DANS LA FOULE
Vous connaissez r Homme dans la foule de Poë, le conteur étrange et profond, un Hoffman réaliste et mathématique aux fantaisies poignantes. lia décrit là, en quelques pages d^une énergie pittoresque et concise, les sensations d'un observateur qui, de la vitre d'un café, regarde circuler les passants dans les rues de Londres, et s'attache à la poursuite d'un homme dont la démarche et la physionomie lui annoncent quelque mystère à découvrir.
Comme Poë , je me suis bien souvent isolé dans la foule , au milieu de la rue , pour me changer en spectateur et m'asseoir au parterre de ce théâtre improvisé. 11 m'est arrivé de regarder, ainsi qu'en une lanterne magique , toutes ces ombres qui dansaient devant moi, de les dépouiller curieusement de leurs voiles et de leurs masques, comme l'enfant qui déchire l'enveloppe de sa poupée pour voir ce qu'il y a dessous.
Ce serait déjà un exercice fort intéressant de lire les occupations quotidiennes, les professions variées, la vie intime et domestique dont chacun porte l'empreinte en quelque sorte affichée sur son front , dans ses allures et le ton de sa voix , comme sur l'enseigne d'un, magasin ; de rechercher le caractère qu'indique une démarche ou une physionomie ; de se demander quelle longue habitude du désordre ou de la probité, quelle série de vertus ou de crimes sont parvenues à graver une expression vivante et indélébile sur tel
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iisa«jO quoii a sous les yeux, à imj >rimcr un caclicl particulier à tel regard ou à tel souVirc. L'artiste, l'homme de lettres, rouvrierendimancîHé, le commis voyageur, l'épicier, le militaire en retraite , le petit rentier, l'humble grisettc, la femme comme il faut ot la loretle aux grands étalages, tout ce monde se Iraiiit à des nuances perceptibles môme pour le vulgaire. Ils ne pourraient se révéler plus clairement et plus vite, eussent-ils écrit leurs noms sur leurs chapeaux, à la façon du Guillot de la Fontaine.
Mais je ne m'arrête point là. Je me demande quels intérêts, quelles passions, quels sentiments divers et contradictoires servent de mobile à chacun de ceii hommes; où ils vont, d'où ils viennent, ce qu'Jls méditent à l'instant même, quels crimes et quelles vertus gisent cachés dans toutes ces consciences, ce (jue le passé leur a donné déjà et ce que leur réser\c l'avenir. A l'aide d'un mot que j'entends en passant, je refais toute une coni^ersation , toute une vie ; l'accent d'une voix me suffit pour accoler le nom d'un péché capital à l'homme que je viens de coudoyer et dont j'ai entrevu le profil. Je mets enfin à toutes les poitrines la fenêtre qu'y souhaitait Momus, et parla vitre cntr'ouverte je regarde au fond de chaque cœur d'un œil curieux , et je plonge jusque dans les profon*^ deurs de l'abime, au risque d'avoir parfois le vertige cl de reculer d'épouvante.
C'est ainsi que je fais chaque jour à loisir du Gall et du Lai'ater sous ma responsabilité personnelle. Rîcu n'échappe à mon regard (jui perce les ténèbres les plus impénétrables ; il me le semble du moins, et c<?la nie suffit. (Ihaquc individu me fournit, pour peu que je le veuille, la malitre (rini roman compliqué; et, toninic Cuviir rccuitsliluail un uuinial avec une dcnl,
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et un monde entier avec un animai, je reconstitue toutes ces vies éparses ; je fais mouvoir, penser, agir à mon gré ce théâtre d'automates dont je tiens les fils.
Malheureusement je ne suis pas Cuvier.
La belle chose que l'observation, et l'heureux homme qu'un observateur ! Pour lui Fennui est un mot vide de sens ; rien de terne , rien de mort à ses yeux ! il anime tout ce qu'il voit ; il souffle sur la cendre et rallume le feu , sur les cadavres et les fait marcher.
