LA PORTRAITUROMAXIE, C OX SI DÉ R A T IOX S SIR LE DAGUERRÉOTYPE
En laissant retomber derrière moi la porte de la salle de bal, je poussai le même soupir de soulagement que Télémaque lorsqu’il passa du Tartare aux Champs-Elysées. Je me retrouvai sous le péristyle, près du même municipal que j’y avais vu en entrant. Il était alors occupé à passer en revue, d’un regard somnolent, une galerie de portraits au daguerréotype qui tapissait de tous côtés les parois du vestibule. Comme il pleuvait encore, je lis ce que je lui voyais faire, et peu à peu cet examen m’absorba. J’étais, on vient de le voir, en veine de morale et de philosophie ; aussi ce spectacle me suggéra-t-il bientôt des réflexions innombrables, dont le lecteur ne se douterait peut-être pas, si je ne lui en faisais part, en les abrégeant toutefois.
Ces réflexions roulaient sur l’une des plus déplorables parmi les nombreuses épidémies qui , dans ces derniers temps, ont fait leur proie du Parisien ; c’est la porlraituromanie, s’il m’est permis de faire mon petit néologisme après tous les autres, et de créer un mot nouveau pour une chose nouvelle.
On a remarqué qu’il ne s’était jamais tant coulé de statues en bronze , taillé tant de statues en marbre , que depuis quelques années. La moindre sous-prélecture s’empresse, avec un zèle louable, d’élever devant la mairie, au son des trompettes et des discours, un piédestal à quelque petit grand homme exhumé
4e l'oubli pour la circonstance , et qui s’est illustré
jadis par un sonnet ou un vaudeville.
Quant au bourgeois parisien, â moins d’étre déroré ou membre d’une académie, il n’ose encore sc faire dresser une statue en pied, de son vivant, et il s’en tient au buste ou au médaillon. 11 s’en lient surtout au portrait.
Entrez à une exposition quelconque; vous êtes sur d’y voir une foule de messieurs fort laids, et de dames dont, par courtoisie, je ne veux rien dire de désagréable, qui se sont fait représenter sur la toile dans des attitudes superbes et avec des expressions héroïques.
Ce n’est pas que je blâme en aucune manière cette belle passion de sc faire peindre, qui possède la plupart des citoyens de Paris : loin de là ! Le mal est que, n’entendant rien à la peinture pour la plupart, ils n’en viennent pas moins dans les ateliers , avec leurs goûts , leurs idées, leurs préférences, leurs vues à eux sur la matière , qu’ils cherchent, naturellement encore , à faire prédominer , avec la majestueuse obstination du bourgeois convaincu.
11 y a une dusse d’artistes méconnus , dont on dit beaucoup trop de mal : ce sont ces braves gens qui font de si jolis portraits, doux, léchés, mignons, luisants, aussi propres que la prunelle de l’œil , où l’on peut sc mirer comme dans un parquet bien verni. Leurs œuvres sont toujours exposées dans les rues populeuses , au coin des passages , sur les boulevards, avec l’adresse du peintre et le prix de la chose , qui varie de 20 francs à 100 francs , les mains comprises. Ces utiles artistes semblent faits tout exprès pour initier les bourgeois à la connaissance de l’art et pour les réconcilier avec les peintres. C’est pourra
:«ti CK QlOX VOIT
quoi, disciples de saint Luc, lorsque vous verrez s’avancer près de votre chevalet quelqu’une de ces bonnes tètes de Joseph Prudhonune , immortalisées par les crayons de Chain et de Uaumier, quelqu'un de ces glorieux personnages chargés de bagues d’or, de breloques et d’épingles de cravate , qui débuteront par vous recommander de leur donner sur la toile du linge bien blanc et de les faire sourire, hâtez-vous de leur tendre l’adresse de ces \ an-Dycks à prix modéré, à moins (pie vous n’ayez grand besoin de quelques billets de cent francs, ou que vous ne vous sentiez doués de beaucoup de philosophie, de résignation et de condescendance.
Le martyre commence dès la première séance, quand il s’agit de leur faire prendre une pose raisonnable. Tous voudraient être peints de face, avec la lumière tombant en plein visage. Pas de profil, c’est trop mesquin et trop anguleux; pas de troisquarts , c’est une position qu’ils ne comprennent point. Si vous adoptez le trois-quarts , gare au désenchantement et aux réclamations ! Ce côté de la figure dont on n’aperçoit que la moitié , leur parait une duperie et un non-seus. Ils voudront qu’on distingue leurs deux joues bien en face, et se montreront choqués au dernier point de cet œil qui, sur la toile, est plus petit que l’autre , et qui risque , dans leur opinion , de les faire passer pour borgnes.
Ces messieurs tiennent essentiellement — - et qui aurait la cruauté de leur en vouloir? — à ne laisser perdre aucun détail de leur physionomie, à la montrer dans toute son ampleur et sa majesté. Ils ont droit à une vue d’ensemble, puisqu'ils payent ce qu’il faut : pourquoi supprimerait-on d’un coup lu moitié de la tâche? N’est-ce pas tricher l’acheteur que de simplifier
ainsi la besogne? Us ne sont pas venus pour faire peindre leur joue droite ou leur joue gauche, mais leur ligure, qui se compose de deux joues aussi bien que de deux yeux et de deux oreilles. Encore est-ce bien peu des deux joues ! Us n’osent pas trop le dire, mais ils voudraient qu’on les vit de tous les côtés à la fois , et il leur semble qu’en cherchant , on pourrait trouver un moyen , en ce siècle où l’on a invente tant de choses !
