‹ Ce qu'on voit dans les rues de ParisChapitre 15 sur 46 · ilJ CE QL'0\ VOIT · texte numérisé non relu

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toi , d'il lo Saf]r; Ir poôtc dil ici, par hnsnrd, la nit^mp clioso que lo Safjo :

\oii iiostruiû iiiU'i* vos laulus cuiiiponerc liles.

Ceci, du reste, uc l'ait rien à rai'fiiire, cl rînrerliludc de celle «{rave question n*a jamais omptVlié, que je sache , les ))aYsans amis de la f][aiptc* de se goberjjer A cœur joie, en lisant celle Hixtoire plaisante et récvêative, comme dit peu modeslcmonl peiilelre, mais avec une fierlt^ légilime, le litre de Toiivrajje.

Ces pelils livres de houlïonneries sont innombrables , encore plus que les ouvrajjes de mo({ic. Hcmièrc lui-nu^me, le poêle des dénombrements, se fa(i<{uerail à les énumérer lous. lia Malice des grande* filles , la Méchanceté dcsjilles, la Misère des maris y sont trc's-recliercbées du public, toujours friand de ces sujets scandaleux; la Fleur des calembours , \o Nouveau Catéchisme poissard, par M. lUa<]uo-enmain, le Boit sans soif, le Sans chagrin, Cocorico, le Chiffonnier grivois, le Véritable farceur comme il y en a peu, par un ami de la gaieté, font les délices des loustics campaj^nards ; V Ànecdotiana , V Infatigable conteur y la Boite à la malice, la Bavarde des bavardes, ou la Cancanière de la ville et de la campagne, ornée, comme dit la couverture, de gravures parfaitement appropriées au sujet, elc, ne mentent pas à leur lilre, et sont de véritables cornes d'abondance intarissables en gaudi'ioles. Quels trésors pour les farceurs, et comme ils se désaltèrent avidement dans ces larjjes réservoirs, que par malheur on ne renouvelle pas souvent î

Un beau jour de printemps, allez fldncr quelqnoii hcun.N h* lonji des étala^ef} des bonquinisten , lente-

DA\S LES HLES DE PAUIS. Ml

ment, afin de ménager le plaisir et de savourer la liqueur goutte à goutte. Vous reconnaîtrez , à leurs titrer et à leur physionomie sui generis, les ouvrages que je veux signaler à votre attention. Si vous n'avez pas le gousset assez garni pour faire un choix et emporter votre proie chez vous , ouvrez-en un ici , un autre là, un troisième plus loin, eu vous donnant les airs d'un chaland qui examine la marchandise. Vous seriez bien malheureux si vous n'en aviez parcouru trois ou quatre au moins en arrivant au bout ; et vous me remercierez de mon conseil, j'en suis sûr. Du reste, ne craignez pas de vous singulariser : voyez plutôt à côté de vous ce gamin que le bouquiniste surveille d'un œil inquiet, tandis qu'il est absorbé dans la lecture de la Malice des femmes; ce militaire non gradé, qui pèche des bons mots dans le /Virc^r du régiment, et derrière lui ce municipal que ia Bavarde sempiternelle fait pouffer de rire.

A côté de Rohinson Crusoé et de Paul et Virginie, entre les romans de M. Pécatier et ceux de madame Gottin , s'aligne une ribambelle de minces volumes, francs lurons que le paysan reluque d'un œil d'envie , et dont le titre seul épanouit bruyamment sa rate. Il y a là de quoi égayer pour longtemps les veillées de l'hiver; il y a là de l'esprit à foison, non pas de cet esprit tiré à quatre épingles , mais de ce brave et franc esprit, largement assaisonné de sel gaulois, qu'il n'est pas besoin d'avoir fait de fortes études pour comprendre au premier mot.

