‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 39 sur 46 · LES MENDIANTS I>E PARIS. — UNE NOCE ET UN BAL DK MENDIANTS · texte numérisé non relu

LES MENDIANTS I>E PARIS. — UNE NOCE ET UN BAL DK MENDIANTS

Voyez pourtant où conduit l’enchaînement dos idées! Si vous vous le rappelez, lecteur, nous étions en fiacre tout d’abord , et nous n’en sommes pas encore descendus, quoi que vous en ayez pu croire. Il est temps maintenant d’on sortir et de nous mêler -d’un peu plus prés à la foule.

Qu’est-ce que ce personnage en casquette grasse , en paletot sale, décoré d’une médaille en cuivre, qui tourne le bouton et abaisse le marchepied dès que la voilure s’arrête? C’est un membre de l’honorable corporation des ouvreurs de portières, fainéants patentés, impropres pour la plupart à tout travail sérieux, et qui parviennent, en moyenne, à se faire un revenu de quinze à vingt sous par jour, en abaissant une centaine de marchepieds toutes les vingtquatre heures.

En réalité, l’ouvreur de portières n’est rien autre chose qu’un membre honteux de ces races de mendiants qui pullulent à Paris. Nulle ville du inonde , en effet , ne peut en offrir une collection aussi complète et aussi variée en ses déguisements infinis, pas même les cités belges, où on les écrase à chaque pas qu’on fait; Gand surtout, où , pendant tout un jour, je les ai vus par centaines fondre avec acharnement sur ma personne, comme une nuée de cousins ou de moustiques , et tourbillonner autour de moi jusqu’à m’éiourdir, sans que je pusse me débarrasser de cette

monte impitoyable, ni en gardant un silence obstiné, ni en me soulageant par un torrent d’injures, ni en restant immobile, ni en me sauvant à. toutes jambes.

Seulement , les mendiants de Paris sont plus polis et plus civilisés. Ils savent bien que l’importunité n’est pas la meilleure manière d’attirer la compassion du passant, et d’arriver à sa bourse en passant par son cœur.

J’appelle mendiants , non pas ces travailleurs des places publiques, ces artistes en plein vent, qui vous demandent un sou en échange de leurs chansons , de leurs tours de force ou de leurs tours d’adresse, — ah ! pauvres gens , mes - bons amis, Dieu me garde de vous traiter si indignement, moi qui vous ai tant contemplés, tant écoutés, tant admirés parfois ! — mais ces parasites sans pudeur, ces superfétations hideuses et stériles qu’on heurte à chaque pas, êtres abjects qui n’ont pas le moindre sentiment de l’art, du travail, de la dignité humaine; ces femmes qui vous tendent la main, tenant dans leurs bras un enfant tou r jours endormi et toujours le même, sans qu’il ait grandi d’un pouce depuis dix ans ; ces hommes assis toute la journée sur leurs chaises curules au milieu des ponts ou aux portes des églises, privilégiés de cette insolente caste des mendiants qui professe un souverain mépris pour les pauvres.

’ . Et gardez-vous bien de rire , commerçants , vaudevillistes et gens de lettres qui vous croyez riches parce que, bon an, mal an, vous gagnez quelque quatre à cinq mille francs à votre petit négoce! Sachez qu’une place de mendiant offrant des garanties suffisantes, et sur un point bien fréquenté , rapporte un revenu dont plus d’nn gros industriel se tiendrait fort salis—

l'ait. Aussi ces emplois sont-ils brigués de toutes parts : on met en jeu les hautes protections pour écraser uu rival, cl la place se transmet par héritage, s’achète .et se vend à beaux deniers comptants , comme une charge d’avoué ou d’agent de change.