Je connais une belle dame qui , se faisant représenter de face, exigeait absolument qu’on distinguât sur la toile la torsade de ses magnifiques cheveux noirs enroulés sur sa nuque. On s’évertua vainement à lui en- faire comprendre l'impossibilité matérielle : c’était peut-être difficile, daignait-elle avouer, mais elle était convaincue qu’un peintre habile en viendrait à bout. Bref, elle ne pouvait croire que l’art fût si peu avancé. Après une longue discussion, il fallut, de part et d’autre, se plier à un compromis; un léger trois-quarts, aidé de quelque accroc complaisant de l’artiste aux lois de l’attitude et de l’harmonie, donna satisfaction au caprice de la belle dame. Elle cul un portrait manqué , mais elle eut sa torsade.
Il est rare qu’un bourgeois se fasse peindre sans les mains, ou ce sera malgré lui. Un portrait sans mains u'existe pas pour le bourgeois : c’est quelque chose d’incomplet comme un cul-de-jatte. la posture et l’expression des mains le préoccupent au plus haut degré. Les uns se font représenter la dextre sur la poitrine ; les autres, négligemment repliée sur la ceinture, ou tombant le long de la cuisse ; d’autres encore , assis et le coude rejeté en arrière sur le dossier d’une chaise,
« comme le portrait de Schubert , dans les Mélodies de leur tille. Pour leur femme, il lui faut une rose à la
ttft CE QU Wli VOIT
main, ou, à tout le moins, au corsage. Jadis, c’était un oiseau sur le doigt ; mais l’oiseau a fait son temps et cédé sa place à la fleur.
La -plupart des dames ont la manie de poser., la poitrine en avant, la tète penchée , la bouche en cœur, avec un sourire stéréotypé qu’il faut rendre, sous peine de s’entendre dire qu’on les a vieillies et renfrognées. Mais voici le problème: c’est qu’elles veulent absolument sourire sans qu’on leur allonge la bouche; vous serez bien heureux, au contraire, si elles n’exigent pas encore que vous la rétrécissiez, et si ces lèvres de poupée minaudière qui seraient trop courtes pour une petite fille faisant la moue, ne leur semblent pas trop longues , même pour le sourire.
u Le corset est-il utile? Oui et non , » dit une magnifique enseigne du quartier Saint-Germain. Quoi qu’il en soit de cette grave question d’hygiène , on peut affirmer qu’au point de vue de l’art, et malgré l’opinion de la plu6 belle moitié du genre humain , le corset est presque toujours une absurdité déplorable. Une dame qui se fait peindre aura grand soin de s’écraser préalablement la taille et de s’aplatir la poitrine dans ce laminoir, et il faut, bien eufendu, qu’on repro- * diuseBci'iqmleusoment-cfts contours étriqués, ridicules, impossibles, sans ampleur et sans proportions. Ni la Vénus de Milo , ni la Vénus de Médieis, ni la Madeleine du Corrége, ni les Nymphes de l’Albane, ni aucun de ces splendides ou gracieux types de femmes créés par le pinceau des grands maîtres , ne portent de corset ; mais montrez-nous une dame de nos jours , duchesse ou financière, que ces raisons nient touchée, et je l’irai dire à M. Dubufc!
C’est qu’avant tout duchesses et financières tiennent a ce qu’on voie, au premier coup d’œil jeté sur leur
portrait, qu'elles appartiennent au monde comme U foui. Klles se préoccupent encore moins d’être belles, que de l’être à la façon du jour, et il semblerait à les voir et à les entendre, qu elles posent pour des gravures de modes. Soignez La ressemblance de la robe au moins autant que celle de la figure; rendez-en avec scrupule, avec respect, la couleur, le dessin, la coupe , les fleurs , la riehesse ; surpassez-vous dans les dentelles, la gaze et les bijoux, et vous serez un grand peintre.
Ges daines arrivent aux séanees avec des robes trè&-décolletées , comme si elles allaient au bal , montrant leurs épaules pointues que l’artiste aura Li galanterie de poteler un pou, accoutrées d’extravagantes toilettes à couleurs voyantes et criardes. Vous ne parviendrez pas à leur faire comprendre que tous ces falbalas produiront un effet désastreux en peinture; vous ne leur persuaderez point surtout qu’il vaudrait infiniment mieux revêtir des couleurs modestes qui feraient valoir la physionomie au lieu de l’effacer; que dans un portrait l’intérêt et le regard doivent se réunir sur la figure , partie principale , où rayonnent le sentiment et l’idée, et que tout ce qui en détourne l’attention est une faute et une maladresse .
11 faut donc pardonner beaucoup aux Apelles ordinaires des beautés féminines. On leur reproche souvent de représenter des poupées habillées en grande cérémonie et d’être des peintres de robes et de volants. Cela est vrai; mais, bêlas! que faire avec d’intraitables clientes dont le tyrannique mauvais goût s’impose à l’artiste et reçoit, sans plier d’une ligue, toutes les observations cl toutes les supplications? Comment peindre une peau si bien badigeonnée et rebadigeounée
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qu’on n’y voit que du blanc de céruse et du rouge végétal ! Songez un peu il tout ce qu'on a demandé au peintre, aux fantaisies , aux caprices, aux exigences contradictoires , — aux perpétuelles concessions qu’il a dû faire ! Songez-y, et il ne vous restera plus de courage que pour l’indulgence.
