‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 8 sur 46 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

l’art dramatique ex plein vent.

Jadis nos pères avaient des théâtres populaires que nous n’avons plus. Les farceurs de la porte Saint-Jacques, les tréteaux des opérateurs, les comédiens des balles, les scènes de Brioché, de Hruscambillc et de * Tabarin, attardaient le flâneur à chaque pas. Mais à leur place, il en est venu d’autres, moins nombreux et moins célèbres peut-être, qui méritent toutefois d’être produits au grand jour comme ces illustres ancêtres dont ils sont les héritiers.

La dernière fois qu’il me fut permis de pouvoir flâner complètement et avec délices , c'était par un beau dimanche du mois d’avril. Quelques rayons de soleil qui venaient d’entrer en sautillant par ma fenêtre semblaient me faire signe de leur lumineux sourire et m’appeler au dehors. La foule, qui a horreur du vide, comme autrefois la nature, ruisselait, joyeuse et bruyante, sentant bouillonner dans ses veines celte sève printanière , mêlée de parfums et de chants intérieurs, qui fait le corps léger et l’âme sereine. Je n’y pus tenir; le vieil homme reprit le dessus, et je sortis bien déterminé à redevenir badaud comme devant.

J’ai raconté plus haut les principales découvertes , dans le domaine de l’art populaire, que je dois à un long usage de la flânerie : j’allais, ce jour-là, en faire quelques autres encore, qui sont l’appendice et le complément des premières, et dont il serait facile

d’augmenter le nombre, tant ce vaste théâtre est infini dans ses aspects et sc renouvelle sans cesse sous l’œil de l’ observateur !

Je me dirigeai instinctivement cette fois sur la rive gauche de la Seine : je nie sentais je ne sais quelles dispositions aventureuses, celles d’un voyageur qui brfilc de pénétrer dans des régions inconnues , de voir de près les colonnes (l’Hercule et Vultima Thule. Les badauds sont un peu comme les amoureux : ils se figureraient volontiers que ce qui les a intéressés doit intéresser l’univers. Pour moi, je saurai résister à la tentation et laisser de côté toutes les belles choses qui me frappèrent en route, pour en venir tout de suite aux principaux incidents qui m’attendaient vers la fin du voyage.

Par une vieille habitude d’étudiant, j’avais pris le chemin du Luxembourg, et j’étais insensiblement arrivé aux abords de la grille qui sépare le jardin de l’allée de l’Observatoire. C’est un lieu peu fréquenté du beau monde, sinon des grandes dames qui font l’ornement de la Closerie des lilas ; et néanmoins dans ce petit espace se trouvent souvent assemblés bien des spectacles curieux. Je ne parle pas de la statue du maréchal Ncy et du dôme de l’Observatoire, deux curiosités à l’usage des Anglais et des provinciaux; mais le théâtre de Rigolo, rival de Guignol et de Gringalet, y reste en permanence; il y a des chevaux de bois , des boutiques de macarons et de pains d’épice, quelquefois des billards anglais, et, dans les grands jours , des tirs , des loteries , des baraques où l’on montre des femmes colosses et des enfants phénomènes. Il y vient souvent aussi des escamoteurs et des bâtonnistes, des chiens savants et des chanteurs populaires.

Bien avant d’avoir atteint à la grille, je voyais devant moi, à travers les flots pressés de la foule, je ne sais quoi de mystérieux cl d’indécis qui semblait cheminer, avec un mouvement de rotation, par les airs. Arrivé près d’un cercle épais, je fus témoin d’un étrange spectacle. Sur un plateau de bois qu’une femme faisait tourner doucement d’une main, tandis «pie de l’autre elle agitait la manivelle d’un orgue de Barbarie, sc tenaient debout trois enfants, vêtus de jaquettes blanches sur lesquelles des bandes noires se dessinaient en scapulaires et en ceintures, et la tête coiffée d’un bonnet semblable à celui des Bédouins. La femme glapissait d’une voix monotone, en scandant chaque syllabe :

u Le meurtre sanglant d’Abel ; Caïn saisit une pioche d’un air farouche; l’innocent Abel est étendu sur le sol et implore la pitié de son frère par ses gestes et ses regards. »