Tous ces hommes se connaissent et se jalousent ; ils contractent entre eux des alliances offensives et défensives, des sociétés d’exploitation en commandite. Ils së marient entre eux, et l’on en a vu faire souche d’honnétes gens, voire se transformer par degrés en familles opulentes et se fondre dans les rangs de la plus haute aristocratie financière. On serait souvent étonné de connaître les dots qui servent d’appoint h ces unions picaresques , et les clauses du contrat de mariage. Les quartiers de noblesse s’y comptent par infirmités. Plus un mendiant est défiguré par la maladie, estropié 4 dégoûtant, plus il est recherché, courtisé, cajolé par ces dames. La mère est aux petits soins pour cet Adonis; la fille fait les yeux doux û ce Céladon. S’il est bossu , la bosse ne gâte rien ; s’il est boiteux, c’est un homme charmant; s’il est aveugle, c’est le comble du bonheur. Les mamans sont rares qui osent prétendre ft un gendre aveugle et bancal à la fois : il faut être bien aveugle et bien bancale soimême , ou du moins avoir sa tirelire bien garnie pour pouvoir se frotter à si riche parti !

J’entendais dernièrement raconter, par un jeune auteur versé dans la matière, et qui connaît toute sa cour des Miracles sur le bout du doigt, une noce de mendiants à laquelle il s’était trouvé mêlé, je ne sais par quel bizarre concours de circonstances. Comme ce récit m’a paru curieux et caractéristique, je lui demande la permission de le rapporter ici.

Au jour indiqué, disait-il, je ne manquai pas.

accompagné d’uo ami, de me rendre d’abord à l’église Sainl-Eustache, que remplissait déjà une nombreuse réunion, dont quelques figures seulement m’étaient connues. Heureusement, je me vis tout à coup abordé fort à propos par un brave homme avec qui j’avais causé autrefois en deux ou trois rencontres, et qui me servit de cicerone au milieu de ce monde singulier: c’était un ouvrier peintre qui s’était récemment cassé le bras en tombant d’unc échelle , 'pendant qu’il travaillait à la décoration des plafonds du Louvre, et qui, ne pouvant plus désormais toucher aux pinceaux, avait obtenu, en compensation, une médaille de joueur d’orgue : il n’était point sorti des arts, comme on voit.

Quand nous eûmes échangé nos compliments, il me présenta à la mariée. Je vis une petite femme, affreusement grêlée et à moitié aveugle, qui au besoin même pouvait l’être tout à fait; on lui dit mon nom, et dès qu’on l’eût assurée que je m’intéressais fort à l’estimable classe dont elle était un des plus beaux échantillons, elle daigna me sourire et me faire une gracieuse révérence.

On me montra de loin le prétendu, qui se tenait assis, les deux jambes croisées, sur une chaise où il disparaissait tout entier. Il me regardait avec attention , et voyant mes yeux se diriger vers lui, il se leva pour me saluer. En vérité, ces mendiants ont du monde! C’était une sorte de nain rabougri, bossu, boiteux, contrefait de toutes- les manières. Après avoir vu les deux époux, je conjecturai, non sans raison, que c’était là un mariage de convenance. Mon guide m’apprit, en effet, que j’avais devant les yeux les rejetons des deux plus illustres dynasties de mendiants, qui avaient accaparé, par leurs ascen-

danls et leurs descendants, les stations les plus avantageuses de la capitale, et menaçaient d'envahir le reste par leurs alliés.

A l’occasion de ce mariage politique, où se fondaient les droits et les prétentions rivales de deux grandes maisons, on avait convoqué le ban et l’arrière-ban de l’aristocratie mendiante. Il y avait là des pitres , des joueurs de clarinette et d’accordéon , force joueurs d’orgue de barbarie , des saltimbanques de haut parage , .des marchands de pain d’épice, de sucre d’orge, de limonade gazeuse à deux liards le verre; tous les coquillards, les malingreux, les h tibias, les sahouleux et les Clopins-Trouiliefous de Paris, .l’entendais autour de moi des commentaires énergiques, des exclamations d’extase et d’envie ;

— Ces gens-là ont toujours eu de la chance, disait à mes cotés un père de famille, avec une jalousie concentrée : il n’y en a que pour eux !