Ce qui effraye surtout les bourgeois , ce sont les ombres du modelé; ils ne voient là que du noir, qui rembrunit et attriste la ligure. Cette nuit sur leur face les désole et les navre. La moindre tache dans la physionomie du tableau les alarme ; chaque pli leur semble une ride. Pas de demi-teintes, mais une carnation uniformément blanche comme une buffleterie, et délicatement nuancée de rose aux pommettes ! Pas d’empâtements : cela est raboteux et grossier! Les dessins des journaux de dames et de tailleurs , voilà leur secret idéal ! C’est propre , c’est soigné , c’est léché , c’est fini ; les cheveux sont artistement arrangés, (peintres, n’oubliez jamais ce grand point dans le portrait d’un bourgeois, et faites-vous coiffeurs pour lui plaire) ; les cils , les ongles , les yeux sont nettement dessinés et coloriés avec amour ; la pose est gracieuse, la gorge saillante et la taille fine. A la bonne heure, au moins! tandis que ce malheureux peintre, quoiqu’il y mette le temps, a l’air de brosser sa toile avec un balai et de vider sa palette pêle-mêle sur son tableau.
Aussi s’y prennent-ils de mille manières indirectes pour avertir l’artiste, quand ils n’osent le fa ire directement. Ils le harcèlent d’allusions, pour l’amener à quelqu’une de ces belles peintures où l’on ne voit pas de coup de pinceau :
« Il me semlde qu’on me fait un peu noir, hasarde le mari.
— 0 mon ami , riposte l'épouse , certainement , si cela devait rester ainsi , mais ce n’est pas termine. Il faut d’abord commencer par ces tcinles-là, cl puis l’on met du blanc par-dessus. X’ est-ce pas, monsieur? Monsieur sait bien que tu n’es pas un nègre , n’aie pas peur, et il a trop de talent pour te gâter la figure. »
C’est encore une des plus déplorables habitudes des bourgeois qui se font peindre que de se lever à chaque instant pour voir où en est le portrait. Us s’étonnent de la lenteur des progrès, du temps qu’il faut à l’artiste pour finir un œil, et n’y comprennent rien , lorsque au bout de plusieurs séances ils croient apercevoir l’œuvre toujours au même point, ou même moins avancée que d’abord. Us se désolent des tons tranchés, bleus, violets, verdâtres, qu’ils découvrent dans la physionomie à peine ébauchée. L’un des membres du couple est toujours derrière le peintre, suivant, sans se lasser, les évolutions de la brosse , elle lorturant de ses réflexions et de ses conseils : c’est le cou qui est trop court ; c’est le front qui est trop bas ; c’est le nez qui est trop long ou trop gros. Le malheureux est accablé d’observations , d’exclamations et de rectifications. S’il veut bénévolement se soumettre, il faut qu’il transforme à chaque instant son œuvre, d’après l’avis de tous les voisins et de tous les visiteurs. Une dame ne manquera jamais, vers la fin, d’amener son amie intime , pour donner son jugement. Je l’entends d’ici :
u C’est assez bien toi ; mais il me semble que ton lisage a quelque- chose de plus avenant, je ne sais quoi de... plus vif, et de... plus délicat. Tu as l’air plus jeune ; ta physionomie est plus riante ; les yeux sont plus éclatants. »
Remettez donc le portrait sur le chevalet, pour sa
CE QU'OIÎ V4Wt
lisfitin? à l'opinion de la serviable amie, qtii est venue si à point exprimer ce que la cliente brûlait do vovm dire cHe-mêmc.
Ces braves bourgeois s'imaginent volontiers qu'il est de le«r intérêt de foire beaucoup d'observations à l’artiste, et que plus on le surveille, plus on y gagne, comme chez le fournisseur. Ils ont toujours remarqué, dans leur partie, que les pratiques les plus difficiles sont les mieux sennes et qu’on ne donne aux autres qtte de la camelote : iis agissent en conséquence, Et puis ils sont bien aises de -faire Voir que l’on s’y Commit, tout bourgeois que l’on soit. Mais le résultat est tout autre qu’ils ne l’avaient espéré : à force de tracasser l’artiste, ils l’ennuient et le dégoûtent de son œuvre, et le seul fruit qu’il» en retirent c’est de lui faire gâcher le portrait.
H y a des peintres que cette ignorance des bourgeois dans tout ce qui touche aux beaux -arts, cette inintelligence profonde, incurable, des conditions les plus élémentaires, cette obtuse et complète inaptitude A rien comprendre de ce que le dernier rapin du dernier atelier de France saisit du premier coup , irritent et exaspèrent jusqu’à la foreur. C’est un tort. Pourquoi en vouloir aux bourgeois d’être bourgeois , et d'avoir les goûts , les opinions, les idées de leur état social? C’est le contraire qui serait étrange et inconcevable.
