PIPES, CIGARES ET CIGARETTES
Voici déjà quelques minutes que je parle du tabac, et je suis bien aise, dussé-je vous paraître suspect en pareille matière, de vous donner en quelques mots mon opinion sur ce grave sujet. Sénèque écrivait bien, dit-on, l’éloge de la pauvreté sur un pupitre d’or, et son éloge n’en est pas plus mauvais pnurlîcla. Salluste gourmandait l’immoralité romaine au sortir d’une orgie, ce qui n’empêche point sa morale d'être fort saine et fort belle. Laissez-moi donc fulminer à mon aise contre le tabac, même pris en dehors des cigarettes espagnoles , et faites ce que je dis, sinon ce que je fais.
Je suis parfois effrayé de la multitude inouïe de fumeurs qui infectent les rues. Mettez-vous à l’angle du pont des Arts, et regardez défiler la foule pendant un quart d’heure : si, sur deux cents hommes qui vont et viennent, il n’y a pas cent cinquante fumeurs, c’est qu’il y en a cent quatre-vingts. Les gamins même de dix à douze ans passent déjà avec la pipe à la bouche , graves et recueillis comme un jeune Romain le jour où il endossait la toge virile. La pipe, sous toutes ses formes, et le cigare, dans tous Ses prix, depuis l’aristocratique panatellas jusqu’ ù ces rouleaux de feuilles sèches que certains marchands promenaient jadis par énormes brouettées , et vendaient pour un liard aux voyous, se partagent ù peu près également
la population des fumeurs, cl dominent tour à tour, suivant l?s quartiers. Quant h la cigarette, quoiqu’elle ait bien son charme, on ne la voit guère qu’aux lèvres de quelques fumeurs débutants ou économes.
Pour ma part, je me suis bien souvent demandé , — en fumant mon cigare , — quelle force mystérieuse et inconnue, quel incompréhensible vertige poussaient ainsi une bonne moitié du monde, civilisé ou non , à s’introduire entre les lèvres de petits rouleaux amers et puants, dont on aspire la fumée pour la rejeter tout de suite. La cause d’un si singulier usage n’est certes pas dans le plaisir que fait éprouver cette opération machinale, et il y en a une preuve bien simple : c’est que, avant d’y trouver une certaine satisfaction, si toutefois c’en est une, il a fallu pondant longtemps s’imposer un dégoût qu’on croyait d’abord insurmontable. Je prie ceux de mes lecteurs qui fument, je veux dire tous mes lecteurs, de se rappeler quelle sensation ils éprouvèrent, surtout s’ils étaient très-jeunes, la première fois qu’ils ont porté un cigare îï leur bouche. A coup sûr, il n’y avait rien lù d’idéal et de poétique; mais au bout de quelques mois de cette torture , héroïquement endurée par les victimes de l’usage et les martyrs du sybaritisme de convention, ils ont fini par y trouver, ou du moins par se figurer qu’ils y trouvaient quelque plaisir. Il est vrai que la foi et l’imagination font les trois quarts de toute réalité !
Car enfin , essayons donc d’analyser ce mystère et de découvrir le point précis où gît la volupté. Tout fumeur impartial vous répondra qu’il n’en sait rien et qu’il ne s’en soucie pas : il fume parce qu’il a fumé; il a fumé parce que tout le monde fume; tout le monde fume parce que... parce que..., peut-être
•JBB.
parce que le tabac fait cracher, ou qu’il donne une mauvaise odeur aux habits et une haleine étrange à la bouche.
Serait-ce pour avoir le plaisir de suivre du regard les tourbillons de fumée qui voltigent, se poursuivent, se culbutent et semblent peuplés de petites figures fantastiques? Je comprendrais cela chez les Turcs, quand, accroupis par un soir splendide autour d’une lasse d’enivrant moka, ils fument, en rêvant aux liouris de Mahomet, dans des pipes de six pieds qui se contournent en boas constrictors. Mais parmi nous autres, peuple des brumes et des nuages, de l’escompte et du trois pour cent, combien en est-il qui songent à poursuivre des songes orientaux dans la fumée de leurs affreux cigares de la régie? Quelques pauvres artistes peut-être, quelques petits poètes en frai rie; mais personne n’ignore que les poètes, depuis Adam, sont en minorité.
On éprouve parfois ainsi, durant de longues périodes, comme un besoin instinctif de se lever en masse contre la raison et le sens commun; c’est alors que les hommes se mettent iY porter des châles, et les dames des redingotes et des crinolines. Et voilà précisément, lecteur, ce qui fait que vous fumez, et que je fume aussi ; que les rois et les saltimbanques , les portiers et les ambassadeurs fument de même, et que, si l’on n’y prend garde, les femmes se mettront bientôt à fumer. 11 y en a qui commencent déjà ; je parle , bien entendu , des femmes dont on peut parler entre honnêtes gens.
Pourquoi donc les esprits originaux, au lieu de secouer le joug, se courbent-ils si bénévolement sous le niveau commun de cette épidémie? Fumer! cela devient chaque jour d’un vulgaire plus achevé.
Quoi de plus banal et qui sente plus son petit bourgeois, je vous le demande, que de faire comme tout le monde! A l’œuvre donc, messieurs les élégants; ' donnez le signal de la protestation. C’est à vous qu’il appartient de saper par la base cet usage de mauvais goût, et de vous faire les missionnaires de quelque grande société réformiste, comme en ont déjà' produite l’ivrognerie en Angleterre, la tyrannie du costume féminin aux États-Unis , et celle des cartes de visite en Belgique et en France.
Il fut un temps, nos grands-pères s’en souviennent, où on fumait peu, mais où on prisait beaucoup. On ne s’introduisait pas des rouleaux de feuilles amères et puantes dans la bouche, mais on se fourrait toutes les .demi-minutes de grosses pincées de poudre noire dans le nez, — autre genre de plaisir non moins incompréhensible que le premier.
Aujourd’hui , le règne de la prise tend à s’effacer de plus en plus de notre civilisation ; il ne s’est guère maintenu que parmi les vieillards qui portent encore une queue; les prêtres, à-qui la pipe est une jouissance interdite; les portières d’un certain âge, et les griseltes prédestinées à devenir portières. 11 ne faut pas s’en plaindre. Drogue pour drogue, j’aime autant la nôtre que celle de nos pères.
Pourtant ne médisons pas trop de la tabatière : c’était un meuble plein de simplicité et de bonhomie patriarcale. F.llc avait l’avantage d’être un puissant lien de sociabilité, suivant la théorie développée par Sganarellc, de soutenir la conversation et d’entretenir les manières aimables, en provoquant d’innombrables Dieu vous bénisse ! Mais la tabatière se meurt, la tabatière est morte : n’en parlons plus.
CE QU’ON VOIT