Le compagnonnage, en particulier, a donné naissance à quelques brochures étincelantes d'une verve ronde et franche, telles que le Fameux devoir des savetiers, V Arrivée du brave Toulousain, et le De^ voir des Compagnons de la petite manicle^ dialogues

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spirituol.s OÙ se trôuieni l'ivoinent retracées les mœurs de eoH corporations plébôionncs. Ii7'pi(|[ramine , la salire, lu parodie sont abondammoni représentées; la veine burlesque s'y marque surtout avec prédi* leclion , et j'ai rencontre de certains sermons d^une plaisanterie peu orthodoxe, mais fort délurés, qu*oùt si<{nés avec ravissement frère Jean des Entommcurcs.

Les ouvrages senlimenlanx et [{alantssont très-recherchés des lecteurs populaires, et naturçUement ils abondent. En première ligne viennent les Lettres (VHéhise et Ahélard, précédées d'une notice sur la vie de ces deux amants. Ce volume renferme de longues et souvent fort ennuyeuses lettres traduites du latin, en outre de longues et ennuyeuses épUres de Colardeau et de Dorât, ce qui semble peu fait pour allécher le peuple ; et pourtant , par l'étrange et mystérieux privilège de ces deux noms , qui,, dans mille ans d'ici , parleront encore & la sensibilité de la foule, il se vend au moins autant que le Baron de Crac ou les Mille et un Contes drôlatiqtœs. Le libraire, le Bailly, je crois , a publié à lui seul toute une bibliothèque sen^ timcnlale, joyeuse et grivoise, qui a Tapprobation des amateurs. Je vous présente le Chansonnier de r hymen, que son titre sufiit & donner envie de lire ; le \ou veau jardin d'amour ou la galanterie du jour, les Amours des jeunes filles , histoires sentimentales, les Deux amants vendéens, et surtout les Amours d-e Zélie dans le désert (tu es vaincu, Ducray-Duminil!) , de l'inépuisable M. Pécatier.

Les litres! les titres! voilà ce qui prend le lecteur de toute condition, voilà l'hameçon qui raccroche et le happe au passage ! Jamais , ni^me sur les affiches dos mélodrames , le savant artifice du titre n'a été poussé |)lus loin. C'est sur ce point que les écrivains

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aires ont ronron trc tout IVffort de leur rhéto- . Vous venez d'en voir de mignons , parfumés à de rose. Kn voulez*vou8 d'un genre plus émou- * En voici :

Tour de Neale, my Hères ei catastrophes *«»es auxix" siècle. — Histoire de Camille dans un Tain, avec une vignette admirable, représenine jeune fdle cchevelée, les yeux baignés de !S, qui s'affaisse sur la paille de son cachot, l'un soupirail d'un aspect sinistre.

i livrets populaires , non moins que les romans 10 RadelifTc , affectionnent particulièrement les rrains et en mettent le plus souvent qu*iU nt sur leur couverture. Je trouve encore :

r infortunes de Camille, ou les mystères du soun, qui m'ont bien l'air de ne faire qu^un avec fcédent, à moins que ce ne soit une variation ! même thème ; et

souterrain des brigands, ou les repaires du

» lecteur, saluez l'homme de génie qui a tenu la ?. Je parlais des titres, mais autant le ciel est ssus de la terre, autant le sous-titre est aus du titre. Quand vous croyei Témotion et le re é|)uisés , le sous-titre vient qui ouvre de nou«

espaces h l'imagination, qui rallume de plus les feux de la curiosité. Je ne sais pourquoi i aujourd'Jiui renoncé au sous-titre, dont la ation littéraire du temps de la Restauration tiré un si lieureuv parti ; mais les écrivains po- *es sont de trop habiles gens pour se priver

pareille ressource. J'en ai encore bien den îles sous la main; je les réduis k trois, rar il e borner :

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Im cavnne des brigands, ou les bandits de la forêt.

