‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 12 sur 46 · HO CE QU O K V OIT · texte numérisé non relu

HO CE QU O K V OIT

honnête homme se sent envie d'applaudir des deux mains.

Quand il a fini , il recommence.

Voilà un gaillard que bien certainement le moyen Age aurait brûlé comme sorcier, en compagnie de son voisin , l'homme-caoutchouc, adolescent dont la profession consiste à se disloquer tout le corps, à se plier en trois parties égales, comme un mouehoir de poche, à courber en deux son épine dorsale , à se passer les jambes par-dessus la tête, à joindre les bras derrière le dos, pour les ramener par devant, sans séparer ses mains entrelacées l’une dans l’autre. Ce dernier tour ne peut s’accomplir qu’en faisant craquer d’une terrible façon les os de ses omoplates ; encore a-t-il grand soin de rabattre d’abord le collet de sa chemise et de placer sur une de ses épaules la main d’un spectateur bénévole , pour qu’on puisse mieux saisir, aux mouvements que son épaule imprime à cette main, la violence de la dislocation que subissent ses membres. Aussi, quelle morgue et quelle emphase !

« Il n’y en a pas un dans toute la France, il n'y en a pas un dans l’univers entier qui puisse en faire autant, s’écrie-t-il avec des gestes inouïs, et en secouant la tête d’un air enivré. Je défie un homme au monde d’avoir le corps brisé comme moi : ce n’es/ pas des os, ça : c’est du linge, c’est du papier mâché. Je donne cent francs à celui qui pourra taire seulement la moitié de mes expériences. S’il y a des docteurs dans l’assemblée, qu’ils viennent rite visiter, et ils verront que je suis un vrai phénomène, et que l’Académie de médecine n’a jamais eu dans la main un sujet comme moi! » Et il assure que plusieurs grands médecins sont déjà venus le voir chex lui ; et

il ajoute qu’il est jY la disposition de leurs confrères qui voudraient les imiter; et il donne son adresse avec l’heure jY laquelle il est visible.

«Maintenant, messieurs, ajoute-t-il , je demande à toute la société, et surtout iY ceux qui ont des connaissances, ce que cela vaut, en conscience. Un homme comme moi, qui demanderait cent sous par personne, aurait toujours sa baraque remplie et il ferait bien vite sa fortune. Moi , messieurs , je me fie ù la justice et ù l'intelligence du public. On jette ce qu’on veut , un sou , deux sous , un liard , un centime ; nous ne refusons rien , pas môme les louis d’or. » Lejeune homme aux membres disloqués a une façon originale d’entrer en matière et de tenir l’attention en haleine, sans se prodiguer inutilement, tant que le cercle n est pas encore assez épais. Il demande deux gamins de bonne volonté, et il s’en présente vingt; il choisit les deux moins déniaisés, les fait mettre en ligne devant lui, la tête droite et le pouce à la couture du pantalon; puis, sous prétexte de les dresser à l’exercice, il leur commande avec précipitation des mouvements compliqués où ils se perdent, et qui les jettent pendant une demi-heure dans là pantomime la plus désordonnée et la plus divertis— tissante. Après leur avoir ordonné d’imiter ses gestes, il passe ses cuisses derrière son cou ou sa tête entre SCS cuisses, en marchant sup ses mains, et les pauvres petits, qui y mettent beaucoup de bonne foi et de docilité , font d’énormes culbutes , aux grands éclats de rire des badauds. Il les accuse alors de u’étre bons à rien, administre une taloche ù l’un, un coup de pied à l’autre, et les renvoie ainsi battus, mais satisfaits.

C est ù ce moment que l'orateur prend la parole,

pour demander pardon à {'honorable société de s’ être amusé ainsi aux bagatelles, et annonce qu’il va passer h des exercices sérieux, dignes des spectateurs choisis qui le contemplent.

Qui pourrait passer indifférent devant ce brave saltimbanque eu tartan écossais qu’on rencontre tous les soirs sur la nouvelle place des Ecoles, Hercule bonhomme et naïvement matamore, que sa femme même admire silencieusement, les bras croisés et le regard fixe? Le matin et jusqu’après le milieu du jour, la bourgeoise exerce différentes petites industries, et pratique le commerce de détail aux abords des marchés'; le mari traîne à travers les rues une énorme brouette, en criant : lk la pomme de terre au boisseau, au boisseau! Quand vient le soir, on les voit arriver tous deux à leur poste; la femme étend à terre un méchant tapis, et la foule, au seul aspect du Sauvage , comme on l’appelle dans le quartier, se hâte lentement d’accourir, comme auprès d’une vieille connaissance.

