‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 22 sur 46 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

l’art DE LA FLANERIE. — DÉFINITION DF BADAl'D.

Quelle bonne et douce chose que la flânerie, et comme le métier de badaud est plein de charmes et de séductions ! Quiconque en a goûté une fois ne s’en peut rassasier, et y revient sans cesse, comme on revient, dit-on , à ses premières amours. Vie de fainéant, s’écrient les gens graves. De fainéant ! allons donc! Je ne voudrais dire de gros mots à personne; mais on voit bien que vous n’avez jamais flâné , messieurs, et que vous n’étes pas capables de le faire; car il n’est pas donné il tout le inonde de pouvoir flâner naïvement, et pourtant savamment, comme fit jusqu’il son dernier jour ce délicieux Xodier, le premier badaud du monde. Celte vie est, au contraire, pour qui sait la comprendre et la pratiquer, la plus active et la plus féconde en résultats utiles : un badaud intelligent et consciencieux, qui remplit avec scrupule scs devoirs , c’est-à-dire qui observe tout et se souvient de tout, peut jouer les premiers rôles dans la république de l’art. Cet homme-là est un daguerréotype mobile et passionné qui garde les moindres traces, et en qui se reproduisent, avec leurs reflets changeants, la marche des choses, le mouvement de la cité, la physionomie multiple de l’cspVil public, des croyances, des antipathies et des admirations de la foule.

C’est en flânant dans Paris que Balzac a fait tant de précieuses trouvailles, entendu tant de mots, déterré tant de types. C’est un peu en flânant sur l’Océan que Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Il reste

Dit

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bien des Amériques nouvelles h découvrir, en flânant h sa manière dans certains domaines encore inexplorés de l’Océan parisien.

Avez-vous jamais réfléchi à tout ce que renferme ce mot de flânerie, ce mot charmant, adoré des poètes et des humoristes ? Faire d’interminables expéditions à travers les rues et les promenades ; errer, le nez au vent, les deux mains dans ses poches et le parapluie sous le bras, comme il sied à toute âme candide; marcher devant soi, à la bonne aventure, sans songer à aller quelque part et sans se presser, à la façon de Jean de la Fontaine quand il partait pour l’Académie ; s’arrêter â chaque boutique afin de regarder les images, à chaque coin de rue pour lire les affiches, à chaque étalage pour palper les bouquins ; voir un cercle amassé autour d’un lapin savant, et s’y joindre sans respect humain, fasciné, ravi, s’abandonnant tout entier au spectacle jusqu’au fond des sens et du cœur ; écouter ici l’homélie d’un marchand de savon, là les dithyrambes d’un marchand de montres à vingtcinq centimes , plus loin , les élégies des charlatans méconnus ; suivre au besoin tout le long des quais la musique d’un régiment qui passe, ou prêter avec bonne foi les deux oreilles aux roucoulements des prime donne du café Morel; savourer les variations des orgues de Barbarie ; se ranger autour des escamoteurs , des équilibrâtes et des magnétiseurs en plein vent ; contempler les casseurs de pierre avec admiration ; courir quand on voit courir, s’arrêter quand on le veut, s’asseoir quand on en a envie, quelle volupté , bon Dieu! Et voilà l’existence d’un badaud !

Censeurs moroses, en connaissez-vous beaucoup qu’on puisse comparer â celle-là ?

■ JC-t -V ^ - JL- -

Je roudrais bien commencer par tracer ici la théorie de la flânerie ; mais ce qui distingue cette théorie de toutes les autres, c’est qu’elle n’existe pa9, c'est qu’elle ne peut exister. La flânerie, science aimable qui se révèle d’instinct aux initiés , vit d’imprévu et de libre arbitre; elle porte gravée sur son drapeau la magique inscription de l’abbaye do Thélèmc : « Fais ce que veux. »

Comment s’y prendre, d’ailleurs, pour définir un mot que l’Académie n’a pas même daigné admettre dans son dictionnaire. Hélas! oui, la docte compagnie, qui a expliqué avec conscience le substantif rijlard, et le verbe trimbaler, s’est rendue coupable de cet oubli significatif. F,t pourtant elle eût bien dû ce souvenir pieux à l’auteur des Fables, l’un de ses premiers et de ses plus illustres membres.

N’allons pas toutefois confondre le flâneur avec le badaud : il y a une nuance que sentiront les adeptes. Le simple flâneur observe et réfléchit ; il peut le faire du moins. II est toujours en pleine possession de son individualité. Celle du badaud disparait, au contraire, absorbée par le monde extérieur qui le ravit à luimême, qui le frappe jusqu’à l’enivrement et l’extase. Le badaud, sous l’influence du spectacle, devient un être impersonnel ; ce n’est plus un homme : il est public, il est foule. Nature à part, âme ardente et naïve, portée à la rêverie, à la passion, à l’enthousiasme paisible , artiste par instinct et par tempérament , doué de peu d’expérience de la vie , enfin , n’ayant rien du scepticisme dédaigneux et de l’orgueil maladif qui, au dire des moralistes, sont les deux grandes plaies de notre époque, le vrai badaud est digne de l’admiration de tous les cœurs droits et sincères.

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Dans tout badaud, il y a une dose de candeur qui n’exclut nullement le tact et la finesse, une de poésie, plusieurs de probité sévère et d’irréprochable honnêteté. Jamais Mandrin, Poulailler, Lacenaire, n’auraient pu arriver à être des badauds : ils n’avaient pas l’âme assez haute, la conscience assez pure; il leur manquait la foi, la hpnhomie, la tranquillité de l’esprit, le contentement de soi et des autres; toutes ces grâces d’état sans lesquelles nul ne doit aspirer à ce bienheureux titre.

Aussi peut-on sans crainte formuler l’axiome suivant , qui sera la moralité de ce chapitre :

Pour faire un vrai badaud , un badaud de la vieille roche, un badaud pur sang, il faut, avant tout, être foncièrement honnête homme.

Cet axiome n’est nullement un paradoxe : croyezen un émérite, je n’ose dire un professeur, comme feu Brillat-Savarin.

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