Histoire des plus célèbres bandits et brigands; ^i les criiiK's qu'ils ont couiiiiis sur terre et sur mer, leurs ruses, vols, eseroqueries , assassinats, incendies, parricides, corsaires, etc. »

/je chef de voleurs et la jeune fille ; « donnant la relation exacte des tourments quMl lui a fait endurer, les ruses et les forfaits qu'il a employés sans succ^s, et enfin sa disparition extraordinaire. «

Suivez bien la ,<|radation, s'il vous plait, carmes exemples, qui au besoin renferment tous les autres, marelient par gradation, selon le précepte des maîtres : le premier est certainement fort beau; le second est admirable; le dernier est sublime, je ne crains pas de le dire, et cbaque mot en vaudrait un respectueux commentaire.

On s'est aperçu sans doute que depuis quelque temps déjà nous sonmies en pleine compagnie de voleurs et de maland|;ins. C'est lu, avec les sciences occultes et les gaudrioles facétieuses , le sujet favori de nos écrivains populaires. L'ouvrier et le villageois qui ne peuvent s'abonner à la Gazette des Tribunaux s'en dédommagent en lisant l'iiistoire du célèbre Cartoucbe; celle de Mandrin, chef de bandits, u terminée par le jargon de l'argot ou le langage des voleurs, y et l(»s Assassins ou les brigands de la vallée. On pourrait leur souliaiter sans doute de plus profitablei lectures, mais il faut reconnaître toutefois que presque tous ces récits sont imprégnés d'une grande honnAtélé morale, et respirent une profonde horreur j)Our le crime.

Je ne parle pas de quelques autres livrets remarquables i'i divers titres, par exemple, du Ftineftissi"

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mut trepnsmx de Michel Morin , de Bcauséjour , en Picardie, parce qu'il est évident au premier coup d*œil que ces vers inacaroniques et la vie de Tillustre bedeau , écrite de la même main , sont Tœuvrc d'un savant qui eut assez d'esprit pour simuler adroitement la naïveté , et pour créer un type vraiment jm)puloire sous toutes ses faces et dans tous les sens du mot. Pourtant Tidée première et la création orîfjinelle do ce type pourraient bien remonter pins haut, car il porto tellement Tempreinte de la candeur malicieuse et du fleure d'esprit qui caractérisent Fart plébéien , qu'il est diflicile que ce ne soit point la source d'où il est sorti tout d'abord. Du moins il s'y est retrempé par la suite; des mains populaires ont brodé sur ce canevas et l'ont enjolivé de détails curieux, de chansons, de complaintes, etc.

Cela du reste, n'est pas rare : presque toujours r<iHivre primitive se modifie en chemin ; chacun y ajoute, y retranche, y tnNisforme à sa «^uise, et c*est de ce travail latent que sort le px)dnie ou la chanson sous sa forme définitive. Il est môme arrivé que le premier produit de rima<{ination populaire a ftubi une complète métamorphose sous ces remaniements anon^nu>s ; les couplets sur Marlbonmg viennent évidomuHMit d'une ancienne chanson chevaleresque adaptée au nom du «général an'jlais, et ceux de la Pnlitite étaient d'abord un hymne populaire eu l'honneur du héros et de François I".

(^ost ici le lieu de dire quelques mots de cette série de t)|M>s si puissants, si variés, si réels, créés |Nir ces poètes aiionynu's, ces vaillants inconnus de la foule dont les œuvres, vivront toujours, quoique leur nom soit mort avec eux. U y en a plusieurs qui sont d«*veiiu^ universels et ont conquis même parmi les