Je l’aime, ce sauvage. 11 étale ses larges membres avec tant de fierté; il a un port de tète, un mouvement des épaules et de l’avant-bras pleins d’un orgueil si candide ! Ce fut donc avec satisfaction que je vis de loin, parmi les arbres étiques des Champs- Elysées, apparaître sa taille gigantesque, dominant de la tète le cercle des spectateurs, comme Calypso au milieu des nymphes ses compagnes. C’est que, depuis plusieurs années, je l’ai rencontré chaque jour sur mon passage ; c’est que j’ai pu observer à mon aise cette nature puissante et placide, et la voir sortir peu à peu des tâtonnements primitifs , pour marcher en avant à pas gigantesques.

Ses exercices consistaient d’abord à enlever, à

l’aide d’une courroie, une énorme pierre entre ses dents, et à la rejeter à plusieurs pas en arrière, d’un seul mouvement de tète. Tout, dans la représentation, tendait à cette pièce de résistance : c’était beau , mais c’était maigre. Depuis, il a senti le besoin de varier et de compléter ses exercices ; il a compris les nécessités que lui imposait l’état avancé de la civilisation moderne. Un beau jour, je le vis adjoindre à son matériel une table où il exécuta des cabrioles ; le lendemain, la table fut surmontée d’une chaise, du haut de laquelle il se courbait en arrière, ramassait la pierre d’une- mâchoire énergique et sans sourciller, gracieux comme le gladiateur romain, souriant comme un premier sujet de la danse qui s’arrondit sur scs orteils ; ensuite il se relevait lentement à la force des reins, et ne reposait son fardeau à terre qu’après avoir exécuté cinq ou six fois de suite, cette terrible manœuvre. Puis vinrent successivement les petits verres et les bouteilles, fragiles appuis sur lesquels il faisait reposer les pieds des chaises et de la table. Je m’étais attaché à cette étude du génie laborieux , se développant par degrés , préoccupé du besoin d’innover, de grandir.

Après les sauts exécutés en pivotant sur soi-môme , la pierre aux dents , autour d'un bâton, il montra par un dernier trait qu’il ne faut jamais dire ù un saltimbanque : Tu n’iras pas plus loin. Il s’étendit sur un drap, plongea sa tète entre ses jambes, qu’il replia autour de son cou en les entrelaçant dans scs bras , et, ainsi pelotonné à la manière d’un hérisson, se lit lier dans ce drap par la bourgeoise, comme un paquet de linge sale, et se mit à faire le tour du cercle, en sautant sur les mains et en poussant de petits cris, ce qui réjouit singulièrement l’assistance.

Est-co là le terme? J’en doute; le progrès s’arrête quelquefois et s’endort un moment i mais il reprend bientôt sa marche éternelle.

Le Sauvage a déjà recueilli qüclques fruits de tant de vaillance. La célébrité commence à venir vers lui , sans qu’il lui ait fait une seule avance dont il ait à rougir. L'Illustration a gravé son portrait avec celui de Mengin 5 ils passeront tous deux côte à côte à la postérité. La richesse n’a pas encore frappé à sa porte, sans doute : elle n’arrive pas si vile* la boiteuse déesse ; mais celte médiocrité dorée qu’a chantée le poète.

«Je viens d’être profondément humilié, me disait un ami, il y a quelques mois.

* — Pauvre garçon ! répondis-je tout ému;

— Figure-toi que j’étais en train de choisir un cigare de dix centimes chez un marchand de tabac, quand je vois le Sauvage entrer et en prendre un de quinze à côté de moi; il ÿ avait quelque chose de narquois dans le regard qu’il m’a lancé. »

Je n'osai pas le dire à mon ami, de peur d’ajouter une humiliation nouvelle à cette humiliation profonde; mais, au fond, de quoi donc se plaignait-il? Qu’a-t-il fait, lui , sinon son droit... peut-être? Voilà bien les préjugés!

Ce consciencieux saltimbanque a sa manière à lui d’implorer les bourses des spectateurs. Après avoir alléché la curiosité par quelques bagatelles, il se campe , les poings sur les hanches , dans sa plus belle pose de tambour-major : on dirait Frédéric dans Paillasse, eu Laferrière dans Antony.

u — Dites-donc, la bourgeoise f fait-il à la brave femme qui se tient là pour donner la réplique et ramasser la monnaie.