>■ Soit, disent-ils , mais alors qu’ils aient au moins conscience de leur ignorance , et qu’ils ne se mêlent pas de vouloir critiquer , conseiller et diriger le peintre. «
Vous êtes charmants , en vérité ! Qui donc a conscience de son ignorance , même parmi ceux qui le disent ? Et comment voulez-vous qu’un brave bour-
DAXS LES ULES DE PARIS.
geoia dont on fait le portrait , et qui , par conséquent , est personnellement intéressé dans la question , ait le détachement, dont personne ne serait capable à sa • place , de ne pas chercher à faire prévaloir sa petite opinion, que, fort naturellement , il croit la meilleure. Du reste, il paye l’ article; et vous voudriez qu’il abdiqmit le droit, acheté en entrant, de critiquer celui qu’il honore de sa clientèle , et de se faire servir son gré pour son argent? Cette abnégation surhumaine ne s’est jamais vue.
Ainsi, d’une part, les bourgeois ont le droit r en leur qualité de bourgeois , de ne rien entendre du tout à la peinture ; de l’autre, ils ont le droit, en leur qualité d’acheteurs, de chercher à faire prévaloir leur goût et de tourmenter l’artiste par leurs observations ineptes. Mais celui-ci a le droit de ne pas entreprendre leur portrait; ou bien, s’il l’a entrepris, de se satisfaire soi-mème , en mécontentant le bourgeois ; ou de satisfaire le bourgeois en se mécontentant soi-même, et de livrer une croûte que noire Midas prendra pour un chef-d’œuvre.
Au fait , a-t-il bien ce dernier droit ? C’est une question que je pose aux casuistes de l’art.
La meilleure et la plus sûre manière de prévenir tonies les objections du client, est de le flatter sans vergogne sur la toile. S’il a des verrues, gardez-vous de les rendre : ce ne sont pour lui que des grains de beauté. Soyez persuadés qu’il ne jugera jamais que vous avez dépassé les bornes , et que plus il sera flatté plus il sc trouvera ressemblant.
Ne voit-on pas bon nombre de femmes montrer complaisamment leur portrait , dans le but indirect de faire admirer leur grâce et leurs charmes, sans s’apercevoir que la comparaison est facile à établir ?
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Elles croient qu’on jugera plutôt de leur beauté d’après la copie que d’après l’original, et qu’on ne remarquera même point que la copie est infidèle , * parce qu'elles ne l’ont pas remarqué elles-mêmes.
Appliquez-vous surtout à faire un beau corps à ces messieurs, c’est-à-dire un coffre de solide apparence , de larges épaules, des membres vigoureux; peignez enfin ce qu’on appelle vulgairement un bel homme , quelque chose comme ces tambours-majors ou ces cuirassiers que les bonnes femmes admirent lorsqu’ils passent dans les rues.
Il y a quelque temps , le hasard me fit assister à plusieurs séances données par un jeune peintre de talent, mais de mœurs douces et timides, à un exmarchand de pruneaux, qui avait amassé de cinq à six mille livres de rente dans son petit commerce. Le brave homme était chauve comme une falaise, et il voulait absolument qu’on lui mit des cheveux.
« Je suis un peu chauve , disait-il , je l’avoue ; mais c’est l’effet des préoccupations, des soucis, des affaires. Cela arrive à toutes les têtes qui ont travaillé, à tous les hommes sérieux : voyez M. Thicrs.
— Eh bien , justement, monsieur, vous aurez l’air d’un homme sérieux.
— Oh ! ce que je vous en dis , c’est pour vous expliquer ; mais dans un portrait, voyez-vous, dans une œuvre d’art, ce n’est plus la même chose.
— Si je ne vous fais pas chauve , cela ne vous ressemblera pas.
— Que si , que si ! D’ailleurs , je ne suis pas déjà si chauve , — en ramenant les cheveux sur le front
— Et puis on ne fait pas une chevelure ainsi , d’imagination, sans la voir.
— Allons donc! Voilà qui est malin, des cheveux!
Ils sc ressemblent tous. De petites lignes sèches bien régulières, avec une Itcllc raie droite et blanche , sur le côté gauche ; il nie semble que je m’en tirerais faeilement... Faites-moi la raie bien nette et qu’on la voie tout de suite, n’esl-cc pas? J’ai toujours soigné mes cheveux, m
Cet excellent bourgeois avait au plus haut point l’amour de la propreté, voire de l’élégance entendue à sa façon. Il ne cessait de recommander à l’artiste de lui faire, sur la toile, un gilet bien blanc et un beau nœud de cravate.
u Que peignez-vous maintenant? lui dit-il un jour.
— Je commence la chemise.
— Ah! diable! Je n’en ai pas changé aujourd’hui. Ve pourriez-vous attendre à demain?
— Il vaut mieux, au contraire, que vous ayez une chemise déjà portée : cela assouplit le linge.
— Oui , mais c’est pour vous dire que j’ai toujours été très-propre sur moi, et que je tiens à l’être dans mon portrait. »
A la tin de la séance, F ex-marchand de pruneaux s’approcha du chevalet et fut alarmé en voyant les raies d’ombres qui sillonnaient sa chemise.
■ Qu’est-ce que vous m’avez donc fait là ? dit-il. Comment! Je vous préviens que je veux avoir du linge propre! Cela ne restera pas ainsi, j’espère, n
Toutes les démonstrations n’aboutirent à rien. Il répétait toujours avec le sourd grondement d’un boule-dogue qui va s’irriter :
— Mais je ne porte pas de chemises sales , moi ! Je ne veux pas qu’on me prenne pour un ouvrier. Je n’en ai pas changé aujourd’hui , c’est vrai , mais celle que j’ai est plus propre que ça; d’ailleurs j’en changerai demain.
