‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 38 sur 46 · LE GAMIN DE PARIS · texte numérisé non relu

LE GAMIN DE PARIS

Parlons plutôt du gamin de Paris. Il y a longtemps que je sens ce mol frétiller au bout de ma plume. Tout m’y ramène, tout me le cric, tout me pousse à l’aborder à son tour. Le gamin de Paris est mêlé, pour ainsi dire, ù chacun des détails, & chacun des aspects , à chacune des industries de la grande ville. Il en est comme le sang et le feu. Nous l’avons rencontré plus d’une fois déjà, et ce malin visage de diablotin ricaneur s'obstine à venir poser devant nous : il est au bout de toutes ces pages sur le mouvement , la vie , les splendeurs et les misères de Paris.

Et pourtant, j’hésite encore, et j’ose à peine aborder de sang-froid un sujet pareil. Je n’en sais pas un seul qui soit plus multiple et plus effrayant. A qui veut parler du gamin de Paris , il faudrait un regard que rien ne déconcerte, une plume intrépide et flexible, ardente et féconde en saillies, trempée et retrempée dans la flamme étincelante du salpêtre, comme celui qu’elle veut décrire.

Habitants des cinq parties du monde, vous connaissez tous le gamin de Paris : sa renommée court les trois continents. Vous le connaissez surtout , bonnes gens de notre capitale, pour l'avoir coudoyé, ou plutôt pour en avoir été coudoyé vous-même , à quelque coin de rue. Gai, insouciant, mauvaise tête, vrai pinson étourdi et jaseur, il passe, un refrain à la lèvre, la casquette sur l’oreille, frottant à tous les murs sa blouse d’atelier. Eh bien , il y a dans ce petit

être chétif, dans cet honioncule narquois et gouailleur, je ne sais quoi d’ambigu, de complexe et de contradictoire, bien propre à dérouter tous les calculs de la logique et de la vraisemblance.

Ce qui me frappe d’abord dans ce corps si grêle , et pourtant déjà si formé , c’est le contraste de cette physionomie d’homme fait et de ces membres d’enfant. Les bras, les jambes, la poitrine ont douze ans; .quelquefois ils en accusent dix, quoiqu’ils en aient quinze ; mais la figure a vingt ans par l’expression, l’audace, la connaissance de la vie, — comme la voix , qui en est déjà aux tons mûrs et rauques , et qui se hâte de prendre l’accentuation de la puberté.

Qui n’a vu un de ces nains, portant une énorme tête sur un corps d’oiseau-mouche? Voilà justement l’antithèse, qui, au moral aussi bien qu’au physique, choque comme une monstruosité et attire comme un phénomène, dans le gamin de Paris.

Oui, il a de bonne heure l’expérience de la vie; oui, il a mordu, dès ses premiers ans, au fruit de l’arbre de la science fatale, si bien qu’avec l’ivresse prématurée , sont venus aussi la satiété et le dégoût. A sept ans, le gamin de Paris s’ennuie; à dix, il ne croit plus aux canards ; à douze, c’est un grand blasé, comme le roi Salomon. Le scepticisme ricane dans ses yeux et les plis de son visage. Cuirassé d’une incrédulité ironique et invulnérable, il a pris pour devise la maxime des stoïciens, qui est aussi, dans un autre sens, celle de l’épicurisme pratique : Ail admirari.

Et de quoi s’étonnerait-il? Du danger? C’est son élément naturel. — D’un roi qui passe? Il en a tant vu passer! — D’une révolution? Il en a tant fait, des révolutions!

Et cependant cette hâtive expérience des choses, par un singulier contraste, — qui n’est pas le seul, à beaucoup près, — s’allie en plusieurs points, chez le gamin de Paris , avec la candeur de l'admiration et l’entrainement de l'enthousiasme, Je n’en veux d’autre preuve que son goût immodéré pour les spectacles du boulevard, sans parler de oeux de la rue, où il forme- toujours le premier noyau du cercle. Ee gamin, tout sceptique qu’il soit, est un badaud pursang : il flâne avec délices ; il est l’ami et le public de tous les plaisirs gratuits , et vous le trouverez tour à tour au spectacle de la Morgue, à celui de Guignol, à celui d’un chanteur ou d’un équilibrisle en plein vent. On connaît son fanatisme pour certaines pièces, surtout pour certains acteurs des théâtres populaires. Tout le monde l’a vu faire queue, les dimanches surtout, trois heures d’avance, monté à califourchon sur les barrières du Petit-Lazari. Debureau comptait de vrais séides parmi les lilis du paradis; il y avait là, entassés les uns sur les autres, bouche béante, bras ballants, yeux écarquillés, cent gamins, dont chacun, au moindre signe de Pierrot, se fût précipité du haut de la troisième galerie sur la scène, comme les serviteurs du Vieux de la Montagne, rien que pour lui baiser le bout du pied. Aujourd’hui encore, Déjazct, Frédéric Lemaître, le brillant Lafcrrière , le pathétique Saint-Ernest, le beau Mélinguc, excitent parmi eux des orages d’applaudissements. U ne ferait pas bon siffler Léontine au poulailler de la Gaîté.