— Oh ! mon bon Dieu, s’écriait une brave femme dans l’oreille de sa voisine, que je reconnus pour lui avoir quelquefois fait l'aumône à la porte de Saint- Sulpice, si je pouvais seulement trouver un aussi beau parti pour ma fille! Il en est venu encore un , il n’y a pas plus de huit jours; mais, ajouta-t-elle avec une indicible expression de dédain, ce n’élait qu’un manchot !

— Savez-vous la nouvelle? disait un autre; le culde-jatte du pont de la Réforme a épousé la grosse aveugle-de la place de la Concorde.

— On dit qu’on va faire une nouvelle place à Saiut- Rocli. I.a vieille Duriau est furieuse de la concurrence; il parait qu’elle intrigue de tous les côtés.

— Kh bien, voilà donc la pauvre flûte du pont des Arts décidément dénommée. Ça se permettait d’avoir

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do» opinions politiques; on le remplace par un ncrordéon.

La causerie continua sur ce ton profane jusqu’à ce qu’on entendit retentir sur les dalles le son cadencé de la calme du suisse. Alors commença la cérémonie religieuse, qui se lit en grande pompe, au son des orgues, et où quêta la fdle d’une célèbre marchande de pain d’épice et de petits gâteaux , galamment conduite par un jeune paillasse, son futur, dont les grimaces et les lazzis s’étaient déjà fait remarquer sur la place publique, et que les saltimbanques commençaient à se disputer par de fortes enchères. Tout ce monde-là était, ma foi, fort bien mis, et lu mariée surtout portait un costume qui faisait splendidement ressortir sa laideur monumentale. Mon compagnon et moi, qui avions des habits de l’an passé, nous étions de fort petits personnages. Comme j’en témoignais quelque étonnement à notre cicerone, il me dit d’un air de stupéfaction, rempli de bonhomie :

— Mais, monsieur, il n'y a pas de pauvres ici, il n’y a que des mendiants *.

Après la messe, on monta dans des fiacres qui attendaient devant l'église , et on s’achemina vers l’ Élysée-Montmartre, où nous attendait un repas copieux. Chacun se plaça tumultueusement, les uns où ils voulurent, les autres où ils purent. Au premier service, les convives furent assez décents. Je ne parle pas de leur appétit. Nul ue disait mot; tous mangeaient avec un appétit énergique. On se servait à discrétion , on se prenait les plais dans la main , on introduisait ses doigts dans la sauce, on élevait

1 Le mol est joli , seulement je dois prévenir le ciccront qu'il a déjà été fait bien souvent, et qu'il aurait tort de s'en attribuer te mérite.

i» a x s les Rues de paris.

sos assiettes à sa bouche, et ce peuple, peu fait aux habitudes de la civilisation moderne , usait le moins possible des couteaux et des fourchettes, malgré l’exemple et les conseils des plus raffinés. Tant pis pour qui sc trouvait au bas bout de la table : il en était réduit à implorer la pitié des garçons , qui s’acquittaient de leur charge avec gravité.

Mais au second service , une fois la première fougue de l’appétit satisfaite et la verve allumé<f par les vins, le repas s'anima et dégénéra bientôt en orgie. On criait , on félicitait chaudement les époux , qui prenaient la main à tout le monde; ou les glorifiait d’avoir fait si grandement les choses , on interpellait les garçons ahuris, qui ne savaient à qui entendre, à qui courir, et répondaient respectueusement aux grossièretés des convives ; on frappait sur la table avec scs couteaux , on brisait ses verres , on répandait les sauces, on racontait tout haut des histoires scandaleuses dont ces dames n’essayaient même pas de rougir; on chantait en faux bourdon les Cosaques et Gastibclza, l’homme à la carabine. Le pitre déjà nommé imita Grassot au dessert, aux applaudissements frénétiques des aveugles cl des bossus, qui trouvaient cela délicieux.

