GUERRE D’ORIENT. DÉSASTRE DE SIXOPE
Sur le devant sont rangés huit musiciens, qui font du bruit comme quarante. Trombone, ophidéide, tambour, clarinette, tous les instruments sonores jouent un rôle actif dans le concert, et de leurs poumons de fer et de leurs lèvres de bronze vomissent des accords monstrueux, qui feraient danser une sarabande aux momies des Pharaons. Pur intervalles, le tambour, grondant à la façon du tonnerre, y mêle ses roulements emportés, domine quelques secondes le vacarme, et disparaît dans une rafale, où l’on entend rugir toutes les gueules de cuivre déchaînées. Debout au milieu de la tempête, l’orateur n’a qu’à lever le doigt pour la calmer à son gré, et, embouchant le porte-voix, il chante sur le mode lyrique le chef-d’œuvre des boniments :
u On verra l’armée turque et l’armée russe; on verra la mer, on verra la rade, on verra les vaisseaux, on verra le bombardement, la pluie des boulets et des obus ; on verra les navires chanceler et s’engloutir avec fracas dans l’Océan. Et combien en coûte-t-il pour jouir d’un si prodigieux coup d’œil? lu sou par personne »
El la musique de jouer S'es airs les plus enlral-
nnnts, et l’orateur, secondé du paillasse et de la Esméralda, de répéter en un trio varié sur toutes les gammes : « Un sou , messieurs , un sou ! »
Une moitié de la foule partit d’un autre côté; le reste demeura à la même place : quant h moi, j’escaladai les marches , et mon exemple entraîna une vingtaine d’indécis.
J’ai toujours détesté, pour ma part, ces bégueules qui 11e sauraient entrer publiquement dans la baraque d’un saltimbanque. Le respect humain, celte lâcheté des honnêtes et cette hypocrisie des bons , les tire en arrière h chaque pas qu’ils font en avant. Près de moi montaient deux jeunes gens, qui riaient trèshaut avec des contorsions exagérées , pour bien faire voir à tout le monde qu’ils avaient conscience de la folie de leur démarche. Indigné, j’entrai lentement d’un pas majestueux et d’un front serein, et je fus m’asseoir au premier rang.
L’orchestre se retira alors dans l’intérieur de la salle, et alla se ranger derrière la scène ; l’héroïque clarinette resta seule sur le devant et se mit à exécuter des variations avec rage. Le musicien , pauvre homme grisonnant, faisait de si violents efforts pour introduire un souffle vigoureux dans le tuyau du terrible instrument, que les larmes lui en coulaient des yeux et que sa figure semblait suer le sang par chaque pore. Il battait passionnément la mesure avec son pied , et , à toutes les reprises , rejetait sa tête en arrière et sa poitrine en avant, avec une énergie qui m’épouvantnit. Après avoir joué, pendant vingt minutes, un solo <\ briser la poitrine d’un Hercule, il se tut et essuya ses yeux humides avec un pan du rideau. Puis le pitre, faisant son plus gracieux salut, adressa à d’auditoire , d’un organe insinuant, une
ingénieuse allocution , conçue à peu prés en ces termes :
« Messieurs , c’est moi le factotum de notre petit théâtre : je suis à la fois l’auteur , le compositeur, le décorateur, le souffleur, l’allumeur, le nettoyeur, le balayeur, l’acteur et .quelquefois le spectateur. Je vends encore des calembours : c’est ma part de bénéfices dans l’entreprise ; je gagne un centime par chaque douzaine de cahiers : il y a comme cela des semaines où , quand la pratique donne bien , je me fais dans les environs d’uy sou , pour nourrir ma femme et mes enfants. Messieurs, mes calembours sont tous garantis bon teint, premier choix, tout ce qu'il y a de mieux. Mon petit livre est intitulé la Blaguomanie : c’est un mot qui vient du grec. 11 y a de quoi rire et vous amuser honnêtement en société. (J’abrège pour arriver à la péroraison.) Autrefois, messieurs, en province, je vendais mes cahiers vingt francs pièce dans le grand monde, et j’en vendais considérablement : je ne me rappelle pas bien si j’ai ttrenné. Mais aujourd’hui, à cause de la concurrence,' et pour les mettre à la portée de toutes les bourses, j’ai fait un rabais de dix-neuf francs quatre-vingtquinze centimes, et je ne les vends plus qu’un sou. Allons, messieurs, laites voir que vous avez de la connaissance et que vous encouragez les artistes. Un sou le cahier ! — Qui est-ce qui m’appelle par lit? — Ne parlez pas tous à la fois. »
Et personne n’achetait, quoique l’orateur eût une figure paterne , rougeaude et pleine d’une candeur béate , qui indiquait un homme incapable de tromper son prochain.
11 allait de l'un à l’autre, tâchant d’exciter les chalands par un bon mot, quand s’éleva derrière le
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théâtre une harmonie mystérieuse où les enivres adoucissaient leurs rauques organes , où la clarinette ellemcmc semblait avoir des tremblements dans la voix.