C’est du bataillon sacré des gamins que parlent les battements de mains les mieux nourris et les bis les plus énergiques. Dans les belles pièces, la claque

clle-mcmc, cette vaillante claque des boulevards,

qui mcl de lu conviction dans ses coups de battoir, du vrai enthousiasme dans son enthousiasme de commande, et qui marche à la conquête d’un succès avec la furia d’une année française montant à l’assaut d’une forteresse, la claque elle-même est écrasée par le feu roulant qui vient des étages supérieurs. Écoutez, après le septième acte et le vingt-quatrième tableau , cet assourdissant concerto de gamins, redemandant les acteurs : Tous! tous!! et vous conviendrez avec moi que ce petit peuple ne ressemble pas mal à cette plèbe romaine qui se pressait aux jeux du Cirque, et qu’il ne veut que cWix choses : du pain et des spectacles, mais les spectacles avant le pain.

On a vu des litis , fascinés, s’abandonner corps et «lme à la situation du mélodrame, rager contre le traître, et même, beaucoup plus rarement toutefois, verser des larmes sur les infortunes de la victime innocente. Mais c’est surtout le drame patriotique qui a le don d’exciter les plus ardentes sympathies du gamin : ou se rappelle le succès des Cosaques, et ce succès est en grande partie son œuvre. 11 fait répéter trois fois de suite les couplets de facture, où un vieux soldat parle des lauriers de la victoire qui recouvrent son front cicatrisé; il applaudit aux généraux aveugles ou manchots, aux colonels brusques et sentimentaux, aux vieux sergents mutilés qui traversent lentement la scène; il # se lève, il s’exalte, il trépigne aux endroits où un concitoyen roule ù lui seul trois ou quatre ennemis ; il lapiderait les acteurs à coups de pommes crues , si l’avantage ne restait pas aux Français.

Pourtant ce n’est point par chauvinisme tout pur qu’il se délecte aux pièces militaires; c’est aussi par

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amour du bruit, du fracas., du canon, du tambour, de la poudre. Tout cela lui porte à la tète cl l’enivre comme une dose de haschisch. El puis c’est au théâtre seulement que cette naïveté d’impression se produit, dans sa fleur exubérante et vivace. De tout ce qui l’entoure, le théâtre, avec son ensemble d’influences irrésistibles, scs décorations magiques, ses féeries resplendissant à la lumière du gaz, scs situations violentes , ses sentiments marqués avec force, sa charpente robuste, son intrigue péniblement embrouillée, mais d’après des principes invariables et élémentaires qui aident la mémoire à se retrouver sans peine, ses caractères peints â la détrempe, dans un relief grossier, mais vigoureux et pittoresque, son style môme curieusement approprié à la nature des sujets, — a seul la puissance d’agir sur celte organisation mobile, mais rebelle, de la remuer, de la ravir pour quelques heures â son habituelle ironie. Je vous assure qu’il ne raille plus, le gamin de Paris, dès qu’il est sous la griffe de l'ixérécourt , de Ducangc ou de Boucliardy. Oh! comme ils le mènent, comme ils l’assouplissent, ces Orphécs du boulevard du Crime! Comme ils domptent et musellent cette petite bêle insupportable et taquine! C’est lâ, je vous jure, un pouvoir admirable , et ce pourrait être là aussi un * magnifique instrument de civilisation.

