LE PARISIEN, PROTOTYPE DU BADAUD. — IMMORTALITÉ DE LA BADAUDERIE
On dit que cette race se perd de jour en jour. Des voix sinistres et lamentables ont retenti, criant par les rues et sur les toits :
Les badauds s’en vont ! les badauds sont morts !
Pourquoi exagérer le mal ? Sans doute notre jeunesse tourne au don Juan. Sans doute les enrichis, les bourgeois parvenus et ceux qui brûlent de parvenir, absorbés dans l’adoration du veau d’or, regarderaient avec un dédain suprême ces faciles et modestes jouissances, s’ils avaient le loisir d’y penser. Mais le peuple des campagnes , des arrière-boutiques et même - des ateliers, voilà le bataillon sacré, et celui-là est immortel , je vous en réponds.
Qu’on ne répète donc pas que ce public fait défaut à ceux qui en ont besoin. Il suffit de s’arrêter un moment devant le premier saltimbanque venu , pour se convaincre que jamais orateur n’eut un auditoire plus sympathique et plus convaincu. La bonne foi respire toute nue dans ces bouches cnlr’ouvertes, ces yeux écarquillés, ces têtes levées en l’air. Pour ce naïf cénacle, l'homme qui parle et qui travaille là, en plein vent, est quelque chose de plus qu’un simple mortel; c’est une créature à part, étrange, mi-réelle et mifantastique, comme le comédien de l’ Ambigu pour le confiseur de la rue des Lombards.
Après le gamin de Paris, en qui, par un phénomène extraordinaire , l’expérience précoce, l’incrédulité gouailleuse et blasée n’empêchent pas la candeur
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de l’admiration ni l'entraînement de l'enthousiasme, c’est le petit rentier parisien, — d’ordinaire un boutiquier retiré après de bonnes affaires, — qu’il faut regarder comme le premier badaud du monde. La chose importante pour lui, et qui se renouvelle tous les matins , c’est de tuer sa journée sans la faire crier. 11 s’estime le plus heureux des hommes s’il a pu recueillir, dans sa tournée quotidienne, sans fatigue et sans émotions violentes, sa petite provision d’observations anodines. C’est pour sa jubilation personnelle qu’ont été inventés : le fameux canon du Palais-Royal, sur lequel il va régler sa montre; les petits poissons rouges des bassins du Luxembourg et des Tuileries ; les petits bateaux que les enfants font aller sur l’eau ; les grandes revues de la garde nationale , et surtout les exercices de maniement des jeunes conscrits, auxquels il ne manque jamais d’assister d’un bout ù l’autre, riant d’un air bénin de l’inexpérience des débutants et de la brutalité des caporaux instructeurs.
Chaque jour il s'acquitte avec une inaltérable égalité d’âme de ces fonctions charmantes , mais qui deviendraient facilement monotones pour un esprit moins riche de son propre fonds. Partout où il y a spectacle, il accourt le premier; il se fait jour avec sa canne et ses coudes, il brave les bourrades et les apostrophes malsonnantcs , il interroge le voisin, il raconte les détails aux nouveaux arrivés , il explique aux sergents de ville, pour lesquels il professe un grand respect, de quoi il s’agit; il vous offre une prise, et vous vous trouvez mêlé à sa conversation. Après quoi il se délasse en s’asseyant au soleil sur un banc, et reste immobile, son mouchoir à carreaux étalé sur ses genoux, poursuivant ses rêves dans le
bleu des nuages. A l’heure du dîner, il s’en va faire part de ses impressions à sa bonne, et, le soir venu, s’empresse d’aller les raconter encore une fois à la dame de comptoir de son petit café, et au fidèle partenaire qui lui tient tète depuis dix ans dans le noble jeu de dominos.
Le Parisien , — et quiconque a lu le chapitre précédent me fera la justice de croire que je ne le dis pas pour Je déprécier, — a été particulièrement renommé de tout temps pour l’ardeur et la conscience qu’il met dans la flânerie. Il y a près de trois siècles que Rabelais faisait semblant de s’en indigner : « 11 est tant sot, disait-il en parlant du badaud de Paris en liadaudois , tant inepte, qu’ung basteleur, ung porteur de rogatons , ung mulet avec ses cymbales , ung vielleux au milieu d’ung carrefour, rassemblent grand monde autour d’eux. »
11 y croit des badauds autant et plus qu'ailleurs ,
dit encore le Cliton de Corneille en parlant de notre bonne ville.
Le Parisien d’aujourd’hui, qui n’a nullement dégénéré de ses pères , ne s’arrête pas seulement autour « d’ung vielleux ou d’un basteleur, « mais il s’amasse autour d’un enfant qui a laissé choir dans la rue son pot au lait, du cadavre d’un chat gisant au coin d’une borne, d’un cheval qui s’abat ou de deux voitures qui s’accrochent, voire autour d’un aéronaulc qui n’a pas trouvé la direction aérienne.
Heureux Parisien , de s’amuser à si bon compte ! Où est le mal , ô Rabelais ?
11 n’est p.ts jusqu’à M. Mercier, un homme de génie manqué, qui, en parlant des parfaits badauds , ne prenne sa grosse voix pour railler .< l’imbécillité
native du vrai Parisien , dont l’admiration porte (c’est M. Mercier que vous entendez , ne l’oubliez pas) je ne sais quoi de niais et de ridicule. »
Certes, ce sont là des mots durs et qui m’embarrassent d’autant plus que je les sens retomber de tout leur poids sur ma tête. Il est rude, quand on est soi-même de la corporation des parfaits badauds , de s’entendre si brutalement traiter par un bomtnc d’esprit. Mais voici le coup de grâce. Ne viens-je pas de rencontrer un érudit (celte race est sans pitié) qui m’a prouvé par toutes sortes de raisons fort plausibles que badaud dérive de baudet?... Badaud vous-même, monsieur l’érudit !
Je ne parle pas des savantes, et trop savantes étymologies du père Labbe, qu’il faudrait être bien badaud pour accepter.
Heureusement j’ai le courage de mon opinion, et je me sens la force d’entrer dans mon sujet , au milieu de ces sinistres augures, flanqué, à droite, de l’épi— gramme de Rabelais, à gauche, de l’anathème de M. Mercier, talonné de près par le formidable silence du Dictionnaire de l’Académie et par la cruelle étymologie d’un savant qui ne flâna jamais.
Je pourrais, du premier coup, foudroyer mes adversaires en énumérant ici les grands noms, les belles oeuvres, les résultats utiles et les précieuses découvertes qu’a le droit de revendiquer la flânerie, et qui seront éternellement l’orgueil du badaud, lier de ses ancêtres. Mais ce serait un plaidoyer en règle. Quel épais contre-sens ! J’aime mieux y aller plus simplement : le sujet n’y perdra rien, et le lecteur peutêtre y gagnera tout autant que l’auteur.
baissez-moi donc errer dans Paris à ma guise, et vous raconter en flânant les observations d’un flâneur.
DAXS LES RIIES DE PARIS.