CHAPITRE CINQUIÈME
OOCHËRS DE FIACRE, COCHERS DE REMISE ET COCHERS d'oMNIBUS.
Mllis puisque nous ne sortons pàs de Paris, nous n'avons que faire des coches et des coucous. Asseyonsnous donc tout simplement dans une citadine.
Et tenez, tout d'abord je vous présente le cocher, une de mes connaissances : c'est un type qui Vdut hirn un rliapilre à part.
De tous les cochers, — personnages qui, malgré leurs airs de famille et leurs affinités de parentage, diffiMeiit cependant par des traits spéciaux, comme (<\s sd'urs dont parle le poète latin, — le cocher de Wwvv est le plus illustre et le plus digne de Pôlre. (irus et gras au physique, doué d'un embonpoint dé- '«'spfMiuU qui se développe en raison directe de l'aclii ilé et de la durée de ses travaux, tout au rebours de ro (|ui arrive dans la vie commune ; portant avec une iurtô goguenarde une trogne rubiconde et puissamjiient empourprée ; enseveli, en été, dans une longue redingote où il gît comme un saucisson de Lyon sous Mm enveloppe ; drapé , en hiver, dans un ample mantenu qui lui donne la mine d'une massive fontaine à cascades, le cocher de fiacre est un mortel heureux entre tous , et il diffère de l'homme des champs céléliré |)ar Virgile en ce qu'il connaît parfaitemeut son bonheur.
Mais c'est peu de chose que ses qualités physiques en comparaison de ses qualités morales. £n tôte je place, et personne ne me contredira, son irrésistible
DANS LES nUES DE PARIS. ^75
ei piltorosque éloquence. Eloquence n'est péui-êlre ; pas tout à fait le mot propre ; mais je n*ai pas le francparler de madame Pérnelle. * '
Voyez un cénacle de cochers rangés ert rond près de leurs voitures , les deux maiiis dans les poches et la pipe à lahouche, L*œil étincelle ; la lèvre narquoise est tendue comme pour décocher une épigramme assaisonnée de gros sel et de gros rire. Tantôt ils causent politique avec une nonchalance pleine de majesté ; tantôt ils se tapent sur le ventre et se font des farces. Vienne à passer un bourgeois d'apparence cossue^ sur toute la ligne s'ouvre et se poursuit en sourdine! un feu roulant d'interpellations insinuantes et d'obséquieuses apostrophes. Néanmoins, c'est avec calmo que le cocher fait ses offres ; un refus le trouve impassible , parce qu'il s'y attendait^ Le cocher a l'expérience de la vie ; il n'est pas né pour les folks espérances et les enthousiasmes faciles ; il est blasé sur toutes choses , comme le roi Salomon^
Rien de plus irritable pourtant que cet homme qui parait si placide à l'état naturel ! grattez l'écorce du bout du doigt , et la flamme intérieure fera explosion» C'est surtout dans ses querelles, — et il en a souvent^ — - qu'il faut étudier le cocher de fiacre , fei l'on veut connaître sa spécialité. Qu'un iiialheureux passant^ bien râpé surtout, ait failli se faire écraser par son cheval étique , aussitôt la mèche s'allume et Icé imprécations éclatent. Pour ma part, en pareil cas, je ne manque jamais de m' arrêter à quelques pas, jus- * qu'à ce que le torrent d'invectives soit épuisé j et je m'en vais toujours de plus en plus abasourdi de l'opulent répertoire d'injures et de jurons qu'enserrent les lèvres d'un cochen
Mais où ils sotit sublimes à voir et h entendre, €*est
quand leur amour-propre est en jeu , lorsqu'un confrère les a accrochés au passage ou refuse de reculer pour leur faire place. Jamais leur éloquence ne se déploie si largement qu^cn famille. Quel feu croisé des deux côtés à la fois ! Quel fleuve intarissable d*arguments ad hominem saupoudrés de cris rauques , de gestes furibonds , de sonores coups de fouet ! Quelle grêle d'écrasantes invectives, à la façon des héros d^Honière, ou de Démosthène foudroyant Ëschine! On ne reconnaîtrait jamais le bonhomme de tout & rheure dans ce lion rugissant.