Mais, quel que soit l’effet produit sur le gamin, le cœur, en général, n’a rien à y voir. Ce sont les sens et la tète, l’esprit et les nerfs qui sont pris. Le cœur, pour lui, est un viscère mythique, d’un usage superflu, et qu’il confond volontiers avec ses alentours. Je crois bien que la rouille le lui a mangé peu à peu , mais je dois dire qu’il repousse quelquefois. I.c gamin de Paris a, sans doute, une certaine générosité nalu-

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relie; pour de la sensibilité , peu ou point. C’est l'intelligence, une intelligence fine, agile et pénétrante, qui fait à elle seule les trois quarts de son individu. C’est la chaleur du sang qui l’entraîne. 11 est pétri de nerfs, de feu, de salpêtre, de matière ardente cl subtile, qui n’a besoin que d’une étincelle pour faire explosion; vrai lézard gentil et égoïste, souple, furtif et sensuel, toujours prêt à se métamorphoser en crocodile. ■

Vienne une révolte, par exemple, — semblable au cheval de Job, le gamin de Paris tressaille, et l’ivresse du combat gonfle d’avance sa narine. I,c voilà le premier sur une barricade, à 1a main un fusil plus grand que lui; il tire, il lue, il est lue, cl il tombe vaillamment, en jetant le cri de l’émeute.

Sait-il pourquoi il se bat? Non. Peut-être le saurat-il plus tard , mais il s’en occupe peu maintenant. 11 se bat pour se battre, pour boire la fumée de la poudre à plein gosier, parce qu’il y a là de rudes émotions et des surprises terribles qui le secouent, parce qu’il y joue à l’homme fait et parce qu’il aime à détruire. Ne lui cherchez point d’autre but; il n’en a pas.

m Sous la dernière république , à chaque barricade, il y avait, d’un côté, des gamins de Paris en blouse et en casquette, faisant le coup de feu pour les insurgés avec une audace qui déconcertait les plus vieux soldats de l’émeute; de l’autre, des gamins de Paris, habillés en gardes mobiles et faisant le coup de feu pour la cause de l’ordre , avec une intrépidité qui allait jusqu’à la folie, et qu’eussent admirée, dans ces adolescents imberbes, les grenadiers épiques de la vieille garde.

D’où venait celle division en deux camps, et qu’y

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avail-il donc entre eux pour les séparer? Presque rien, ce semble, mais tout en réalité. Un uniforme.

11 ne s’agit que de savoir le prendre, cet ami enragé du bruit et de la mitraille. La force physique et la supériorité morale d’un caractère énergique sont également toutes-puissantes sur lui. Pourvu qu’il ait son péril en bonne forment sa lutte acharnée, et ses émotions vigoureuses, voilà tout ce qu’il demande. Comme la salamandre, il a besoin de vivre au milieu des flammes. Et n’ayez pas peur; ce n’est pas lui qui reculera d’une semelle devant l’ennemi. Laisscz-lui sa blouse bleue, c’est un champion de la révolte prochaine. Mettez -lui des épaulettes et un pantalon rouge, ce sera un garde mobile, — ou un zouave.

C’est qu’il est terrible , ce gamin railleur et bambocheur, une fois qu’il a mâché de la poudre et des balles. Il grandit à vue d’œil, il se transfigure; l’affreux moutard devient un héros. Oui , un héros , mais un héros sui generis, qui a ses côtés homériques pourtant; frondeur, farceur, fricoteur aux jours de paix, cultivant le coq-à-l’âne entre deux fusillades, et trouvant toujours le mot pour rire à la gueule des canons ; mais du reste impassible, discipliné, plein d’intelgence et d’élan, et joignant le sang-froid à l’impétuosité, tant que dure la bataille. Dans la chambrée , au corps de garde , aux avant-postes , c’est lui qui est le loustic inévitable et favori du régiment. 11 a le privilège d’exciter le rire dès qu’il ouvre la bouche : on se pâme au premier mot du Parisien ; on se roule par terre quand il a fini.