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U fallut lui peindre une plaque de fcr-blauc sur la poitrine ; alors la uarinc du bonhomme s'assouplit et se dilata.
— Ah ! dit-il , à la bonne heure ! je savais bien que j’avais raison. Voilà du linge propre, au moius.
C’étaient sans cesse des observations aussi judicieuses.
— Ne me faites pas si triste , ecla rend vieux. J’aimerais mieux sourire. Ma femme déteste les mines sombres.... Oh! comme vous m’avez fait jaune! ou dirait que je suis malade... Ma foi, vous avez beau dire, je ne suis pas encore si laid que cela.
Et il riait en allant se regarder à la glace.
— Surtout, reprenait-il, ne me donnez pas L’air d’un poitrinaire; vous voyez, le coffre est' bon. Développez-rnoi ça.
— Mais , monsieur , puisque je vous peins de troisquarts , je ne puis présenter le développement de la poitrine de face.
— C’est égal , présentez toujours ; vous trouverez bien un moyen , en tournant un peu le corps. Que voulez-vous? Quand on n’est pas estropié, on tieut à ses avantages physiques.
On lui donna donc une poitrine d’hippopotame , dont il se déclara satisfait.
Bref, il fit si bien , qu’il obtint une affreuse imago de bellâtre campagnard, à laquelle le peintre se garda d’apposer sou nom. Notre bourgeois se mirait sur la toile avec une sorte d’extase, et sc trouvant si beau, s’écriait :
— Oh ! c’est moi tout craché ! C’est étonnant comme c’est moi ! Seulement, il y a encore un peu. de noir, et quelques endroits sont faits trop en gros ; ainsi , pour la chevelure , pour la barbe , la masse est
un rpeu confuse : on ne distingue pas les poils. Mais c’est égal, le reste est très-bien. Savez-vous qu'on ne m’avait pas trompé et que vous avez beaucoup de...
Il s’arrêta, comme s’il en avait déjà trop*dit, lira sa bourse et paya. Partant , il était quitte. Pourquoi donc aurait-il prodigué des éloges à un fournisseur qui n’avait fait que 500 devoir en lui donnant quelque chose de bien conditionné pour son argent ? H ne lui devait rien au delà des trois cents francs stipulés. 11 ne faut pas gâter les artistes.
Mais c’est surtout au daguerréotype que j’en veux, au daguerréotype qui poursuit et obsède partout les regards , jusque dans la mansarde d’un fumiste et dans la loge d’un portier. Encore s’il se renfermait au foyer domestique , on n’aurait rien à dire ; ce sont là affaires de ménage où le public n’a pas le droit de s’immiscer, puisqu’il est admis qu’on peut laver son linge sale en famille. Mais non; dans les rues, les passages et les impasses , partout où il y a une circulation quelconque, une place sur un mur, sur une fenêtre, à une devanture, vous verrez s’étaler, avec une complaisance insupportable, des trophées de daguerréotypes reflétant des myriades de bourgeois de tous les âges et de toutes les formes.
0 bourgeois de Paris et d’autres lieux, puissiez-vous bientôt comprendre que si vous n’êtcs pas beaux en chair et en os , vous êtes fort laids quand vous v r ous faites peindre, surtout par une mécanique inintelligente, qui n’a pas l’esprit de jeter un peu de sable d’or sur vos imperfections physiques, et colle brutalement sur la plaque votre décalque incolore et sans vie !
Si seulement ils se contentaient d’être laids, ces messieurs et ces dames ! Par malheur, ils veulent être prétentieusement laids. Au lieu de cette laideur simple
CE QU O\ VOIT
et digne, qui du moins commanderait une respectueuse compassion , c’est la laideur qui pose solennellement devant un miroir. Dans cette galerie de portraits familiers, vous ne trouverez peut-être pas une posture naturelle, pas une physionomie que ne contracte un mensonge, pas un corps qui ne se contourne avec emphase ou afféterie. Voici une petite demoiselle qui se tient roidc et immobile comme une poupée; on sent, à la voir, que sa maman est là, lui répétant, comme madame Necker à celle qui fut plus tard madame de Staël : Tenez-vous droite, mademoiselle. — Ici, ce sont le frère et la sœur que leur père, bourgeois sentimental à la façon des papas de Berquin et de Bouilly, a fait peindre entrelacés en une attitude aussi gênante que grotesque, penchant leurs têtes sur leurs épaules d’une manière tout à fait séraphique. Plus loin , c’est une vieille femme qui minaude, offrant aux regards ébahis sa bouche en cœur et scs yeux en amande; à côté, c’est une jeune fille qui essayé de sourire avec une grâce languissante , et ne réussit qu’à encadrer une grimace entre deux rides profondes. Ce monsieur joue avec les breloques de sa montre ; cet autre tient la main droite plongée dans son gilet, d’une façon méditative, imitée de nos grands orateurs parlementaires ; celui-ci a voulu se présenter à l'admiration de la foule , un livre de la main gauche et une plume de la main droite; celui-là, la pipe à la bouche, couvant du regard une bouteille à moitié vide et un verre entièrement plein.