Tant que le débat reste entre eux, tout est pour le mieux. Les parties sont d'égale force, et chacun se retire avec les honneurs du triomphe. Mais pour qu^un profane ose se risquer à pareille tâche , il £iut qa^il se sente la langue bien ferme à la riposte et les poumons bien robustes. Songez au mot de Molière : u Qu'est-ce que la raison avec un filet de voix contre une gueule comme celle-là ? » Si vous ne domines pas Torgane du cocher, vous êtes un homme perdu. Le cocher jure , le cocher tempête , le cocher se dresse sur ses ergots, vous écrase, vous broie, vous aplatit, et s'envole en cinglant un coup de fouet à sa haridelle, tandis que la victime reste clouée à sa place par une dernière injure qu'il lui a décochée dans sa fuite. Le cocher a , dans ces conjonctures , après avoir éteint le feu de soii ennemi ^ un superbe haussement d'épaules qui peut se traduire ainsi dans le langage vulgaire :
u Ça veut soutenir la partie avec un cocher, et ^ n'a pas seulement de voix ! »
Vous demeurez tout penaud, entouré d'un cerdfi de gamins qui vous trouvent parfaitement ridicule. Je vous le dis : ne vous attaquez jamais au cocker de fiacre , et s'il lui prend fantaisie de s'attaquer à vous,
baissez la tête, secouez les oreilles et passez votre chemin.
Un jour pourtant, il y en eut un qui trouva son maître dans la personne d'un simple campagnard, humble conducteur d'une voiture de laitière. La carriole de celui-ci s'était embarrassée dans la roue d'un fiacre arrêté devant un magasin ; déjà le cocher, qui croyait tomber sur une victime débonnaire , préludait à l'attaque en tâtant le terrain; mais voilà mon campagnard qui se rebiffe , et d'une voix perçante :
« l'a donc, s'écrie-t-il; est-ce que tu crois que je vais me disputer avec toi dans la rue, comme un voyou? 11 faut être cocher comme toi pour le croire ; il n'y a que des cochers pour se permettre ces choses-là. Me disputer avec un cocher, moi! mais c'est la lie du peuple , les cochers ! Tout le monde sait que ce sont tous des va-nu-pieds. Qui est-ce qui parle à un cocher, seulement? Qui est-ce qui fait attention à lui? On le méprise , on lui crache dessus quand il vous insulte , et voilà tout. Un cocher, ce n'est pas un homme , c'est connu : ça ne vaut pas son cheval. »
11 continua longtemps sur ce ton avec une volubilité terrible , écrasant son rival à chaque repartie , et lui faisant rentrer ses paroles dans le corps à mesure qu'il essayait de répondre. Le cocher eut beau s'y reprendre à vingt fois ; dominé par cette voix tonnante, rouge de honte et tremblant comme un fiévreux, il ne put parvenir à placer son mot. Enfin, il descendit précipitamment de son siège : je crus qu'il allait se jeter sur son audacieux interlocuteur pour venger sa défaite; mais il se borna à offrir, d'une main mal assurée, quelques poignées de paille à son cheval, pour se donner une contenance. Le campagnard disparut lentement avec un sourire plein d'un profond dédain.
rK Cfi QU'0.\ VOIT
Alors le vaincu tenta de se rapprocher» sans avoir Tair de rien, d^un groupe de portières qui avaient assiste à la discussion : elles eurent la bassesse de détourner la tôte , feignant de ne le point yoir. C*éUût un homme déshonoré à leurs yeux.
Deui: jours après , je lus dans les joamaiix qu'pq avait retrouvé le cadavre d'un cocher dans la Seiqa.
Hélas! les cochers, il faut bien que J0 Tavouai sont, pour la plupart, des sceptiques endurcUt dont la boutique du marchand de vin est la temple; d^s don Juan aux mains rougeaudes, qui professent les plus larges principes en fait de morale ; defl philosophes du troupeau d'Kpicure, amis de la gaudriole i A gué ! méprisant au plus haut pôuit les tartufe^ « admirant avec passion Voltaire qu'ils n*ont pas li| » Piron, dont ils achètent les œuvres d&ns le^ é4itioqs populaires , et Bérangcr, dont ils chantent les coiiplel4 grivois entre la poire et le fromage. II y a d^m phncuii d'eux r ironie qu'on devine c\ qui effraye; -il y a sur*? tout une supériorité, une pénétration, une rapide perspicacité de coup d'œil qui me font croire parfois à une espèce de communion fantastique entre ces hommes et T esprit nmlin. De prime abord ih tou* devinent; ils ont, sans vou9 toucher, palpé votre gousset, flairé la misère sous le luxe apparent, Ip sang plébéien sous les grandes manières, Aueunç nuance no leur échappe. Ils distingueraient tout de suite une lingèrc d'une modiste, et uu étudiant en droit d'un étudiant en médecine. Us en ont, tant VM et tant mené ! Us sont si bien placés pour observer tout ce qui passe k leurs pieds et pour écouter JL la porte !