Kl les trois enfants disposaient leurs frêles membres et se groupaient lentement à la voix de 'la femme : le plus jeune tombait étendu sur le plateau, le corps à demi soulevé, une main affaissée sous son corps, l’autre dressée é la hauteur de la tête, la paume en avant, et le regard plein de prière et de résignation; le plus fort avait pris une pioche, et les membres ramassés, la tête penchée en avant, les deux bnjs jetés derrière le. cou par un effort violent, il la soulevait pour en frapper son frère; le dernier s’était agenouillé et semblait implorer le ciel avec effroi et désolation.

Le plateau tourna trois fois sur lui-même. Aucun muscle ne bougeait dans les corps de ces petits êtres : en me reculant à quelques pas, je les voyais se dessiner sur l’azur de l'horizon, comme

res apparitions d’anges ou de fées qui , au moyen âge, sillonnaient l’air resplendissant de leurs formes voilées.

Ils figurèrent ainsi les principaux traits de l’histoire sacrée, avec une expressive naïveté d'altitudes qui rappelait ces images de saints intercalées entre chaque feuillet des paroissiens de village, ou ces pieuses figures qui décorent le portique et le sanctuaire des vieilles cathédrales. Puis la voix de la femme cria, sur un ton plus aigu encore :

<• La passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. »

Et toutes les grandes scènes du drame divin copimcncèrent à se dérouler en tableaux vivants sous les yeux de la foule. Je vis successivement la trahison d’Iscariote, Jésus flagellé, frappé par les déicides, traînant son gibet au Golgolha. Celui qui remplissait dans cette tragédie muette le rôle de bourreau implanta la croix dans un trou creusé au milieu du plateau , et Jésus y monta de lui-méme avec une résignation admirable.

« Je vous recommande surtout, messieurs, disait • pendant ce temps la directrice du spectacle, la pose pleine de vérité et d’expression de l’enfant qui représente Noire-Seigneur. «

Je regardai donc, en souriant de la recommandation , et je faillis pousser un cri d’étonnement quand le plateau, après avoir tourné quelques secondes, vint â me présenter de profil le corps du grand sup-

L’ enfant avait posé ses deux pieds sur un rebord - de la croix; ses mains s’étendaient avec effort, ses jambes recourbées semblaient soutenir le poids de son buste , affaissé par l’approche de la mort ; le souffle de l’agonie gonflait sa poitrine que dis—

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tendait le tiraillement des membres ; sa tête s’inclinait sur son épaule gauche dans un mouvement plein de. douloureux abandon et de résignation profonde. Sans l' extrême vulgarité de cette physionomie , on eût dit un Christ de Velasquez ou de l’Espagnolct.

Suivant les besoins du drame, les aùtrcs enfants passaient du rôle de bourreaux i\ celui de saintes femmes, et de celui des saintes femmes à celui des soldats romains. Lorsqu’on en vint A la descente de croix, ils mirent également en scène, dans les attitudes les plus fermes et les plus vraies, un épisode du grand tableau de Rubens.

Aussi les sous plouvnienl-ils , on guise d’applaudissements, sur le plateau de bois : à la fin de la séance, la femme, à l’aide d’un râteau, les amenait A elle avec dignité, et le spectacle recommençait à dérouler son cercle monotone. Sans ouvrir la bouche, sans faire un geste, semblables A des figures détachées de quelque gravure d’Albert Durer, ces automates de chair et d’os tournaient toujours, l’œil cl le front mornes, obéissant machinalement à la voix glapissante. Je commençais A m’effrayer de ce spectacle, qui me faisait monter le vertige A la tête. 11 me semblait être contemporain des mystères de la Passion : j’assistais A l’une de ces représentations solennelles qui se donnaient en plein air A la rentrée du roi dans sa bonne ville, ou bien encore, par moments, je me croyais transporté dans quelque région du nouveau monde, A travers des peuplades au berceau, s’éveillant A l’art avec la naïveté de l’enfant qui charge ses papiers d’ébauches ingénues. Ce devait être par des spectacles pareils que les jésuites du Paraguay récréaient les yeux et

édifiaient les cœurs de ces néophytes ardents dont sc composait leur république chrétienne.