Il y en a qui se donnent des airs artistes et bons enfants ; d’autres qui sont bouffis d’une solennité rogue et compassée. Les premiers se font peindre eu paletots-sacs, décolletés, la barbe inculte, à cheval
sur une chaise dont le dossier supporte leurs bras croisés, et riant d’un rire cyniquement dédaigneux; les seconds ont mis , pour cette grande occasion , gilet blanc, cravate blanche avec l’épingle du jour de leur noce , gants Jouvin premier choix , jabot énorme qu’ils ont pris soin de faire bouffer avec complaisance, et ils tiennent entre leurs genoux un beau jonc à pomme d’or. En voici uir, le plus ingénieux de tous, qui se présente au public dans l’attitude intéressante d’un liômme qui hume une prise : ce gaillard doit assurément passer pour un homme de beaucoup d’esprit parmi ses connaissances.
Dans les poses même les plus simples et les plus naturelles en apparence, on sent percer un gonflement intérieur, une importance naïve et comique : il n’est pas jusqu’à la manière dont ces braves bourgeois portent leurs lunettes, qui n’ait son emphase et sa dignité. Comme tout ce pauvre monde se torture, se fend la tête et se bat les flancs pour avoir l’air de quelque chose ! Mais où vont-ils chercher ces physionomies et ces postures ?
Tout cela est fort amusant, suns doute, mais aussi tout cela finit par fatiguer. On se lasse d'être poursuivi partout par ces visions grimaçantes, par ces fantômes de bourgeois en grande tenue, qui ont l’air de songer à la postérité , et de bourgeoises coquettes qui sourient éternellement au public du bout de leurs dents jaunes et du coin de leurs petits yeux clignotants. Ce spectacle m’agace. C’est peut-être là ce qui me rend injuste pour le daguerréotype. Je trouve qu’il n’a rien de commun avec l’art, qu’il en est et qu’il en sera toujours l’antipode, la négation complète, quelque progrès qu’on se flatte de lui faire accomplir. Qu’est-ce, je vous prie, que cette machine.
sans droe ni intelligence, qui met une ride au Ueu d'un pli , une grimace en place d’un sourire., qui jcüUe bêtement dans le même moule la beauté et la laideur la jeunesse et la caducité, le terre-à-terre et l’idéal . Les Philistins l’adorent parce qu’elle les reproduit â peu près tels qu’ils sont. C’est justement pour cela que je lui en veux, ô Philistins ! cLc’esi Jnen tant pis si elle vous représente tels que vous êtes; il vaudrait mieux qu’elle vous représentât tels que vous ju’êles pas. Regardez-vous dans la glace, si vous tenez tant à vous contempler : c’est le moyen de vous .admirer à votre aise, sans que personne en souffre.
Axiome. Le daguerréotype est fait pour les souvenirs de famille. Voilà son unique domaine ; qu’il n’en sorte pas , et personne ne songera à l’attaquer sur ce terrain.
CHAPlTll E 1) I \ - \ E U V I È M E .
l.KS 1* A R 1 S 1 E X X K S PE1XTKS PAR K I,L K S- M KM ES.
\os bibles dames ne se bornent pas à se faire peindre sous toutes les faces ; elles se peignent ellesmêmes.
A ce propos, j’ai lu ce qui suit, dans un journal grave auquel je laisse la responsabilité de son style aussi bien que de son anecdote :
-Dernièrement, un auditoire brillant, dans lequel on remarquait plusieurs dames élégantes , se pressait à Berlin, dans la salle où le célèbre professeur de chimie F... fait ses cours, toujours si suivis.
u Ma chère amie, dit en sortant un jeune homme à sa femme qu’il avait au bras , tu as une tache bleue à la joue. « La jeune femme, surprise, se retourne pour se regarder dans les glaces d’un magasin devant lequel ils passaient alors, et reste stupéfaite en voyant que son rouge avait tourné au bleu, par suite de la décomposition chimique qui s’était opérée dans la salle du cours, sous l’influence des gaz manipulés. Elle en fut quitte pour essuyer ses joues. Elle se résigna, comptant bien se venger sur les autres. Eu effet, les autres daines sortaient en ce moment, et le jeune couple éclata de rire en même temps, à la vue de ces visages jaunes, bleus, noirs, violets, ainsi métamorphosés par les vapeurs perfides. Quelquesuns même, — ceux-là appartenaient 1 aux plus audacieuses, qui veulent à la fois l’ivoire sur la peau,
1 II s'agit îles visages. Le style des journaux a ses hardiesses et ses grâces d'état.
CE QU'O» VOIT
la rose sur les joues , le corail sur les lèvres et l’ébène aux sourcils, — étaient tellement bariolés qu’une perruche en eût été jalouse. Le lendemain, un petit journal de Berlin publiait son article charivarcsque sous ce titre : Les Berlinoises peintes par ellesmêmes. On assure que la chimie pourrait produire de ces prodiges-là autre part qu’à Berlin. a.
Je le crois bien : je voudrais qu’il y eût à Paris un cours de chimie semblable, fréquenté par nos dames. Mais je ne sais si les vapeurs perfides de la salle, comme les nomme, en une docte périphrase, le rédacteur badin du journal sérieux, seraient assez puissantes pour décomposer tout ce que nos Parisiennes entassent sur leurs figures.