« Héli me, allumez la rampe, >' cria le machiniste.
Hélène apparut: c’était une grande femme maigre, vêtue d’une robe déteinte; elle fit partir une allumette chimique contre la toile baissée, et communiqua la flamme à deux quinquels souffreteux, de chaque côté de la scène.
Maintenant, lecteur, comment résoudriez-vous ce difficile problème? Etant donnés une dizaine de petits bonshommes et trois ou quatre vaisseaux grands comme la paume de la main, le tout en carton, — plus vingt ou trente petits morceaux de papier, ronds, carrés, aigus, obtus, ovales, de toutes formeà, — représenter, dans une action pittoresque et dramatique, l’armée turque et l’armée russe, le désordre d’une ville menacée d’assaut, la fuite précipitée des habitants, une grande bataille maritime et le désastre de Sinope. Eh bien , telle est la rude entreprise dont ces grands artistes sont venus à bout; et demain, avec ces mêmes morceaux de carton , ils représenteront , au besoin , le bombardement d’Odessa , la prise de llomarsund et de Sébastopol ou le drame de la Tour de Xesle.
Voilà le génie.
Les cuivres se livrent à des accords plaintifs. Vn grand jeune homme , aussi maigre que sa compagne Hélène, vient s’asseoir sur la rampe, dans un coin, et tourne une manivelle dont la musique ressemble à celle d’une série de gouttes d’eau tombant avec un bruit liquide dans un bassin sonore. Au lever de la toile, la décoration représente un paysage sans arbres et sans herbe, mais avec une colonne brisée : la scène
est vide. Le frémissement de l'attente passe, comme un éclair, sur tous les visages.
Tout à coup, par le côté droit, débouche un petit bonhomme qui court en trottinant, puis s’arrête une seconde et se remet à trottiner de plus belle. La voix du démonstrateur invisible crie au milieu du silence :
a Fuite des habitants de Sinopc. »
Quand le premier bonhomme a disjmru par le côté gauche, il rentre à droite et représente un second habitant qui se sauve. Puis vient un troisième fuyard, conduisant par la bride un cheval boiteux, sans doute estropié par une balle; ensuite un quatrième qui traîne une brouette, et qui court, s’arrête, court encore comme les précédents. Après, on voit apparaître un cheval seul, marchant d’un pas il la fois frétillant et mélancolique : ce cheval fait place à une autre brouette conduite par un autre bonhomme. Enfin parait le morceau capital de la fuite, un dernier morceau de carton portant une femme sur son dos ; ici l’organe du démonstrateur prend une inflexion caustique pour crier :
« Voilà un homme qui emporte ce qu’il a de plus cher ; c’est sa femme. »
l’n rire universel accueille cette mordante saillie, et le succès du premier tableau est enlevé.
De nouveau la scène est vide. Chacun sent que quelque chose de grand va se passer.
« L’armée russe ! « s’écrie la voix.
Toutes les .têtes se penchent : on voit déboucher d’un pas martial quatre soldats en carton, baïonnettes inclinées obliquement, précédés d’un homme à cheval qui ne fait qu’un avec le corps d’armée, et que mon voisin m’apprend être le prince Menschikoff. La masse défile et disparaît par le côté opposé.
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.1 L'armée turque, » crie la meme voix. <■ Remarquez les turbans des soldats et Omcr-Paeba à leur tête. n
On aperçoit alors quatre nouveaux soldats qui défilent tout d’un bloc; ils ont en effet des turbans, et un homme superbe , qui ne peut être qu’Omcr-Paclia , marche à cheval devant eux.
Mais voici que le. tambour exécute derrière la scène un roulement sonore et prolongé : la toile qui servait de décoration à la première partie du spectacle se lève avec la rapidité de l’éclair et laisse apercevoir aux regards émerveillés des triangles et des demicercles de carton peints en vert et en bleu, allant et venant, agités par une main cachée dans la coulisse, qui leur communique à peu près le mouvement d’une scie. Sur ces vagues flottent trois jolis petits navires qui semblent fort mal il leur aise et qui s’inclinent, sc redressent, avancent ou reculent, suivant le roulis , avec des soubresauts perpendiculaires et des balancements angles droits. Après cinq minutes de ce spectacle grandiose, on entend le bruit d’un pétard qui tombe au milieu des eaux. Les femmes nerveuses poussent de petits cris d’effroi , et la voix de Y imprésario domine le tumulte, sereine et triomphante :
« Bombardement de la flotte ; la confusion règne à bord des vaisseaux ; les équipages sont consternés. »
C’est pour cela sans doute qu’ils se cachent et qu'on ne les voit pas. Les habiles gens ont retrouvé, par l’inspiration d’un art naturel, le procédé de ce grand peintre grec, qui, désespérant de bien rendre la douleur d’Agamemnou , lui couvrit le visage, et laissa le champ libre à l’imagination du spectateur.