Voyez-vous , c’est un descendant en ligne directe des vieux Gaulois. La sève rabelaisienne coule à pleins bords dans ses veines ; il est l’héritier légitime de Panurge, il appartient à la race de Villon et de

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Béranger. Son sarcasme emporte la pièce; grossier souvent, au moins par la forme, rarement vulgaire par le fond', toujours incisif et mordant, il a la pointe et le trait, et le tranchant vigoureux, quoique ses mots soient souvent des mots d’atelier et de tradition, qui se transmettent de l’un à l’autre, et courent de bouche en bouche, jusqu’à ce qu’ils soient usés jusqu’à la corde. Le petit drôle est insatiable de gaieté, il sue le rire par tous les pores. Joyeusement effronté, hargneux, insolent, il a du moins incontestablement pour lui la rapidité du bon sens, la sûreté perçante du coup d’œil. Son malin regard de furet va vite au fond des choses, sans s’amuser aux bagatelles de la porte : ce n’est pas lui qu’on attrape avec des ficelles et des balançoires. Écoutez plutôt ces appréciations concises écloses dans les cercles de gamins, et ces résumés lucides, pittoresques, pénétrant comme une lame de couteau , où rit à belles dents l’impitoyable ironie d’une impitoyable Analyse. On pourrait composer une encyclopédie satirique fort curieuse des mots et des opinions du gamin. On a fait un Mènaejiana, un Bolœana, un Harpacjoniana, et bien d’autres ana sur n’importe qui et n’importe quoi : on pourrait faire un Gaminiana , qui ne serait point sans donner d’utiles et piquants aperçus sur les hommes et les choses du jour. C’est une idée que j’abandonne au premier Cousin d’Avallon qui en voudra tirer parti.

Pas un événement qui ne soit marqué au pnssage par le gamin de Paris. Drames et mélodrames, pantomimes, tableaux, statues, édifices, il juge tout d’une phrase burlesque, d’un mot, d’un lazzi, et il est rare que son jugement ne soit pas ratifié par celui du public. Et quand il a dit d’une chose : Ce n’est

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pas chouette , o» bien : Ce n’est pas rigolo, soyez sûrs que c’csi là son dernier mot et qu’il n’en reviendra pas.

Choudlc et rigolo, qui ont peut-être effarouché mes lecteurs, sont deux des termes aujourd’hui le plus en faveur 'du vocabulaire image que parle le gamin de Paris, et qu’il faut bien que je parle un peu moi-même dans celte esquisse. On me le pardonnera , sans doute , en faveur des nécessités du sujet.

Le gamin de Paris ne tient en rien du bourgeois de Paris, qu’il liait, qu’il turlupine et dont il llaire les ridicules à l’égal d’un artiste en litre. C’est qu’il est artiste lui-même, je vous assure; à sa manière sans doute, mais enfin il l’est, comme le sont les rapins. Malheureusement, pour être un artiste complet, il lui manque l’abandon, la candeur cl la foi.

Car, hélas ! quelle croyance est restée debout dans ce diablotin rusé et tapageur? Il est né à peine, et déjà l’atmosphère environnante l’a saisi et pénétré tout entier. Dès sa première heure, il appartient à sa race , qui l’a marqué au front d’un sceau ineffaçable. Enfant, l’atelier le façonne aux vices précoces; là rue et le ruisseau le sacrent gamin de Paris. Voyez- 1c : il fume, d’ordinaire la pipe, qu’il fait culotter par les grands, — aux jours solennels le cigare d’un sou ; il boit son petit verre comme un homme , et il paye, sur le comptoir, un canon aux camarades. Le gamin commence par faire l’école buissonnière; deux ans après, il fait le lundi. 11 admire le libertinage, il aime les lions vivants ; la corruption prématurée a quelque chose qui le séduit èt l’attire. Il se plaît dans la compagnie de ces grands drôles de dix-huit à vingt ans , dont il recherche la sympathie et la protection ,

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cl qui lui paraissent le ncc plus ultra de la perfection idéale. 11 se modèle sur eux, il en imite tout, jusqu’à la démarche, le costume, la prononciation traînarde cl provocante, et ce classique et bizarre ohé, qui, modulé dans les profondeurs de la gorge avec toutes les variations en usage, constitue la plaisanterie la plus accréditée dans les rues de Paris , et peut passer pour l'infaillible critérium auquel on reconnaît la race.

Dès qu’il commence à réfléchir, le gamin s’exerce à l’aplomb, et il a honte do la naïveté naturelle à son âge. 11 garde encore sur les lèvres la trace du lait maternel, et déjà. il salue d’un éclat de rire et poursuit d’un quolibet sanglant toutes les majestés qui passent. En vérité, il y a là quelque chose d’effrayant et de sinistre : cette moquerie quand même, condamnée, comme le Juif errant de la légende, à marcher toujours , est lugubre à la longue. Ce rire audacieux tient à la fois de Rabelais, de Voltaire et de Paul de Kock. C’est bien à cette bouche qu’il faut appliquer la métaphore de Joseph de Maistre : en la voyant fermée, on dirait un ressort qui va se détendre pour décocher sa flèche.