DAX S LES Kl ES DE PARIS. làl

— Eh?

— Et noire petit , qui est à la maison , a-t-il été sage aujourd’hui?

— Comme ca; il crie.

- — Ah ! il crie : il faut lui donner le fouet.

— Il criera encore plus fort.

— C’est vrai; mais pourquoi est-ce qu’il cric?

— Dame, c’est qu’il a faim.

— Ah! il a faim! pauvre petit! Après tout, c’est trop juste ; on est petit , mais on a faim , comme les grandes personnes. Dépêchez-vous d’aller lui donner A manger.

— Quoi? Il n’y a rien dans l’armoire.

— Rien du tout?

— Rien du tout.

— Oh! la, la! ce n’est guère. Comment donc allous-nous faire?... Dites donc, la bourgeoise?

— Eh?

— Si nous demandions à l'honorable société (ce sont de grands politiques et de profonds moralistes que les saltimbanques : ils flattent tant qu’ils peuvent les spectateurs; cela fait toujours plaisir), si nous demandions à l’honorable société de nous aider un peu, hein, pour donner à manger à notre petit?

— C’est ça.

— Ah ! si la société voulait être nssez bonne pour lui faire seulement (comptant sur scs doigts) deux sous de semoule, deux sous de bouillie, deux sous de lait et un sou de pain, afin qu’il devienne grand et fort comme son père; pas méchant pourtant, parce que la méchanceté ne vaut jamais rien!... »

Ici, ton grave, physionomie solennelle, l’orateur fait sonner vigoureusement les voyelles sur les con-

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CK Qli'OX VOIT

sonnes ; il pousse même quelquefois le zèle de ce côté beaucoup trop loin.

— La société qui m’entoure est assez juste et assez raisonnable pour voir que si je descends sur la place publique, c’esLqucma fortune n’est pas faite, et que j’ai besoin de gagner mon pain à la sueur de mon front. Si j’avais dix mille livres de rente, je resterais chez moi , au lieu de me briser le corps à faire des tours de force' dans la rue. Il n’en faut qu’un pour mettre tous les autres en train. Allons, messieurs, un pou décourage, ne m’oubliez pas : voilà mon petit bureau.

Le Sauvage poursuit dix minutes sur le même ton ; après quoi, un sou roule ordinairement sur le pavé.

u 11 n’en manque plus que six, cric— t— il. 11 n’eu* manque plus que cinq. Il n’en manque plus que quatre. Ça va , ça va venir. »

El il chante à tue-tête, d’une magnifique voix de basse-taille, une romance sentimentale ou un grand, air : Amis, la matinée est belle . 11 faudrait avoir le cœur bardé d’une triple cuirasse d’airain pour résister à tant de coquetterie. On a déjà pu remarquer que c’est surtout dans l’appel adressé à la générosité du public que la plupart des saltimbanques déploient toutes les ressources d’un art souvent consommé. J’ai entendu un jour un marchand de taffetas gommé s’écrier, dans un beau mouvement d’indignation contre les badauds, qui regardaient sans bourse délier : « Je ne comprends pas comment, dans Paris qui est la capitale de la civilisation, il y a des gens assez bâtes pour ne pas acheter cela, v

Cette phrase homérique me rappelle le mot de ce grimacier de profession , qui apostrophait ainsi l'assistance avant de faire la quête : >• Ah ! messieurs ,

voilà l’instant, voilà le moment; que tous les imbéciles s’en aillent ; je ne quêterai qu’apres. » Personne n’osait bouger, bien entendu. Les ladres, pris au piège, se contentaient de rire jaune, — et de ne rien donner.

Tandis que je contemplais le Sauvage, j’entendis retentir tout à coup près de là un cri prolongé, rauque, puissant , guttural , qui n’avait rien d’humain, quelque chose comme le rugissement d’un lion mêlé au bruit de la bise et du torrent. A cet appel strident, tout le monde courut de ce côté ; je courus avec tout le monde, effaré et palpitant, et l’Hercule se vit aussitôt presque seul. Nous nous trouvâmes en face d’un petit homme trapu, au nez puissant et coloré ; il avait placé ses deux mains devant sa bouche et hurlait (j’emploierais un mot plus expressif, si j’en connaissais un) , à travers ce porte-voix improvisé , l’appel classique des saltimbanques :

« Ali ! ah ! ah ! nous allons voir, nous allons rire ; ali! ali! ali! c’est ici, c’est ici qu’on s’amuse! Ah! ah ! ali ! »