Qui nous délivrera des teinturiers du visage féminin? Ils pullulent, parce que leur petite spéculation réussit. Tel qui se ruinerait à inventer de nouvelles pommades contre les plaies du corps ou des spécifiques souverains contre les migraines et les catarrhes, s’enrichit à vendre des cosmétiques et des parfums. L’ambre, le benjoin, le musc, le patchouli, l’eau de mousseline, l’iris, l’essence de Portugal, etc., etc., s’écoulent à des quantités considérables. Les odeurs sont pourtant la chose dont il faut le moins abuser; je n’en veux pour garant que ce vers de Martial , dont les dames pourront demander la traduction à leur mari :
Hic male olct, qui beue semper olct.
Je vois chaque jour, parmi les annonces des journaux, indépendamment du Vinaigre de Bully (vin-aigre, comme le fait ingénieusement remarquer sa collègue et rivale l’Eau de Cologne), celle d’une pâle dont se servait madame Dubarry, et qui nous a été
transmise en droite ligne par l’intermédiaire de sa confidente Louison ; puis celle de la Rosée du visage, la Rugiada del viso (un peu d'italien ne peut pas faire de mal dans une annonce}, admirable cl infaillible recette d’origine orientale, celle même dont se servait la fameuse Ninon de Lenelos, qui fut belle pendant plus de quatre-vingts ans, et dont on a découvert le secret dans une lettre du fametuc médecin Liceti, son contemporain et son correspondant. Que voilà un docteur bien trouve ! Je suis sur qu’on ne laissera pas chômer la Rugiada del viso: les pratiques ne manquent jamais à ces marchandises , puisqu'on ne se lasse pas d’en inventer de nouvelles.
On pardonnerait encore aux vieilles coquettes d’essayer de se recrépir et de se rebadigeonuer : il faut avoir de la pitié pour certains ridicnles qui ont quelque chose de douloureux; mais les jeunes dames, bon Dieu ! que vont-elles faire dan* cette galère ? La belle avance de se vieillir et de sc faner avant l’heure, avec tous ces petits pots d’onguent , de colle , de peinture à la détrempe ! . — choses fort peu ragoûtantes , — et cela, pour la satisfaction de reluire un peu davantage à la lueur des lustres et des bougies , comme un parquet ciré. 11 n’y aura jamais moyen de persuader aux femmes qu’elles s’enlaidissent sous prétexte de s’embellir, et que l’abord d’une personne fardée n’a rien de plus séduisant que celui d'une chambre nouvellement peinte.
Cêtte plaque morne et rigide qu'on se colle sur le visage lui enlève naturellement toute expression et toute mobilité. Et puis je vous assure que, pour ma part , mari ou père de famille , je ne serais pas du tout (latté d’appliquer matin et soir mes lèvres sur une peau graissée, peinturlurée , enduite de cosmétique, blan-
CE QITON VOIT
chie avec de la farine de riz , dorée avec le rouge végétal, pénétrée d’huiles odorantes, frottée, travaillée en tous sens par la brosse et le pinceau. Je voudrais que d’abord ma femme ou ma fdle enlevât ce masque , pour l’embrasser sur sa vraie figure, telle que le bon Dieu l'a faite. L’nrt^ il est vrai, en est venu aujourd’hui à ce point ,qu il n’est plus à craindre qu’une dame laisse quelque chose de son teint sur les lèvres de son père ou de son mari , tant les vinaigres et les eaux inventés en ces derniers temps mordent profondément dans le tissu de la peau ! Mais cette solidité d’une peinture qu’il faut renouveler laborieusement chaque jour, ne s’est acquise qu’aux dépens de la fraîcheur et de la jeunesse de la physionomie ; sous l’âcre influence de ces corrosifs, elle se dessèche, se crevasse et se racornit comme un parchemin.
C’est quelque chose de fort laid à voir qu’une de ces dames surprise avant d’avoir pu s’ajuster son visage du jour. On la prendrait pour la mère ou l’aïeule de celle qu’on a rencontrée dans le monde. L’astre de la veille a disparu et ne laisse plus voir qu’une chandelle éteinte et fumeuse, prèle à se rallumer tout à l’heure, mais en se consumant.
Je comparais plus haut les femmes qui abusent du fard à des parquets cirés et à des chambres peintes ; hélas ! la comparaison est tout à l’avantage de. ces derniers. Un parquet ne se cire guère que tous les huit ou quinze jours ; une chambre sc peint à peine tous les deux ou trois ans; mais pour une femme, c’est tous les jours à recommencer.
Ces laborieux artifices ne s’arrêtent pas à la face : ce n’est là que le vestibule, et le reste de l’édifice est d’une construction tout aussi compliquée. U faut un grand travail d’esprit, un grand effort d’analyse cl de
pénétration, pour parvenir à décomposer par la pensée ce corps hybride et fait des éléments les plus hétérogènes, qui forme l’apparence extérieure d’une femme du monde. Quelquefois , de tout cet ensemble majestueux ou charmant , quand il est vu à la distance et dans le lointain convenables , comme un tableau qui veut être considéré dans son jour , il n’y a rien à elle : ni les cheveux, teints en noir et enrichis de nattes étrangères ; ni les joues , à qui on a fabriqué à loisir des lis et des roses , comme disaient jadis les poètes ; ni les lèvres enluminées savamment, ni les sourcils, tirés au pinceau ; — pas plus que les épaules, les hanches... Je m’arrête, et ne veux pas trop approfondir ces redoutables mystères.