Mais aussi cette faculté précieuse est une arme k deux tranchants ; elle devient facilement une cruellp maladie, un supplice de toutes les minutes. Plus de charme complet, de croyance ni d'abandon. Là où les autres n'aperçoivent qu'une rose, l'observateur découvre le ver tapi au fond du calice ; il voit les hideuses araignées qui ont tissé leurs toiles dans Tintérie^ir de la Minerve de Phidias, Qu'il vaudrait bien mieux être badaud pur et simple , et se contenter de jouir, sans chercher à trop approfondir!
La -cruelle chose que l'observation, et le malheureux homme qu'un observateur!
J'ai lu dernièrement qu'un affreux drôle, aprèi avoir découpé un horloger en plusieurs morceaux et l'avoir emballé proprement dans une malle, était allé se délasser aux faciles plaisirs de la Closerie des Lv^ las. Que de braves gens peut-êtro ont bi| et dansé avec lui , sans se douter que , comme dans la danse macabre , le diable était au bout de la chaîne qui les regardait en ricanant ! Justj^mcnt ce soir-là jç pas98i moi-même une heure au moins aux abords de la 6^foserie, à contempler les saltimbanques de l'allée de l'Observatoire. 11 est probable qu'avant 4'cntrer l'homme s'est llTêté dédaigneusement au même spectacle ; peut-être l'ai-je frùlé du coude devant le
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IhcîUrc do Rigolo; peut-être, — car T imagination va vite et loin, — lui ai-je adressé la parole sans voir le rayon ténébreux qui, ce me semble, doit toujours percer sous le masque des scélérats. Cette idée ne cesse de me tracasser depuis lors. Il y a beaucoup de jjredins à Paris, beaucoup de scélérats endurcis, qui, tout en combinant de sang-froid les détails essentiels et les accessoires d'un assassinat, — ou même après l'avoir commis , — étouffant le remords comme ils viennent d'étouffer un lionnéte homme, vont se promener en plein soleil et essayer de prendre leur part des plaisirs de la rue. Et moi qui éçliange chaque jour quelques mots avec une multitude d'inconnus!... Dans ce moment-ci, peut-être... Pouah! j'en ai le frisson.
Pit me voilà à inspecter sournoisement les figures, à faire mentalement le procès à chacun pour un mouvement qui me déplaît, pour une parole, pour un geste, pour un clignement d'yeux, pour un trait irrégulier ou une l'ide cynique ; et je me surprends à m' éloigner, avec un brusque mouvement de répulsion, d'un voisin dont le rire innocent m'a semblé trahir une arrière-pensée d'amertume et de remords.
Dans ces moments-là je suis bien malheureux; mais ces moments-là durent peu, il faut le dire, et en général j'ai l'observation plus gaie.
Maintenant il est temps de sortir de la foule. Si vous voulez, nous allons monter en fiacre ou en omnibus. Les fiacres et les omnibus sont les deux polos do la civilisation parisienne. Je ne parle pas des roches et des coucous , que le progrès a tués ; il a lue bien d'autres choses vraiment! Pourtant, réparation d'honneur! Vn coucou qui a pris vaillamment pour devise : Au coucou obstiné, est resté sur la brèche.
lant aux coches , il en subsiste encore un dernier et ricux vestige. En l'an de grâce 1857, au milieu des teaux à vajieur, des ballons et des chemins de fer, se trouve un coche assez convaincu pour faire le ijet de Paris à Venise ! Il met six semaines au yage, et les pratiques ne manquent pas.
Ce coche , que je signale à Tadmiration publique et IX encouragements de tous les amis du bon vieux mps, a élu son domicile rue Pavée-Saint-André, où on peut le voir partir tous les deux ou trois jours, six heures du matin , pour ses expéditions lointaines, acteur, vous ne pouvez vous dispenser d^ aller vous i assurer par vos propres yeux.