Et la voix éclatait en rugissements épouvantables : Stentor n’eût pas soufflé mot près de cet organe-là. Son compagnon , tout en ôtant la blouse qui protégeait, un costume fantaisiste contre les intempéries de l’air, le regardait, puis regardait la foule, en souriant avec une iicrlé naïve, comme un homme qui admire les bons mots de son loustic favori. Au bout d’un instant, le cricur se retourna vers lui, en souriant de la même façon, puis il recommença de plus belle avec un signe de tête qui voulait dire : « Tu vas voir ça : voilà comme je fais les choses , moi ! Qu’ est-ce que vous dites d’un gosier pareil , vous autres? »

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Eli! mais c’csl mon casseur de pierres, m’écriai-je; car je les connais tons, et je me suis presque habitué à le regarder comme ma propriété, ma chose, à la façon de l'abonné lidèle qui dit : Mon journal à moi.

Le casseur de pierres est un industriel qui fleurit, depuis peu de temps sur les pavés de la capitale. Sa profession , qui n’est pas définie dans le Dictionnaire de l’Académie, non plus que dans les Manuels Itoret, consiste, comme son nom l’indique, à briser des cailloux avec son poing. La chose semble difficile; mais où est la limite qui sépare le possible de l’impossible , dans ce siècle qui a inventé les tables tournantes et parlantes, revu, corrigé et considérablement augmenté le magnétisme , les ballons et les chemins de fer?

Ces deux garçons-là sont les rois du genre. Au lièü de s’écraser par la concurrence , ils ont associé leurs talents : l’union fait la force. Chacun a sa spécialité , du reste ; l’un brise les pierres, l’autre abat les culs et les goulots de bouteilles. Ils vivent dans une fraternité touchante : tant mieux , car on ne peut penser sans frémir à ce qui arriverait, s’il leur prenait jamais fantaisie de boxer l’un contre l’autre; Milon dë Crotono assommait un bœuf d’un seul coup de poing; ces messieurs assommeraient Milon de Grotonc lui— même. Qu’on dise encore que l’antiquité grecque est un tissu de fables sans vraisemblance!

Je sais bien qu’il y a des langues assez méchantes pour prétendre que les cailloux mettent beaucoup de bonne volonté à se laisser casser ; mnis que ne prétendent pas les méchantes langues , et que pourraiton admirer désormais, si l’on voulait les croire? Une fois, il est vrai, l’une dè ces pierres, fort dure en apparence, que l’industriel avait jetée un peu bruta-

• loi

lement sur lé piédestal qui lui sert d’enclume , se brisa d’ellc-mêmc aux éclats de rire des sceptiques. C’est là un accident malencontreux, qui prouve tout au plus contre la pierre, et non contre notre homme. Celui-ci, du reste, eut bientôt fait taire les rieurs, en les invitant à entrer dans le cercle, et à se servir, non de leurs mains, mais de leurs gros souliers ferrés pour lutter contre lui. Que répondre à de pareils arguments, appuyés par des poings pareils? Puis, pour mieux venger cette honte passagère, il choisit le plus rond , le plus noir, le plus ramassé de tous ses cailloux, le fit circuler parmi les spectateurs pour qu’on pût juger de sa solidité; et entortillant sa main d’un mouchoir, d’un seul coup, accompagné d’un han formidable, tel qu’en poussent les boulangers de mon pays quand ils pétrissent la pâte, il le lit voler en éclats. Après quoi , moyennant une nouvelle somme déterminée d’avance , il reprit un autre caillou de même forme, et cette fois le broya comme du verre avec son poing nu.

Bientôt, sans doute, il le fera avec les dents.

Vers la fin de la séance, l’orateur prit la parole, pour annoncer qu’ils allaient aussi en ville, dans les sociétés qui voulaient bien les honorer de leur confiance, et qu’ils avaient été plusieurs fois déjà appelés à paraître dans les plus brillants salons de Paris.

Voici devant moi le bâtonislc Pradier, artiste célèbre et vraiment inimitable, qui conserve dans les exercices les plus étourdissants l’aisance et l’aplomb qui sont le cachet de la perfection. Cet homme, doué d’un masque facial des plus mobiles et des plus expressifs, a la verve entraînante, l’intarissable faconde du prestidigitateur Bosco. Tout rempli de la conscience de son mérite , loin de quémander les sous,

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CE yu'o.x VOIT

à la façon des industriels ordinaires, il se borne à dire ce qu’il veut avant de commencer, et il attend , sans presser en rien son public. Après avoir ainsi fait d’abondantes récoltes, il trouve encore moyen de prélever un impôt extraordinaire pour finir, en annonçant scs tours les plus remarquables.