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lettrés y une renommée é(][ale à cell6 dc8 plus heureuses créations du (][énic en ce <]|enre, de Tavocal Patelin , de Panurge, de Falstalï et de Sunclio Panoa, Au premier rang brille ce fameux Michel Morin , factotum de sa paroisse, le roi des bedeaux présents, passés et futurs, ce rude homme qui de longtemps n'aura son pareil; puis, dans des temps plus modernes , voici le naïf et infortuné Xigaudtnot ; ce pauvre Gribouille, un cœur d'or, mais une (c^te iaible; la m^rc Michel, qui pleurera éternellement la perte de son cbat ; Cadet Roussel , le bon enfant , dont une chanson homérique a célébré les trois cheveux et consacré les nialbeurs de famille, — ' avec sou voisin Girofla, le facile et complaisant égoïste, joyeux buveur et bon vivant ; puis celte collection des masques du tbéâtre forain, parmi lesqueb brillent au premier rang Polichinelle et son digne héritier (iuignol; enfm, la puissante figure de M. Maycux, le bossu sceptique et libertin , tapageur et brouillon , don Juan ricaneur, qui jure et se grise, ]>ourgeois qui a médité M. de VoUaire et Pigault-Lebrun , — né pour être sergent-major de la garde nationale, et pérorer dans les corps de garde sur le parti prêtre , en mêlant ses dissertations hardies'd* anecdotes grivoises. J'en passe, et des meilleurs.

Vous avez quelquefois lu sans doute les alexandrins qui accompagnent et commentent, avec une malice vraiment gauloise, les homériques images de Pellerin d'ICpinal. Si vous ne les aves pas encore lus, Inltez-vous d'acheter, par exemple, YHisioire de (rvihouilic, burinée en distiques pittoresques, celle de Jeanmtou , celle de l'a-t'en tmr s'ils viennent, Jean, celle de hi Mère Godichon et de son chien Zoio, et cent autres que j'ai eu le tort d'oublier. Kt pour

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U bagatelfe d'un sou , Vous aiires des po^Uet oomposés par des hommes qui, évklemiiietit ^ n'ont \m qi Aristote, ni Horace, ni Vida, ai VauqiHdin dé li Fresnaye, ni Fabbé d^Atfbignae, fii Boitoaii, Hi )e père le Bossu, mais qui, néaniamtis auraient éfé dignes d'écrire, avec les trouvères dti treitièine et dû quatorzième siècle i ces immortels &bBaux où peiiHè encore aujourd'hui dans toute sa trerdeiu: la gld^ de nos bons vieuic ancêtres. Le texte et VittMrtMm sont dignes Tun de Fisiitr»» Les iniagiers bjiantitié^ et les enlumineurs du moyen âgé eussent été jàbux d^ eeé compositions naïves et passionnées ^ edoriéés d'un rouge spléndide, d'un jaune d*orf d'un blet opulent. '

En dehors des docuitients imprimés, il resterait eticore bien des mmssons ft Aire dans la vaite miné des monuments populaires inédits, ne fât^ce qae ^rUri ces contes innombrable^ qui courent leH eiunpi^iiëi^ et bù se déji^oie une imagination si neuve et M fraîche , si originale et si vi^mreuse. Jeiie m^exctfie pas de toutes ces digressions qui m*eniratnent.eo»tl^ nuellemeni à la dérive : elles rentrent direetcnumt dans la nature intime de cette esquisse, qui ésurtotit pour but d'étudier la littérature €ft k génie pc^uiidMà dans la bibliothèque du bouquîfcûste. Abiis je me ton^ tenterai d'indiquer iei aux eurieux, en attendant 4W casion d'y insister plus ioiigQ«aieiit{ lés coftteÉnI*» tiques doftt , en ttton eii&nce ^ j*ai entifndti mHte'fois le récit : Jean k BêUf lé. Fin wkur, et surtout /mM êeVOnri, G*est aiix récits d|» nourrices de son tempe que Perrault à emprunté Z^èm fdni et le PtlU PùHh tel ; il resté encore bien des dianulnts semUaUe» ft pécher dans le courant ^ui tes roitle, miêléâ-au si^ et au gravieri