Enfin le plateau s’arrêta et les enfants descendirent , grelottant sous les derniers rayons du soleil. D’un commun accord, ils allèrent, les bras croisés sur la poitrine, s’abriter du vent derrière une baraque de toile , et les gamins accoururent se presser autour d’eux, les regardant arec cette curiosité muette qui, depuis tantôt six mille ans, ouvre les lèvres et écarquille les yeux des badauds.

A quel sexe appartenaient ces précoces artistes ? 11 était difficile de. le découvrir A travers ce cost me équivoque et sous ces formes chétives, où le corps sc trouvait réduit, comme un problème à résoudre, A sa plus simple expression. 11 me sembla néanmoins qu’il fallait les rattacher au sexe féminin. Je voulus les faire parler pour vérifier ma conjecture au timbre de leur voix, et je n’en pus tirer un seul mot. Ils me regardaient d’un air qui n’avait rien d’effarouché, mais sans paraître comprendre et sans s’inquiéter de répondre. J’en vins presque A croire quej’avais affaire A des muets dressés dans des chambres obscures au métier qu’ils devaient faire en public, ou même A de petits sauvages arrivés en droite ligne des théâtres de la Californie.

Le soir commençait A tomber; je quittai l’allée de l’Observatoire et marchai en avant, A travers des rues désertes où , de loin en loin , je voyais passer, A la pâle lueur des réverbères qu’on allumait sur ma route, un fiacre attelé de quelque cheval étique, et un ouvrier en blouse bleue, aux lèvres sa pipe enflammée et sa chanson favorite.

Je marchais toujours. Les rues se succédaient, de plus en plus silencieuses et sombres, quand tout A

coup un gigantesque concerto de fanfares me réveilla en sursaut. Je secouai nies rêveries, qui s’envolèrent effarouchées, et je me précipitai en avant, avec l’ardeur joyeuse d’un cheval de bataille qui entend retentir le clairon.

Quel splendide panorama s’offrit alors à mes regards ! Devant moi s’étendait une vaste place où se dandinaient en tous sens, ici des torches haletantes, là des lampions fumant à terre dans leur humide foyer, à droite des lumières arrangées en triangles, d’autres à gauche arrondies en sphères ou serpentant en spirales. La lune montrait curieusement sa face pâle à travers celte illumination radieuse.

Parmi ces lueurs fantastiques se dressaient de tous côtés des cabanes, dont la physionomie resplendissait de promesses et de fascinations : là étaient le plaisir, l’art, le drame, les enchantements, les féeries. t; Où suis-je? » m’écriai-je, comme dans une tragédie classique. « A la barrière Montparnasse, » me répondit la voix d’un indigène. Pour moi, je me serais cru à Bagdad, la ville des merveilles.

En faisant d’un rapide coup d’œil l’inventaire de toutes ces richesses, j’aperçus sur la droite une grande toile composée par un de ces peintres d’histoire et de genre qui consacrent leur génie anonyme à la décoration des baraques de saltimbanques. Sans doute, il n’y a pas là de larges effets de perspective cl de clair-obscur; il n’y a pas les délicates nuances et les subtilités du pinceau, tous ces raffinements et ces mignardises qu’on apprend dans les académies; mais il y a des contrastes puissants , une mise en scène dramatique, des couleurs splendides, une expression robuste et virile, au total un ensemble frappant qui saisit avec force la candide imagination du bas peu-

pie, 1* ardente imagination du gamin. Le tableau représente une mer orageuse, avec des vagues de • toute forme et de toute couleur, se heurtant, en un indescriptible chaos, contre les flancs de quelques vaisseaux entourés de fumée et de flammes. Au-dessus s’étale celte inscription , qui semble rayonner en lettres flamboyantes :

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