Cependant les fusées se succèdent avec profusion :
une traînée de flamme se dessine sur l’azur du ciel, et une boule pyrotechnique, de la grosseur d’une deminoisette, tombe en forme d’obus au milieu des flots. A ce moment où l’émotion dramatique et la puissance de la mise en scène ont atteint leur dernière limite « l’orateur, resté en dehors sur les tréteaux, soulève la tapisserie et joint sa voix fougueuse à celle de son collègue de l’intérieur. Moitié tourné vers la scène, moitié vers le public béant et fasciné, il s’écrie avec une sauvage majesté d’organe dont j’aurais eu peine à le croire capable :
« Les bombes pleuvent comme la grêle sur les navires turcs ; la mer parait tout en flammes ; le feu prend aux cordages et au grand mât , malgré les efforts désespérés des marins ; un des vaisseaux, criblé par la mitraille , s’abîme avec fracas au milieu des flots. »
Et pendant que la dernière boule pyrotechnique, la plus éclatante de toutes, traverse les airs, il écarte d’un geste superbe la toile qui cache le spectacle au public extérieur, et laisse les regards palpitants plonger avec extase sur le théâtre.
Mais ce n’est qu’aux grands jours , comme on me l’a expliqué depuis ', que le machiniste déploie ces ruineuses splendeurs. 11 use de procédés plus économiques dans les occasions ordinaires et simule adroitement les bombes , en faisant décrire une courbe rapide à une chandelle allumée qu’il tient derrière la scène.
J’admire , en vérité , la conscience avec laquelle toutes les parties du programme sont remplies. On avait promis la fuite des habitants de Sinope, l’armée russe, l’armée turque, Omer-Pacha, la mer, les vaisseaux, les bombes ; nous avons vu tout cela. llestait
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encore la catastrophe finale attendue avec une fiévreuse impatience : tout le monde brûlait de voir sombrer le vaisseau amiral ; il sombra. Après la chute de la dernière bombe , qui était tombée prudemment par derrière ( car le machiniste n’avait pas cette sotte préoccupation de couleur locale qui eût pu le pousser à gâter son vaisseau, et l’on m'assura même qu’il recevait par-dessous les vagues les bombes à demi consumées, pour les faire servir une autre fois), l’infortuné navire’ se pencha à droite, puis à gauche, avec une violence de mouvements qui faisait frémir. On le tirait par en bas, et l’on eut dit que la main invisible ne pouvait parvenir à l’amener à elle. Évidemment il se passait quelque chose d’extraordinaire. Un murmure sourd arrivait jusqu’à moi ; je prêtai l’oreille et j'entendis le dialogue suivant :
« Tire plus fort , oblique à gauche.
— Je ne peux pas , il est accroché.
— Imbécile! passe-moi donc ça. »
lin fin, après des efforts désespérés, le navire s’enfonça perpendiculairement : le machiniste, dans le paroxysme de sa colère, avait oublié de lui imprimer le balancement du roulis.
La toile tomba en môme temps, et je me levai pour sortir.
Je dois à mes scrupules d’bislorien véridique de déclarer que les spectateurs no semblaient pas tous également plongés dans l’admiration : il se rencontre partout , même aux théâtres à un sou , de ces esprits chagrins et moroses que les sept merveilles du monde ne satisferaient pas. Un paysan de la banlieue, qui était resté debout tout le temps du spectacle, et dont Ja physionomie se rembrunissait de plus en plus à
chaque minute, s’écria au moment môme de la pluie des bombes :
« Ta, ta, ta, des bêtises, voilà tout ce que c’est! »
Et tirant avec regret sa bourse de cuir, il en exhuma cinq centimes, haussa les épaules et fit mine de s’en aller. Apparemment que ce monsieur était venu dans l’espérance de voir les décorations du grand Opéra. Mais le pitre sentit le danger, et, pour prévenir le scandale, il se précipita du coin où il ruminait dans l’ombre quelque nouveau calembour, saisit doucement le rebelle par le bras, lui fit d'amicales représentations, l’assura que ce qu’il avait vu n’était rien en comparaison de ce qui restait à voir, et qu’il se repentirait toute sa vie d’être parti avant le morceau capital. Le paysan se décida donc à voir sombrer le navire, et le pitre resta à ses cotés pour lui expliquer toutes les péripéties du tableau, et sans doute aussi pour lui couper la retraite.
Pour moi, en sortant, je témoignai toute ma satisfaction à cet honnête paillasse , et je descendis les degrés avec autant de lenteur et de fierté qu’un lycécu débutant dans le monde eu met à descendre pour la première fois les marches du Calé de Paris.
Après avoir fendu la foule , je me trouvai en face d'une autre cahanc dont le dénùment était des plus expressifs. Un personnage bien mis, mais râpé comme le régisseur d’une troupe dramatique en tournée dans les sous-préfectures , occupait le devant du tableau ; l’orchestre se composait exclusivement du classique porte-voix et d’une grosse caisse qu'un jeune enfant frappait à coups redoublés avec une force au-dessus de son âge. Sur la devanture s’étalait cette inscription en lettres hautes de six pouces et larges à l’avenant :