voisin, en lui disant, de eet organe onctueux qui annonce le bien-être de l’dinc et la santé du corps :

« C’est étonnant comme on travaille aujourd’hui ! Cela vaut dix francs comme un liard.

— Comme un liard ! » répondit le voisin en hochant la tète d’un air convaincu ; et tous deux s’en allèrent, après s’être poliment salués.

Cependant le vendeur poursuivait son speech avec une volubilité incroyable.

«Tenez, messieurs, disait-il, c’est vingt sous! Non, ce n’est pas vingt sous : qui en veut pour quinze?... Tenez, ce ne sera pas il quinze, ce ne sera pas à douze, ee ne sera pas ù... «

Ici, il s’interrompit brusquement, ramassa sa casquette, et, sans prendre le temps de replier ses paquets, fendit le cercle qui attendait la tin de la période. Je compris la cause de ce départ précipité, en voyant poindre il l’horizon le bicorne d’un sergent de ville.

Je regrette infinimcAl de n’avoir pas connu Lavater. Peut-être cù t— il pu m'apprendre pourquoi tous les vendeurs de montres h cinq sous que j’ai jamais rencontrés sont d’une laideur révoltante, et qui dépasse vraiment les bornes. Serait-ce une des conséquences nécessaires du métier? Mais, en revanche , ils parlent si bien !

J’en ai entendu un pérorer, un jour, avec feu, sur les affaires d’Orient par-devant une fruitière et un marchand de gravures d’Kpinal, que fascinait son éloquence. Il leur expliquait le rôle de la France cl

l'attitude équivoque de l’Autriche dans la guerro contre la Russie.

Voici un bossu qui, de plus, a les jambes cagneuses. Les bossus ont tous de l’esprit, dit-on; celui-là a du génie, ce qui ne vaut pas l’esprit, mais ce qui est déjà quelque chose. 11 a créé l’art, inconnu jusqu'à lui, de faire circuler sa bosse autour de son corps, aux yeux d’un cercle émerveillé ; c’est là son industrie et sa profession spéciale, et l’on conviendra, si l’on est juste, que peu de personnes, même parmi les bossus, seraient capables d’en faire autant.

Couronné d’un diadème, comme un roi , la poitrine découverte, en chemise jusqu’à la ceinture, il se campe sur un tabouret avec une physionomie austère et majestueuse. Après quelques explications préalables qu’il donne à la foule béante, d’un air profondément pénétré, le bossu-prodige, s'arrondissant en bas-relief, tourne lentement et solennellement sur lui-même, les bras étendus, la tète renversée, imprimant par soubresauts de violentes secousses à sa gibbosité dorsale, qu’on voit bientôt s’ébranler comme une montagne, et s’acheminer pesamment, à travers les obstacles qu’elle franchit d’un pas lent et sûr, jusque sur la poitrine, où elle se fixe enfin, en attendant que l'imprésario j uge à propos de la rejeter à sa place naturelle. Cela fait, il annonce au public qu’il va grandir de six pouces , et , en effet , grâce à d’ingénieuses et rapides saccades qui font craquer les jointures de ses os, il parvient à redresser peu à peu Pédifice tortu de ses jambes , et se dessine dans la pose héroïque de Chcvcrt indiquant de la main au grenadier la citadelle qu’il doit escalader. II a l’air si heureux et si fier alors , son sourire est si agaçant , son regard si orgueilleusement modeste, que tout

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