— Je vais , dil-il d’abord , mettre mon bâton en équilibre sur mon nez , comme ceci ; je placerai deux sous sur le bout du bâton, puis, d’un petit coup sec appliqué avec le doigt ,• comme cela , je ferai tomber ledit bâton, que je rattraperai de l’autre main, et les deux sous viendront d’oux-mémes s’engouffrer dans le gousset de mon gilet. Mais il me faut deux sous.

Et on lui jette les deux sous , et il fait le tour.

— Ne vous en allez pas , s’écrie-t-il alors : je vais maintenant entasser une pile de cinquante sous.. . que vous allez me jeter, (et il rit avec ironie en voyant la mine des spectateurs) sur l’extrémité de mon bâton, et je ferai le même tour, sans qu’un seul roule à côté. Ah! c’est beau... mais c’est cher. Tenez, moi, \jt mets vingt-cinq sous.

Et il finit toujours par obtenir les vingt-cinq autres ; quelquefois, il est vrai, au bout d’une demi-heure au moins d'attente, pendant laquelle, dit-on, il pousse, à certains jours, l’ironie jusqu’à fumer une cigarette. .Mais on ne s’en va pas , parce qu’on est curieux de voir un tour pareil. En effet, les cinquante sous disparaissent, comme un torrent, dans la mer Noire, suivant son expression, puis il salue la foule.

— Messieurs, dit-il, la séance est... dans ma poche.

Et l’on s’ en va émerveillé.

Cependant j’approchais du carré Marigny. C’était là le centre et le foyer de la fête. Une dizaine au moins de baraques en toile , ornées de grands ta-

bleau.x do genre, s'étalaient de chaque côté de la place; sur le devant, au milieu des musiciens, grimaçait le paillasse; la bourgeoise faisait des ronds de jambes; le bourgeois crachait et se mouchait, tenant son porte-voix de la main gauche, et prêt à l’emboucher pour déclamer son pallas, dont il repassait les triomphantes périodes. Çà et là, afin d’allécher les badauds , les comédiens mimaient en dehors une scène bouffonne, dansaient une cachucha ridicule ou un rigodon effréné; des hommes, coiffés d’un chef de cheval en carton, ou d’une tête gargantuesque qui leur descendait jusqu’au milieu du ventre, adressaient, au milieu des fanfares, des allocutions burlesques à la foule; tandis qu’à côté d’autres orateurs, à la parole majestueuse , haranguaient avec feu cette houle vivante qui s’agitait en bas , curieuse , agitée, pleine de tumulte et de bruit : mer de tètes, de casquettes , de bonnets , de chapeaux de toutes formes et de cheveux de toutes couleurs.

Ces hommes se livraient à la pêche du badaud, gros poisson qui devient de plus en plus rare, de plus en plus défiant; je parle du vrai badaud, le badaud qui paye.

Si je vous disais que j’entrai successivement dans ces dix baraques, me croiriez-vous? Je ne sais. Mais je ne prétends pas m’en faire un mérite, car il ne m’a pas fallu tant de courage que vous croyez peut-être. Je me garderai bien, toutefois, de vous donner la description complète de toutes les merveilles que je vis. Je choisirai seulement quelques traits détachés du tableau.

Duns la première baraque , entre deux danseuses de corde , au teint basané et au jarret nerveux , on voyait, suivant le style du lieu, nne cheffe de tribu

sauvage, enduite du plus beau vernis, et qui dévorait des carottes crues avec une férocité inconcevable, en roulant des yeux farouches et en poussant de petits grognements de satisfaction.

La baraque suivante, étroite et malingre, renfermait pourtant deux phénomènes, d’abord un mouton, à huit pattes, puis un jeune garçon d’une dizaine d’années , ayant un côté de la ligure tout noir, et orné d’un joli favori qui frisait comme celui d’une personne de vingt ans. Il venait lui-même , entre chaque exhibition, le visage recouvert d’un voile épais, exposer au public cette bizarre anomalie , en un boniment superbe, tout embaumé de fleurs de rhétorique. Quand nous fûmes réunis sept ou huit dans l’intérieur :

u Louise , cria l’entrepreneur, qui restait au dehors, expliquez le spectacle à la société, mon enfant.

— Oui, monsieur, » répondit une charmante petite fille , qui se leva aussitôt d’un coin obscur où nous ne l’avions pas vue.