Enfin on appela l’orchestre, à la manière dont les titis demandent la toile aux Funambules , et le bal commença, arrosé de rafraîchissements vigoureux. Le marié et son épouse l’ouvrirent par une danse de caractère. On eût dit deux magots mis en mouvement l’un vis-à-vis de l’autre par quelque ficelle invisible. Bientôt ce fut un tel tohu-bohu, un si inextricable fouillis de bosses en démence, de bras en écharpe qui se démenaient, de jambes cagneuses qui frétillaient, de corps torlus remués par des convul-

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sioos épileptiques , un vacarme si assourdissant de eriaillerics sauvages et de liurlcmenls dévergondés, (jue je m’enfuis avec mon compagnon, épouvanté de cette danse macabre, de ce cauchemar où tourbillonnaient pêle-mêle tous les gueux cl tous les diables détaches des planches de Callot. Messieurs les mendiants ont la gaieté bruyante : ils n’ont pas dégénéré de leurs pères.

Je ne sais à quelle heure se termina la fête; mais le lendemain, dans l’après-midi, je trouvai à leur poste les deux époux, mangeant d’un air paisible, sur leur escabeau, la soupe que. la mère venait de leur apporter. Quelle chute, et quelle philosophie!

— A la bonne heure, pensai-je en continuant ma route. Voilà des gens sérieux ; ils feront leur chemin !

LA MORUl'E.

Nous venons de parler des petites industries parisiennes, des mendiants, des chiffonniers, de celle race famélique qui bat le pavé de la capitale, sans savoir où elle a dîné hier ni où elle dînera aujourd’hui. En suivant jusqu’au bout cette population vagabonde et déguenillée, où pourrions-nous aboutir ailleurs qu’à la Morgue, à moins que ce ne lut à l’hôpital?

Toutefois, ne craignez pas que j’abuse de l’occasion pour faire de la littérature verdâtre, des études de cadavres cl des descriptions de charniers. La tàciie m’a toujours paru trop facile et trop hideuse pour me séduire, et ma pudeur me défend d’en venir à celte extrémité. Je respecte les nerfs d’autrui, comme j’aime qu’on respecte les miens.

Je ne décrirai donc point , à la façon d’un commissaire-priseur, ce petit bâtiment carré que l’architecte a eu du moins le bon goût de ne pas décorer de colonnades et de pilastres corinthiens. 11 est vrai qu’on a bien décoré dans ce genre la Bourse, qui n’est guère plus gaie que la Morgue; aucuns même prétendent qu’elle l’est beaucoup moins, mais ce sont ceux qui n’y ont point affaire, gens suspects à priori, et dont le témoignage n’a rien de décisif en pareille matière.

La Morgue est un lieu de réunion pour certains hommes ; vous trouverez des gens qui ne manquent pas , chaque jour, d’y aller puiser des émotions. C’est

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un cruel désappoinlcmcnt pour eu\ quand les tablettes sont vides, et qu’il n’y a pas de spectacle : ils se plaindraient volontiers que la Mort se soit permis de faire relâche ce jour-là, sans songer à leur bon plaisir.

Je suis entré deux fois à la Morgue : la première fois, il y a bien longtemps, et j’étais bien jeune. Venu à Paris pour quelques jours, je ne voulais pas le quitter sans en avoir vu tous les monuments ; on m’avait parlé de la Morgue comme d’une chose fort intéressante, et tout provincial comprendra l’impossibilité de résister à un pareil mot. J’étais poussé d’ailleurs par une curiosité anxieuse et pénible que mon dégoût combattait comme un remords , mais qu’il ne put vaincre.

Le spectacle était maigre : il n’y avait qu’un cadavre, — celui d’un charbonnier, à ce que murmurait la foule autour de moi , — hideux à voir, tel que l’avait fait l’eau de la Seine, où il était demeuré enseveli plusieursjours. A la muraille pendaient ses habits et son chapeau à larges bords, encore ruisselants.