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Que ne puis-je , pour lerinincr eelte eoûrsc rapide à Iruiers les livrets du eolporlagc, étudier ici plus sj)écialenient, dans un appcudice naturel, la langue et le stjle du <j[énie populaire, sa marche dan8 la création des mots, dans la tournure des phrases, dans remploi des ima|{es et des comparaisons, cl cela, non-seulemont dans Fidiomc que parlent les savants et les lettrés du peuple, mais dans celui que parle le peuple lui-même, et le peuple le plus abandonné, par défaut de culture, à la spontanéité de ses simples instincts! Kt ici, je ne veux désigner ni Tarjjot proprement dit, avec son énergie si expressive et si eUrayante, ni ce dialecte gouailleur des ateliers et des grandes villes, plus hardi, plus elïronlé, plus brutal que celui des campagnes. Pourtant quelle opulente moisson de vocables curieux! quelle série de substantifs pittoresques! Titi, mioche, moutard, fricote ii,r , hamhocheur , blagueur, calicot, tourlourou, pocliard, noceur, raclée, tripotée, halaii" çoires; du nanan, ce mot d'une mignardise si expressive; avoir du toupet, avoir le trac, etc. Quelle avalanche de verbes significatifs : jlouer, bisquer^ marronner, dégommer, rigoler, balader, godaiUer, bougonner, s'esquinter, bassiner quelqu'un, autrement dit, l'ennuyer au suprême degré, etc.

Celte langue est riche principalement pour tout ce qui a trait à l'argent, métal inspirateur {avoir de la braise, être dans la panne, la dèche, la débine)^ et encore plus , chose remarquable , pour exprimer tout ce ((ui se rattache à l'art de Brillât-Savarin, aussi prisé par la foule que par les Apicius de la finance et de raristocralie. Sur ce terrain , il parle ex abundantid cordis : bouff aille, boustif aille (je demande mille i)ardons aux lecteuis délicats), bâfrer, licher,

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gobichonner, etc. , voilà qui remplit le palais et fait plaisir à entendre !

1/ Académie, bien que fort prude par goût et par nécessité , a vu cependant les portes de son dictionnaire déjà forcées plusieurs fois ; beaucoup sont entrés , par la force des choses , en possession du droit de cité, et Tillustre compagnie se contente de protester par derrière, en accolant aux côtés de Tintrus Tépiihète de trivial ou de familier. Cancan, mouchard, gamin, poupon, fricot, bousculer, dégringoler, bien d'autres encore, ont pris pied dans la langue; elle a même admis des substantifs comme bastringue et rijlard, des verbes conmie trimer, rafler, trimbaler, et nombre.de leurs confrères les suivront.

Mais la langue des campagnes , celle qu'a créée et (jue crée chaque jour le paysan, n'est pas inférieure à celle-là. J'en appelle à la mémoire de tous ceux de mes lecteurs qui sont nés ou qui ont longtemps vécu dans quelque village éloigné de la capitale : ils se souviennent sans doute de cet idiome expressif, coloré, énergique, sonore, où s'est si fortement empreint le génie naturel de la foule. Nodier, qui s'y connaissait, a fait une apologie profonde et passionnée du patois. Pour moi , ce n'est point précisément le patois que j'ai en vue," — dialecte tout à fait à part, qui n'est souvent qu'un résidu des débris de notre vieille langue, où se retrouve bien visiblement pour l'observateur, et souvent beaucoup plus que dans la langue régulière, la double trace du latin et du moyen âge , — c'est ce langage quelquefois trivial , jamais flasque ni incolore, plein d'une grâce vigoureuse et aban- (hmnéc, moitié de fantaisie et moitié de raisonnement, peignant la chose par des métaphores hardies, par de vivantes et parlantes onomatopées, de façon que

l'esprit devine, puur ainsi dire, aussitôt que Torrillp entend. Do \h une différence essentielle enlrc le ian- |{ayc vraiment populaire et Targol: celui-ci fait pour dérouter tout autre (pi'un adepte, celui-là cré^, au contraire , par ceux qui ijjnorent le lan[{ngc ofliciel ri les vocables reçus, afin dVxprimer les choses pur Tanal()<j[ie des sons, à défaut du mot propre.