JV ce propos, voici un fait historique.
Deux de mes amis étaient eu partie iiiie : ruu,
légèrement fat (je lui demande bien pardon)* venait de passer avec succès je ne sais plus quel exan^^p , pt» dans l'enivrement du triomphe, il av^it voulu faire jouir son camarade avec lui de toutes les volupté? 4^ la civilisation. A Tissue d'un dîner sardanapalesque , nos gaillards montèrent dans un milord. C'était ep été : ils avaient eu soin de replier H capptp dp la voiture pour se mettre à découvert , et tout en ^yanç^pt H travers le bois de Boulogne dans ce splendidp appareil, ils causaient avec le cocher. Le premier, flignp et froid jusque dans ces moments d'abandon , ^c tepait dans son coin , bien frisé , la moustciche cirée , le lorgnon à l'œil, ganté de frais compie un gentleman, et émiettant de loin en loin , d'un air de hai^te protection et de condescendance ironique , quelques paroles à l'esclave qu'il avait pris sous ses ordres. L'autre, suffisamment hilare et presque aussi bien mis ^ soutenait la conversation de l'air d'un dandy cp belle humeur, qui juge à propos de ^' encanailler Un ipstant et de faire des études do mœurs (n anima vUi. Tops deux fumaient, en s'étalanl dans une pose d'up adorable nonchaloir, d'énormes havanes à l'arôme pénétrant,
« Moi , voyez-vous, leur racontait pendant ce teipps le cocher, qui s'était retourné à demi vers eux, je suis un vieux routier, et il n'y a guère moyen de pa'attraper. Vou^ n'en trouverez pas un comme moi popr sonder son homme du premier coup. J'en ai vu qi^i voulaient m'en faire accroire; mais va-t'en voir §'ils viennent! on ne me prend pas comme un nigapd. Ainsi vous, sans vous offenser, je vois ça tout de suite , c'est plus fort que moi : vous avez beau faire les feiulants , vous n'êtes pas de la haute. »
li dit, et allongea un coup de fouet à son cheval ,
tandis que nos deux jeunes 'gens tressaillaient d'étonnement et de honte.
Ce n^ était que trop vrai : les malheureux n* étaient pas delà haute!
A côté de ce type accentué , le cocher de remise n'est qu'un être sans grandeur et sans cachet : il n'a pas Tamplcur, la physionomie narquoise , le masque ironique de son confrère. liC cocher de remise s'est frotté à la bonne compagnie ; il s'est plié aux formules et aux attitudes du respect , aux banalités de la convenance et du bon ton. La civilisation a déteint sur lui; ce n'est plus qu'une médaille effacée dont l'empreinte a presque entièrement disparu. La grande figure du cocher de fiacre dégénère dans le cocher de remise , comme une monnaie de bronze qu'on s'aviserait de dorer par le procédé Ruolz.
Mais le cocher d'omnibus possède du moins son caractère à lui. C'est un personnage mélancolique et résigné qui n'a du premier que l'embonpoint, poussé jusqu'à des proportions ridicules. Depuis vingt ou trente années, il parcourt incessamment la même ligne, de huit heures du matin k minuit, sans avoir jamais varié d'un iota. Juché sur son piédestal, à une hauteur prodigieuse, recueilli sous son chapeau ciré, il dirige du fouet, pareil à l'Hippolyte classique, des chevaux qui semblent se conformer à ses tristes pensées. On dirait un de ces automates pour qui l'intelligence , la pensée , la vie sont choses de luxe , parfaitement inconnues et parfaitement inutiles. 11 doit être doué juste d'autant de raisonnement qu'il en faut pour gouverner, sans renverser les bornes ni briser les vitres , sa voiture colossale , et pour serrer la bride quand un passant lève son parapluie ou que le conducteur le tire par la ficelle attachée à son bras ,
comme à ceux de ces ingénieuses poupées de Nuremberg qu'on fait agir à volonté à Faide d'un ressort.
Quelquefois il voit passer de loin une femme pauvrement vêtue , avec un marmot k la main ; la femme lui envoie un salut amical et le montre à Tenfant d'un air joyeux et fier. Alors le cocher semble se réveiller; il agite son fouet et fait des signes d'intelligence, heureux, triomphant, mais sans cesser de surveiller les mouvements des piétons, toujours empressés de se faire écraser.