Je hasardai un regard et fermai aussitôt les yeux avec terreur. Les conversations de tous ceux qui m’environnaient , femmes , enfants , vieillards ; les récits , les commentaires, les exclamations de pitié banale mêlées de niaises plaisanteries , me bruissaient dans les oreilles et éclataient sourdement dans mon cerveau, en faisant bourdonner mon sang. J’entraînai mon guide, et, à peine arrivé dans la rue, un éblouissement m’aveugla , un éclair de vertige me fit chanceler, et je faillis tomber en avant avec un cft d’horreur. Je venais de voir le cadavre vert, gonflé, informe, dégouttant d’une eau marécageuse , se dresser tout à coup devant moi , et, — sensation effroyable ! — me plonger dans la bouche son bras livide !

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Pendant longtemps il me resta de cette scène une peur ridicule des charbonniers. Je ne pouvais rencontrer un de ces paisibles Hercules sans m’éloigner précipitamment, comme si j’eusse vu l'assassin mystérieux de la victime, ou du moins un de scs anciens camarades, un de ceux cjui lui avaient serré 1a main, qui avaient bu au même cabaret , à la môme bouteille.

Et pourtant, un jour encore, six ans après ma première visite, j’osai bien rentrer à la Morgue.

Je servais à mon tour de cicerone à un campagnard qui m’avait témoigné Tardent désir de voir l’intérieur Au monument. Je lui racontai mes premières impressions pour essayer de le retenir : rien n’y lit. Il fallut l’accompagner. Mais, cette fois, je fermai les yeux, comme saint Augustin en face des gladiateurs, et je ne les rouvris pas comme lui ; non , je ne les rouvris pas, quoique le provincial, parvenu à se faufiler aux premiers rangs , me tirât par le bras pour me faire voir. Et la chose en valait la peine, à ce qu’il parait, car il y avait là cinq cadavres bien comptés, dont l’un surtout était un fort bel homme : j’entendais un invalide s’extasier tout près de moi sur la vigueur que devait posséder le gaillard , taillé pour faire un solide cuirassier. Une femme, qui portait un enfant sur le bras gauche et en tenait un autre de la main droite, appuya chaudement cette observation. Quant au reste des spectateurs, ils étaient dans le ravissement, et les interjections ne tarissaient pas.

Quand mon provincial fut rassasié, nous sortîmes.

— Et il y a, m’écriai-je, des hommes qui demeurent là dedans avec leur famille , pour passer la revue de ces cadavres et surveiller ce charnier! Il s’en trouve qui n’aiment pas mieux mourir de faim que de faire un métier semblnble en pareil lieu ! Et

que dire de ceux qui , ayant à choisir entre cinq cents rues dans Paris, vont justement se loger vis-à-vis de la Morgue? Voilà leur horizon, voilà leur point de vue , le matin quand ils se lèvent , le soir en se couchant, le jour en prenant l’air ou eu regardant les nuages. C’est de là que leur vient le vent. Ils ne peuvent, quoi qu’ils fassent, se dérober à ce coup d’oeil, à cette affreuse distraction qui les poursuit sans cesse ! lis voient entrer et sortir cette foule avec son regai’d implacable et stupide ; ils entendent ces commentaires ineptes ; ils regardent passer sous leurs fenêtres tous ces corps mutilés par les horribles traces du suicide ou de l’assassinat, et ils rient, et ils mangent, et ils boivent, et ils n’ont pas la lièvre tout le jour et le cauchemar toutes les nuits ! Voici justement une jeune fille à sa fenêtre, qui caresse sa linotte à travers les barreaux de la cage. Quel malheur que la Morgue ne soit pas en cristal ! Elle pourrait jouir de ce charmant spectacle au coin de son feu , sans se déranger.