Elle entr’ouvrit le rideau qui cachait le sanctuaire, et nous uperçûmes un énorme mouton , qu’elle nous apprit être un mérinos venu de l’autre bout du monde : il avait l’air bénin, et ruminait d’un air grave je ne sais quelles mélancoliques pensées, songeant sans doute à la patrie absente, à la vanité do la gloire, à la morne solitude où vivent les prodiges. La pauvre bêle était douée de huit pattes, dont quatre desséchées, et ressemblant à s’y méprendre (bizarrerie de la nature ! ) à des vessies qu’on eut attachées tant bien que mal aux pattes primitives. Louise nous dit qu’on pouvait y toucher, mais le mouton était sur une espèce de piédestal , dan3 le lointain mystérieux de la scène, et tout le monde aima mieux la croire sur parole.

1) A X S LES Hl’ES DE PARIS. K, fi

Au bout do cinq minutes, elle appela, et le petit phénomène apparut, vêtu d’un coquet costume dp hussard, dont il semblait tout fier; il s’avança sur le devant du théâtre, n'offrant d’abord que sa joue gauche à nos yeux.

Il se retourna ensuite du côté droit , et l’on vit une vraie peau de nègre, couverte dans presque toute sa surface d’une rangée de longs poils, qui lui donnait une vague ressemblance avec la bure d ! un sanglier.

Mais ce n’est point là, je l’avoue, un spectacle plein de sel attique et de grâces décentes, un joli petit spectacle accommodé aux nerfs des personnesdélicates. Si vous voulez des grâces et de la délicatesse , suivezmoi devant ces deux baraques rivales que décorent deux toiles immenses et naïvement pittoresques , signées l’une du nom de Séguin, l’autre du nom de Mauclair, les deux peintres ordinaires, — soit dit sans le moindre calembour, — de MM. les saltimbanques. Justement il y a spectacle dehors, et c’est celui-là que je veux vous faire voir.

Sur la gnlerie qui règne au-devant do l’une des baraques, une danseuse orale, — c’est l’affiche qui le dit, et les affiches ne mentent pas, — est en train de danser un pas de caractère qui ferait rêver la Pctra- Camara, — avec accompagnement de castagnettes désormais classiques , et sans préjudice d’une musette et d’un cor de chasse qui brodent sur le fond leur vigoureuse harmonie en guise d’accompagnement. Voyez quelles poses voluptueuses , quel frétillement des pieds, quelle cambrure et quelle souplesse du corps , quels ondoiements de la taille , quelle bouche en cœur, quels regards souriants et langoureux promenés en cercle sur le public fasciné ! Les Sybarites en blouse bleue, qui n’ont pas le moypn d’aller ad-

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mirer les danseuses de l’Opéra, sonl plongés dans l’extase et poussent de petites exclamations de plaisir en se passant délicatement la langue sur les lèvres. Quant à la danseuse française de l’établissement voisin, penchée au bras de son directeur, elle examine sa rivale en jaunissant visiblement de jalousie et en la criblant d’épigrammes sournoises qu’elle communique ail petit cercle de ses fidèles ; elle rit parfois aux éclats , pour mieux témoigner son dédain , et figure quelques pas il demi, d’un air qui semble dire : « Ça 11 e connaît pas les premiers éléments de son art, et ça se mêle de danser en public ! Ab ! si je ^pulais ! Vous allez voir tout il l’heure. »

Près de lit s’était abrité un panorama portatif, de quatre pieds carrés environ. A cet établissement modeste, on avait adapté un banc sur lequel pouvaient s’asseoir trois personnes. Dès que le public était au complet, on le recouvrait d’un rideau, qui cachait le spectacle aux avides regards des gamins rôdant alentour, et les tableaux se succédaient, représentant les scènes les plus variées et les plus actuelles. Le directeur se tenait à côté, pour expliquer et changer les images.

— u Ce point de vue, messieurs, disait-il d’une voix traînante et solennellement monotone, vous représente la Chine. Remarquez que dans celte ville habite un mandarin ; il y a beaucoup de maisons poulies prêtres chinois , avec une superbe tour en porcelaine.

» Ce point de vue vous représente ^ Saint-Pétersbourg, capitale de la Russie, vue au clair de luue, à 2,400 kilomètres de Paris ; 400,000 habitants. Ce vaste empire, qui occupe la septième partie du globe, fut fondé il y a fort longtemps , mais il ne fut connu

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U A V S LES Hl'ES DE PARIS.

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