Ce n'est rien toutefois que cette triste existence à côté de celle de son collègue le conducteur, condamné à se tenir debout tout le jour derrière cette monstrueuse machine , en plongeant de tous côtés , le long de chaque rue , au fond de chaque porte cochère , un regard inquiet, pendant que les cahots lui brisent les genoux et lui font cruellement danser les entrailles. L'unique distraction de l'infortuné consiste à regarder patauger les passants dans les marais du macadam, à hisser de temps à autre dans l'intérieur un gros monsieur essoufflé , à donner la main à quelque jolie petite dame qui s'appuie sur son bras comme sur une machine inanimée, sans s'inquiéter si elle n'irrite pas en lui les cruelles convoitises qui dévoraient Tantale; à tirer plus ou moins brusquement, en guise de plaisanterie , le cocher par la corde , enfin à faire marcher l'aiguille d'un pas sur le cadran à chaque nouveau voyageur.
Yoilî\ celui qu'il faut plaindre; voilà le paria et le forçat. On nous parle de ces captifs historiques enfermés pendant dix ou quinze ans dans des cages de fer : mais c'est sa vie entière que le conducteur d'omnibus passe dans cette cage, tout près de ces banquettes si bien rembourrées qui l'attirent de leur vo-
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iupUioii\ sourire , réduit à rester toujours emprisonné dans la mémo position , à se maintenir en équilibre au milieu des cahots, ballotté à droite et à gauche comme un colis mal assujetti, sur la marche qui lui sert de piédestal, et dont F in franchissable barrière d^unc courroie lui défend de sortir. Aussi, comme il saisit avidement le moindre prétexte de quitter un moment ce lit de Procustc! Comme, aussitôt que Tomnibus entre dans une rue tant soit peu montante, il descend avec délices, sous ombre de ménager les chevaux, ses confrères, et s'avance à pas lents, en se dégourdissant voluptueusement les jambes! Parfois même il s'attarde à flâner en arrièrq, quitte à courir de toutes ses forces pour rejoindre Iq véhicule parvenu au haut de la rue.
r/est surtout durant les stations de Tomnibus qu'il s'empresse de mettre à profit ses quelques minutes de liberté pour aller renouer le iil d'une causerie vin<]t fois reprise et vingt fois interrompue avec une amie de cœur, le plus souvent une marchande des quatre saisons , à ([ui il a contracté l'habitude de faire la cour au pied levé pour occuper ses loisirs, tandis que le cocher, un matérialiste, coupe à même dans un énorme moiceau de pain bis surmonté d'un non moins énorme morceau de lard ou de fromage.
Parfois il arrive, aux débutants surtout, de s'oublier dans cette douce conversation ; un coup de sifflet les rappelle à la chaîne et leur annonce qu'ils auront i\ payer d'une amende ces quelques secondes de plaisir volées à leur captivité.
Les chevaux , comme on peut croire , ont leur large part de soucis'dans tout cela. Entre autres innovations ([ui contribuent î\ rendre le métier de cheval d'omnibus tout à fait inabordable pour un animal qui se
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rospcrle, il faut compter radjonction récente des ban([uettos supérieures. Si Ton n'y est pas très-voluptueusement bercé, on y jouit du moins d'un superbe coup d'œil et d'un air à peu près sain, sans compter qu'il n'en coûte que trois sous au lieu de six. Ce dernier avanlajT[e n'est pas le moindre à mon sens; pourquoi m'en cacherais-je? On sait bien qu'un homme de lettres n'a pas toujours si^i^ sous dans sa pocbp, — un de plus que le Juif errant!
Cette innovation a singulièrement multiplié les chevaux , et , par suite , les conducteurs supplémentaires. Le conducteur supplémentaire est un pauvre diable dont la fonction consiste à attendre près de s^l haridelle, assis sur une borne, au bas d'une côte, tous les omnibus du jour les uns après les autres; h \vs remorquer jusqu'au haut de la rue, puis à redescendre pour recommencer dix minutes après. Je compiends le rocher de Sisyphe et le tonnpau des Danaïdes quand je vois des choses pareille^.
Généralement le conducteur supplémentaire est taciturne et mélancolique : il a l'air incliné vers la tombe. Il est à remarquer, d'ailleurs, que l'omnibus semble éteindre et pétriiier tous ceux qui l'approchent. IjCS <(cns ([ui vivent des voyageurs, ceux qui passent leurs jours en conq)a<{nie des voitures ai des chevaux, se reconnaissent d'ordinaire à une turbulence grossière et caractéristique, dont les servants de l'omnibus sont à peu près les seuls qui n'offrent pas de traces. On dirait que de cette lourde machine s'échappe une iufluciice placide et soporifique, semblable à celle qui endort les marmottes et les tortues au commcnccmenl de l'hiver.