Vous voyez, j’étais encore jeune et j’avais beaucoup de chaleur dans l’imagination. Du reste, je venais de lire quelque chose d’analogue dans l 'Ane mort , de Jules Janin. ^

Ce sont peut-être là des enfantillages. Soit. Mais ce qui me paraît sérieusement inconcevable, c’est cette coutume de certains industriels de venir s’installer aux abords de la Morgue pour profiter de la faveur du lieu , et pour spéculer, au profit de leur petit commerce , sur la brutale curiosité du public. Passe encore pour les marchands d’oiseaux établis tout près de là, sur le quai ! A la rigueur, il y a simplement dans ces volières, qui gazouillent à deux pas de la salle funèbre, matière à de bien jolies antithèses.

que j’abandonne à d’autres. Mais que des bouffons aillent grimacer aux portes de la Morgue; que des paillasses s’en viennent débiter leurs grotesques lazzis et leurs calembredaines grivoises en un pareil endroit: que cette foule, qui devrait au moins emporter une tristesse à défaut d’un remords, passe sans transition de ce spectacle-ci à ce spectacle-là, et qu’elle se range en cercle pour rire à plein ventre des folies souvent immondes d’un bateleur, après avoir contemplé cinq cadavres alignés côte à côte, dans cette terrible nudité qui devrait donner le frisson à tout homme vivant, voilà ce que j’appelle une chose révoltante et immorale entre toutes ! La mort, celle-là surtout qui s’étale sur ces hideuses tablettes, a un caractère trop grave et trop lugubre pour qu’on la jette en proie à de telles profanations. Pour moi, je ne passe jamais aux alentours de la Morgue, sans qu’il me prenne envie de chasser à coups de corde les misérables qui ont l’impudeur de descendre à un pareil trafic.

On ne peut supprimer la Morgue, je le sais; ni en interdire l’entrée au public, puisque c’est poulie public qu’elle est faite. Mais, au lieu de la mettre au milieu de Paris, n’aurait-on pu, — je le demande humblement, tout prêt à reconnaître mon incompétence , — la reléguer à une extrémité solitaire de la ville, comme on fait des échafauds et des abattoirs ? Ceux qui ont besoin de consulter les pages funèbres de ce registre de pierre ou de cuivre , où de nouveaux noms viennent sans cesse remplacer les anciens, sauraient toujours bien aller le trouver jusque-là.

Mais peut-être serait-ce incommode. Je m’en doute et n’insiste pas. 11 y a tant de gens qui ont aujourd’hui besoin de la Morgue, qu’elle eSt devenue un

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bâtiment clé première nécessité , et il faut avoir soin de la tenir autant que possible à la portée de tous. Les suicides, en particulier, se multiplient dans une proportion telle, que si ce n’était là une des choses les plus sérieuses et les plus tristes du monde, je dirais que c’est maintenant une banalité de fort mauvais ton de se jeter dans la Seine ou de se pcndrB à un arbre du bois de Boulogne. Je ne suis pas vieux , grâce au ciel , et je n’ose déjà plus compter tous les personnages de ma connaissance qui ont fini par le suicide. Parmi eux , il en est trois surtout dont le souvenir obsède souvent ma mémoire* Bien des fois je leur avais serré la main. L’un s’est brûlé la cervelle par désespoir d’amour : caractère fougueux, victime d’une éducation bien supérieure à sa fortune , impropre* au sortir du collège, à toute profession positive et manuelle, il était tombé, de chute en chute, dans une baraque d’écrivain public. Amoureux comme un fou d’une jeune fille de vingt ans , il osa la de mander à son père, petit mercier qu’il comptait éblouir par les prestiges de son esprit et de son instruction : le mercier, indigné, le mit à la porte. Dans la nuit, après une longue promenade à travers champs, il revint se tuer avec un vieux pistolet qu’il avait emprunté à son voisin* n’ayant point d’argent pour en acheter un;

Cela n’est pas neuf, on le voit. Mon Dieu , non , cela n’est pas neuf, je le sais bien, et c’est ce qu’il y a de pis.