Lorsqu’un dandy passe devant certaines devantures des marchandes de corsets, — ces fausses sœurs qui osent exposer au grand jour tant de choses compromettantes, sans que la nation des femmes songe à s’insurger contre cette imprudence ou cette trahison , — il devrait s’arrêter avec respect et saluer aux vitrages ces formes artistement tissues de ouate, de crinoline, de haleine , en se disant :
« Voilà pourtant l’épaule dont je contemplerai demain le contour avec extase ! Voilà la poitrine onduleuse de madame X..., la hanche provocante de madame C..., la taille majestueuse de mademoiselle Z...! »
Mais il ne se doute pas toujours, le naïf roué, que c’est un petit paquet de coton , peut-être d’étoupe , qui le fait tomber en adoration !
La place de guerre, ainsi munie de fortifications et de travaux avancés, se compose souvent, en réalité, d'une ombre, d’une espèce de mannequin à demi ruiné, qui est la matière première sur laquelle on
CE QU’ON VOIT
travaille, afin de la dérober autant que possible au regard, et de produire à la surface les contours suaves et les molles ondulations de terrain. Pour ce , crinoline à la robe, crinoline au corset, crinoline partout, excepté aux endroits où il y a du coton. Et les baleines donc, comme elles vous cerclent le corps et vous redressent les tailles ! Quand ces mièvres et mignonnes petites femmes lisent le supplice des missionnaires qu'on met à la cangue au Japon , elfes ont la candeur de frissonner, oui, de frissonner, sous le buse qui leur déchire la chair et la peau, sous le corset qui leur brise la taille et leur intercepte la respiration , sous le vinaigre qui leur mord le visage , sous les peignes et la bandolme qui leur tirent et leur cassent les cheveux, sous tout cet attirail de tortures qui les bride et leur ôte la liberté des mouvements. V oilà certes ua désintéressement admirable 1 Ce ne sont pas les Japonais qui seraient assez cruels ' pour mettre les missionnaires à un supplice pareü.
H n’y a que la civilisation qui puisse inventer ces choses-là à l’usage de ses martyrs, et il n’y a que les femmes civilisées qui soient capables de les adopter avec enthousiasme , de les porter et de sourire.
Et pas une , bien entendu , qui consentit à revêtir un ciiice !
H est vrai que le ciiice ne les embellirait pas, et que tout cela, dans leur opinion du moins, tes embellit beaucoup. Que ne ferait-on pas pour s’embellir, surtout quand on est déjà belle? Toutefois , hasardons encore quelques réflexions. C’est un principe fort juste , sans doute , que l’art peut aider la nature, mais il faut du moins que la nature domine, et ne soit pas étouffée par fart. Je n’ai jamais pu deviner, par exemple, ‘l’espèee de charme et de beauté -que
certaines femmes trouvent dans une taille de guêpe, si petite au centre qu’elle tiendrait dans les deux mains , et au-dessous s’élargissant tout à coup en ballon monstrueux, — ravin profond entre une colline et une montagne. Ces disproportions exagérées ne sont nullement dans la nature. A quoi bon faire de l’art, si c’est pour s’en servir à créer, comme les Chinois sur leurs vases et leurs paravents, des formes impossibles « jurant avec la réalité et la vraisemblance !
Une des plus splendides collections de caricatures qu'il soit possible d'amasser, c’est , on le sait , la série des modes qui se sont succédé depuis le dix-huitième siècle. Quidc nous n’a souri en voyant ces incroyables robes, ressemblant à des boites, dans lesquelles s’enfoncaient les femmes de l’empire? cette poudre qui changeait une chevelure de jeune fille en nne chevelure de vieille femme? ces mouches qui constellaient si désagréablement la figure? Franchement , mesdames, à parler un jnoment sans galanterie, ne faudrait-il pas rire aussi quoique peu de vos modes actuelles ?
Ah ! si l’opération chimique du célèbre professeur F... avait pu décomposer et trahir au dehors les falsifications du corps féminin comme celles du visage, Dieu et les femmes de chambre de ces dames savent &uls toutes les choses étonnantes que les Berlinois auraient vues ! Puissent nos professeurs de chimie nous épargner à nous- mêmes un si lamentable spectacle !
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CONCIrliSlOX.
Arrêtons-nous ici : satprata liber uni. Notre voyage, est achevé pour aujourd’hui ; peut-être le reprendronsnous ensemble un autre jour, si vous voulez bien me suivre encore. Nous avons fait longuement l’école buissonnière, et vous m’avez laissé philosopher à mon aise sur ceci et cela. Merci , cher lecteur ! Il ne nous reste plus, à l’un et à l’autre, qu’à nous aller coucher, comme il sied au sortir du bal , après une journée si complètement remplie.
Lecteur, je vous souhaite un sommeil profond et des rêves paisibles. Ils ne vous manqueront pas si vous êtes bien réellement ce que j’ai cherché en vous, et ce que j’ai droit d’attendre de quiconque m’aura suivi jusqu’à la fin : un flâneur, c’est-à-dire un esprit et un cœur largement doués ; un badaud pur sang, c’est-à-dire une conscience honnête, sereine et tranquille.
Et maintenant, muse de la flânerie, au revoir!