CVsl la nature qui parle dans cette langue, Pi nul ne sait mieux parler qu'elle. Pour la pluparl de noi» \iIla<jeois, un «gaillard de joyeuse humeur est an /mrofi, Fenfant un galopin, la branche sèche et dépouillée de ses feuilles une ragossc; ils n'appellent ]>as un chai un chat , mais un mhion, et la boue est pour eux de la glouille. Les paysans lorrains aînieiil beaucoup ces terminaisons lar<{es et humide», qui reviennent sans cesse sur leurs lèvres; des «{uenilles sont pour eux d^s frapouilles (ou des freloques) ^ cl pour ex[)rinier quelque chose de sale et de maréca- <|eux, ils ont fait le mot de taloiùlle, avec ses corollaires , iaiouiUcur et tatouUler. Ne dirait-on pas entendre le bruit particulier qu'on produit en piétinant dans une eau grasse et croupissante? Ces termes, je Tavoue, me charment par leur expression pittoresque.

Qui ne devine du premier coup ce que veut diiT raialouille et défrttpouilU ? Qui ne sent aussitôt que saùoider veut dire fouler aux pieds avec force et du poids de ses gros sabots ; que clatnbocher exprime le mouvement d'oscillation qui emporte un corjw eu sens divers ; (\uojaboter ci jacasser veulent dire causer avec animation; i\\\ cstringolcr (berrichon) signifie étrangler? Kl pignocher quelqu'un^ pour le grcmiev avec vigueur, V arranger de la belle façon, oi fignoler, c'est-à-dire faire son beau et se donner de jMîlib

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airs, clc. ! J'aime beaucoup aussi une femme niche, pour une femme malpropre ; une fille gazouillé, au lieu de bavarde, cl le verbe s'échiner, et le substantif pinaque, qui commence à se perdre, par malheur, et qui renfermait bien des choses en trois syllabes. Quand une ménagère avait dit , en parlant d'une voisine : « C'est une vraie pinaque que sa maison! « Tanathème élait complet. Cela signifiait : c'est une maison sans ordre, sans tenue, malpropre, dégoûtante, pleine d'ordures, de flaques d'eau, — une vraie pi" naque enfin.

D'autres mots ont bien de la poésie , par exemple un innocent pour un idiot.

Que serait-ce donc si , à côté des simples vocables, nous passions en revue, fut-ce très-sommairement, la collection des tournures hardies , des locutions naïves et ingénieuses, stéréotypées pour exprimer la série d'idées principales dans lesquelles tourne surtout fidée du paysan? X'y a-t-il pas beaucoup d'énergie dans des phrases pareilles : C'est le coq de l'endroit. — En voilà un qui a du foin dans ses hottes! — Ça ne vaut pas tripette (on devine, je pense, l'étymologie facile de ce dernier mot). Que dites-vous d'une giroflée à cinq feuilles, pour un soufflet? Croit-on que les savants, qui consacrent toute leur vie et toute leur érudition à élucider la syntaxe de la langue pâli ou de fidiome zeng, ne proposeraient pas un but plus utile et plus méritoire à leurs travaux en scrutaAt dans ses moindres détails les arcanes de ce dialecte populaire, trop peu étudié?

Mais il faut s'arrêter à regret. Je n'ai voulu tracer

(|u'une esquisse, et cette esquisse a déjà peut-être

dépassé les bornes. Qu'il vienne donc enfin, l'cxplo-

rateur délinitif de ces mines vierges ! Ou plutôt, que

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ceux qui doulcnt ou qui ignorent voient ci se convainquent uar euK-mémeSy et je ne réponds pas qu'on ne le^surprenne un jour, dans un bel accès d'enthousiasme , dévalisant comme moi la balle d'un colporteur et les boites des bouquinistes.

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