Le second se croyait poète. Il s’était fatigué en vains efforts, en agitations stériles et insensées pour conquérir un peu de gloire et d’argent. Tout ce qu’il obtint, ce fut une cruelle satire d’uu petit journal qui , ayant mis la main sur une production récente

de cc rirneur inconnu, se passa la fantaisie de la commenter sans pitié et de l’accabler d’épigrammes , qu’elle méritait bien, du reste. Esprit léger et sans consistance, tète vive et faible, cœur superficiel , sans dignité , sans élévation , où jamais n’avaient pris racine ni une vraie pensée, ni un vrai sentiment, s’obstinant à faire des vers avec de longues réminiscences des poètes romantiques, qu'il admirait fanatiquement, sans les avoir jamais compris, — un jour, quand il n’eut plus le sou et qu’il fut las de traîner prétentieusement sur le pavé de Paris son existence parasite, se sentant à charge à lui-même parce qu’il était à charge à tout le monde, il pensa tout à coup ù sa mère, pauvre fruitière de village, et retourna se tuer chez elle !

Oui, vraiment, il se tua, cet emphatique songecreux, ce cerveau vide qui jouait au Manfred et à l’Obermann ; il se tua comme il avait vécu , sans savoir et sans penser; il se tua pour poser, dans un dernier accès de vanité mesquine, ne comprenant pas plus la mort qu’il n’avait compris la poésie ! Ce suicide d’un personnage bouffon est peut-être le plus épouvantable et le plus navrant. Le journal de la sous -préfecture, auquel il avait envoyé de nombreuses élégies, lui fit une pompeuse oraison funèbre : on cilt la cruauté de prétendre que c’était le mort lui-mème qui l’avait rédigée d’avance, et, pour qui le connut, il n’y a là rien d’invraisemblable.

Le troisième était un jeune juif fort instruit, doux, humble et tranquille ; il servait de secrétaire à un grand personnage qui, dit-on, le laissait mourir de faim, sans qu’il pût parvenir à trouver ailleurs une place capable de le faire vivre. Découragé d’un échec dont sa timidité venait de le rendre victime à un exa-

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men important, il sortit un.matin, déposa son caban chez le concierge, et s’alla noyer simplement, avec la même taciturnité peureuse et sournoise qu’il avait vécu. C’était un orphelin -, il n’avait pas de famille. Son maître d’hôtel le reconnut à la Morgue; il en parlera longtemps encore à ses locataires.

Certes, je ne voudrais pas , renouvelant une accusation vulgaire dont ce n’est pas ici la place, faire retomber tout cela sur la tète d’une littérature sans mœurs et sans principes , suivant la phrase usitée. Elle a déjà bien assez de ses péchés, la pauvrette, sans qu’on lui prêle encore ceux des autres ! Mais je trouve, — et ne le trouvez-vous pas aussi? — qu’on abuse singulièrement du suicide dans les vers et la prose de nos contemporains. Laissons de côté la morale, grand mot qui effarouche et met en défiance, pour nous placer à un point de vue simplement littéraire. 11 est si facile de trancher le nœud gordien au lieu de le dénouer, de se tirer d’embarras au point où l’intrigue s’embrouille, à l’aide de ce moyen banal qui répond à tout! Vous ne saviez que faire de votre héros? qu’il se tue! La situation trop tendue menaçait do se rompre ; vite un coup de poignard ou une fiole de poison ! Et on applaudit frénétiquement, car cela remue, parbleu! cela émoustille les nerfs de ces messieurs de l’orchestre. Parlez-moi de la détonation d’un pistolet pour réchauffer un drame qui languit.

Mais voyons ! n’est-il pas plus noble et plus digne d’un homme de cœur, n’cst-il pas plus grand et plus lier, en même temps que plus neuf et plus dramatique , au lieu de se dérober ainsi , par une lâcheté brutale, aux persécutions de la destinée, de les accepter bravement, de les dominer à force d’énergie ,

~ OiçitHed hy-f -QflÇ* F

1) A \ S LES HUES DE PAH1S

d’ètrc toujours vaincu , s’il le faut , mais jamais dompté, et de puiser de nouvelles forces dans chaque nouvelle chute, comme le géant Antée, ce mythe profond de la fable antique?

Laissons la Morgue où elle est, et ne la mettons pas inutilement dans nos écrits , car, en vérité , cela n’est point beau à voir.

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