Qui pourra comprendre et définir ce sphinx chétif, toujours prêt à faire la grimace aux OEdipes qui l’étudient? Le gamin de Paris, c’est une antithèse vivante : c’est la vie et la mort , l’honneur et la honte, la ruine et quelquefois la prospérité de la grande capitale; c’est le produit avorté du progrès, dont il est le fléau. On dirait le fruit bâtard d’un commerce adultérin , horrible , monstrueux , entre la civilisation et la barbarie. C’est tour à tour et quelquefois en même temps le travail et l'oisiveté, la paix et la guerre, aujourd’hui l’ennemi mortel, et sans savoir

pourquoi * de la société ; demain son champion héroïque, toujours disposé à se faire tuep sur une brèche et à mourir sous les plis du premier drapeau qui aura séduit son aventureuse adolescence.

Le gamin de ce genre n’est possible qu’à Paris. Il lui faut l’air de la Seine et les rumeurs du faubourg pour donner à son sang cette ardeur fiévreuse et vagabonde, pour allumer dans ses veinés cette flamme intérieure qui l’anime et le consume. Ge n’est que dans les ruisseaux de la rue Saint-Martin que peut grandir en liberté cet arbuste rachitique et rabougri , tordu, ce semble, et noué dans son germe, mais qui pourtant se cramponne au sol par des ramifications vivaces et multipliées. Aussi s’esl-il si profondément imprégné de cetje atmosphère qu’on le reconnaît partout * comme s’il portait le nom de sa patrie écrit sur son front, et que lui-même né l’oublie jamais. \ul n’a des nostalgies plus tenaces et plus invincibles ; il porte dans les mondes les plus lointains les mœurs, le langage , le souvenir et le regret de sa ville , et il en grave le nom jusque sur les Pyramides*

Disons, en (inissant, qu’il y a plusieurs catégories de gamins de Paris , depuis le gamin des faubourgs jusqu’à celui des quartiers commerçants du centre; depuis le môme, le titi , le mioche et le moutard, qui sont les gamins à l’état d’embryons, et encore dans leur coque, jusqu’au pâle et jaune voyou, dont le nom est si expressif dans sa brutalité. Le voyou, on le sait, est le genre gamin porté à sa plus haute puissance ; il a la voix rauque et avinée , le regard hardi, le geste cynique, la gaieté repoussante. Le voyou soulève le cœur comme un verre d’eau-de-vie de la barrière et un brûle-gueule de chiffonnier. Auguste Barbier l’a peint , et bien peint , en quatre vers.

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Relisez-les : ils vous en apprendront plus que tout ce que je pourrais dire.

Voilà le dernier mot du gamin de Paris; voilà le terme où il arrive, poussé à scs développements extrêmes , quand il ne s’est pas rencontré un hasard de la Providence pour le saisir et le redresser au passage. Tant qu’il n’en est pas là, le gamin est gentil quelquefois, mais gentil à la façon du chat qui rentre ses griffes, et qui, l’instant d’après, va mettre en sang la main qui le caresse. Et pourtant, comme on l’a gâté, ce petit drôle! comme on a flatté ses vices cl ses polissonneries ! J’en pourrais citer plus d’un qui s’est montré plein d’indulgence pour cesj péchés miynons , et dont l’imagination complaisante s’est plu à voir en lui la sagesse d'un philosophe cachée sous le masque de la folie. Le vaudeville et la chanson , ces deux puissances que le gamin fait vivre, lui ont payé les rentes de son admiration, et ils ont célébré sur tous les tons leur ami le gamin de Paris , » qui vit sans souci, tra-déri-déri. » Ils ont formé ainsi un gamin factice, comme on a fait des étudiants faux et poseurs , qui se sont pris à croire à leurs destinées humanitaires et à leur mission pro- (/ressistc. Ils ont tué en lui les derniers restes de la naïveté , et il s’est pris à s’écouter, à se contempler, à se trouver un être remarquable et digne d’étude, lundis qu’il n’est en réalité, il faut bien le dire, qu’un petit être amusant, familier et dangereux, qu’on ne peut jamais être sur d’avoir entièrement apprivoisé, à qui les dents et les ongles poussent vite, et non moins vite aussi la science et la volonté «le s’en servir.

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