CHAPITRE DIXIÈME
MARCHANDS d’hAIUTS.
Cette longue parenthèse fermée , je reviens à nies petites industries, et comme il faut bien rentrer par un bout , je rentre par les marchands d'habits.
Le marchand d’hahits est un industriel adroit et retors, qui parcourt incessamment les rues pour acheter les vieux vêtements, les vieux souliers, les vieux chapeaux, même les neufs si l’occasion s’en présente, sans excepter les cannes , les shakos , les épaulettes et les parapluies.
Il y a deux classes de marchands d’hahits ; il y en a même davantage , mais je les réduis à deux pour simplifier : les plébéiens et les aristocrates.
Les premiers se recrutent parmi les rares individus de la race intelligente et tenace des Auvergnats qui ne sont point entrés dans la grande corporation des charbonniers et des porteurs d’eau. Ils sont sales, comme doit l’être tout Auvergnat pur sang ; ils professent un dédain complet pour la mode et le luxe scandaleux du costume ; ils font leur ronde en chapeaux roux et défoncés , en paletot gras , ou môme en blouses d’une teinte équivoque. La femme exerce la même profession que le mari, et son cri a quelque chose d’aigre et de résigné qui m'a toujours fait penser â la voix de quelque chouette mélancolique. Le couple s’avance, d’un pas lent et pénible comme celui du Juif errant, les épaules courbées sous un long sac grisâtre , où il entasse pêle-
mêle les débris les plus divers. Il a sa clientèle toute faite dans les mansardes et les bouges garnis.
Les seconds s’adressent à un public plus relevé, surtout aux étudiants. Ceux-là sont fashionables , coquets môme, surtout quand ils sont jolis garçons, cl ils le sont quelquefois : j’en ai vu. Ils portent le chapeau sur l’oreille, ils ont des moustaches cirées et des favoris en côtelette ; ils se parent des plus voyantes dépouilles de la veille qu’ils revendent le lendemain, surtout des pantalons à larges carreaux, que, par un trait général et caractéristique, ils affectionnent tous, aussi bien que les marchands de contremarques. S’il n’avait sur l’épaule gauche un trophée de gilets et de redingotes qu'il drape avec prétention , on prendrait cet industriel pour un jeune premier des Délassements qui parade dans la rue, ou pour un garçon de restaurant qui, un jour de sortie, fait le joli cœur dans un quartier éloigné de son établissement.
Mais non, le marchand d’habits a dans sa démarche, dans sa pose, dans ses airs de tête, dans l’expression de sa physionomie aussi bien que dans l’accent particulier de son organe, un cachet qui n’appartient qu’à lui et le fait reconnaître au premier coup d’œil, lin quoi cela consiste-t-il au juste? je serais bien embarrassé de le dire ; et pourtant ni vous ni moi ne nous y tromperons jamais. Le père Bcuhours, s’il m’eu souvient bien, a écrit un long chapitre, presque un livre, sur le je ne sais quoi; eh bien, il y a du je ne sais quoi dans le marchand d’habits, et c’est là ce qui eu fait un type si profondément original.
Le marchand d’habits porte en lui, quand on l’envisage avec tant soit peu d'imagination, quelque
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chose d’effrayant. 11 est des moments, je me le ligure, où son masque facial doit avoir le ricanement railleur et dédaigneux de Méphistophélès. Il a vu de si près les vieux galons et les misères splendides ; il a tant palpé de beaux paletots graisseux et de belles redingotes retournées ; il a entassé sur son épaule et jeté dans son panier la défroque de tant d’illustres personnages , l’habit doré du ministre de l’an dernier, le pantalon trop étroit du dandy qui prend du ventre, les riches épaulettes du chef de bataillon de la garde nationale retombé au rang de sergent-major, l’avant-dernier gilet du bohème dont le roman vient d’être refusé sur toute la ligne, qu’il lui est bien permis d’être un peu sceptique. Kl il poursuit sa roule, le philosophe cynique, riant dans sa barbe, et répétant sa mélopée moqueuse et lugubre :
Vieux habits! vieux galons!
Mais toute sa philosophie ne l’empêche point d’être un homme pratique avant tout, au contraire! Il faut le voir ù l’oeuvre, palpant et soupesant votre paletot, découvrant les moindres taches dans les replis les plus inaccessibles, inventant des trous où il n’y en a pas, tandis qu’il s’exclame en monosyllabes plaintifs et hoche la tête d’un air désolé. Il parvient ainsi à vous plonger dans la consternation ; découragé d’avance, vous lui demandez timidement le tiers de ce que vous aviez rêvé d’abord , et il vous offre le quart de ce que vous lui demandez. D’autres vous en offriraient le dixième peut-être; vous passez donc sous les Fourches Caudines, et le marchand d’habits, toujours ricanant dans sa barbe , s’en va redire ailleurs son refrain, que vous entendez, comme une raillerie, monter jusqu’à votre fenêtre :
DANS LES UliES DE PAK1S. 310
Vieux habits! vieux galons!
Du reste, gai, jovial, prompt à la riposte, mais sans jamais blesser une pratique, le marchand d’habits est eu général nn type de bon vivant. Il supporte surtout avec une inaltérable belle humeur les J'arccs et les sobriquets dont les étudiants l’accablent. On le traite de voleur, et il ne cherche pas à s’en défendre, sachant bien que c’est vrai ; mais il exploite ses clients en les laissant rire, et en riant lui-même de l’innocent triomphe qu’il leur abandonne , car il a la vengeance entre scs mains.
Voilà pourtant la providence vivante du quartier la- ' tin. Voilà le mont-de-piété ambulant auquel l'étudiant peut, sans se déranger, accrocher sa garde-robe et môme sa.montrc, car la plupart des marchands d’habits achètent tout ce qui se vend et peut se revendre. Il est vrai que ce mont-de-piété , comme l’avare Achéron , ne lâche point sa proie; mais l’étudiant ^ tient peu, et pourvu qu’il ait le droit de vendre, il se passe du droit de racheter.