CHAPITRE DOUZIEME
LES IXFIMMliXT PETITS DE l'iXDISTRIE PARISIË.WK : BALAYEURS, CHIFFOXXIERS.
J'aime mieux ce peuple de rudes travailleurs qui «gagnent c liaque morceau de pain à la sueur de leur front, sans voler personne. Pourquoi n'en parlerais-je pas? Le soleil éclaire bien ces pauvres gens, comme les agioteurs et les courtiers marrons : je n'ai pas de motifs j)our être plus délicat que le soleil.
S'il vous arrive jamais de passer en hiver dans les rues de Paris, deux heures avant le lever du jour, vous entendrez de toutes parts le bruit monotone et ré«]ulier des balais sur le pavé, et vous rencontrerez à chaque pas , par groupes de cinq ou six, de pauvres hères, silencieusement occupés à nettoyer les ruisseaux et à curer les égouts. Vêtus de guenilles qui tombent en lambeaux, presque toujours mouillés jusqu^aux os par le brouillard ou la pluie, ils ont pourtant la tête recouverte d'un orgueilleux chapeau de toile cirée, orné d'une grande plaque de cuivre, insigne dérisoire que l'administration semble leur imposer comme la marque de leur esclavage et l'emblème d'une misère qui gîigne tout juste assez pour avoir longtemps encore à souffrir de l'épuisement et de la faim.
Les femmes, — il y a des femmes, jeunes, quelquefois frêles et maladives, dans la corporation des balayeurs , — les femmes portent des robes de bure qui s'effilent en lanières depuis la hauteur du genou, et de leurs chevenx tombe en pointe sur le dos un mouchoir long et sale qui flotte à tous les vents du
ciel. Quelques enfants, garçons et filles, parsemés çà et lc\, s'acquittent de leurs fonctions avec un énergique entrain que n'a pas encore tué la routine. •
Sous les yeux d'un inspecteur subalterne, qui les regarde, faire d'un air rogue, sans pitié pour des fatigues où il a longtemps passé lui-même, ils s'escriment à rejeter le long des trottoirs la houe, la neige ou la poussière. On les voit dans un demi-jour incertain, à travers le brouillard crépusculaire, semblables à des ombres, muets, impassibles^ imprimer avec effort à leurs bras un mouvement qui semble automatique, tant il se répète incessamment aux mêmes iniervallcs, sans que le regard morne et la face éteinte trahissent une lueur de pensée!
Pour se garantir du froid, ils ont d'énormes gants ; leurs pieds sont plongés dans des sabots gigantesques ou d'épais souliers ferrés, débordant d'une paille abondante qu'ils tressent adroitement autour de leurs jambes en forme de bottines. Les plus huppés ajouient h cet accoutrement digne, du paysan du Danube une espèce de carmagnole en toile cirée qui singe le caoutchouc. Si peu délicate que soit la constitution de ces laborieux ouvriers , il faut bien se garer des rhumatismes : on s'use vite à ce métier, et ils n'ont pas le moyen d'être malades.
De temps en temps apparaît une belle dame ou un dandy, se sauvant à travers les marais du macadam; il s'élance sur le trottoir, éperdu, épouvanté à la vue du balai menaçant, et saisit, pour franchir le défilé périlleux , le moment où le bras du balayeur vient de se ramener en arrière. Vains calculs ! à l'instant même où le dandy prend sa volée, l'instrument inexorable se précipite vers lui et l'asperge. d'une pluie de lK)ue. On a prétendu que c'était une vengeance de
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CCS hommes ulcérés par la misère. Je les en crois încapahlos : tant de ficl n*cntrc pas dans leur âme. Ils ne salissent point les passants : ils nettoient les pavés. Prenez-vous-en de la catastrophe à vous-même, qui vous ôtcs trouvé dans leur rayon pendant qu^ils remplissaient leur charge. Le halayeur ne connaît que son devoir : son devoir lui commande de promener en ]nesure le balai à droite , puis à gauche , sur le macadam ; il s*cn acquitte en conscience, sans relâche, sans réflexion , sans \^oir, sans entendre , comme la Fatalité antique. Ce nVst pas un homme, c'est un balayeur; ce n'est plus une pensée, c'est un roua({0 de son administration, et ce rouage marche jusqu'il ce qu'on l'arrête. Il n'est pas plus responsable de votre mallieur, que le cheval d'omnibus qui passe on vous éclaboussant, des souliers vernis an chapeau do soie, malgré vos cris de détresse.
Les chiffonniers sont placés un degré plus haut, ù les en croire; un degré plus bas, à en croire les balayeurs. Pour moi, je suis assez de l'avis dos chiffonniers. H y a dans leur profession quelque chose de plus original , qui sourit k une imagination vagabonde, quelque chose aussi de plus indépendant, qui semble mieux d'accord avec la dignité d'un homme libre, .^ussi le chiffonnier a-t-il eu souvent, trop souvent peut-être , les honneurs du roman et du drame. Des écrivains, entraînés par une sympathie qui n'avait rien au fond de bien naïf ni de bien dé.^ intéressé, mais sentant le besoin de réveiller par de nouveaux alimenls, ])lus piquants et moins délicats, le palais du public, ce gourmet difticile, ont fouillé la place Manbert, frajé avec les clients de VAzartI (1c la fourchette j hanlé les guinguettes do la harrli're Saint-.lnc(|ii('s , déguslé, an ïfœuffrfDiçnix, du Imuil-
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Ion de veau h un sou le litre. Ils se sont faits les Honieres de cette existence à part , qui a ses charmes en effet, sinon pour ceux qui la pratiquent, du moins pour ceux qui Tctudient de loin.
Aussi les chiffonniers , — ceux qui lisent les pages de romans et les déhris d^aflîches entassés dans leurs sacs , — semhlent-ils tiers de cette préférence. Leut démarche , trivialement orgueilleuse , a quelque chose d'accentué qui appelle le pinceau ; on dirait parfois, h les voir passer se redressant sous la hotte et brandissant leur croc avec un geste superbe, quMls se donnent des airs d'anges déchus. J'ai rencontré des chiffonniers qui se drapaient dans leurs guenilles comme Diogènc dans son manteau troué. Un autre point de ressemblance avec Diogêne , c'est que , comme le célèbre cynique , le chiffonnier porte une lanterne, non toutefois pour chercher un homme , — il se soucie bien d'une pareille misère, — mais pour chercher le morceau de pain et le litre de chaque jour dans le coin des bornes. Tout lui est bon. Il ramasse nonseulement les morceaux de papier, qu'il piqua d'un coup sec et sur dont j'admire chaque fois, la preslesse, mais les vieux os et les vieilles ferrailles, les clous , les boutons , les fragments de ficelle , de fil et de ruban.
Les chiffonniers sont dédaigneux à l^égard du bourgeois : ils ne frayent qu'entre eux ; ils forment une société î\ part qui a des mœurs à elle, un langage à elle, un quartier î\ elle, auquel on peut à peine comparer les rues hideuses et méphitiques où était accuh'»e, grouillante et sinistre, la population juive du moyen âge. Ils sont formés en associations, régies par de vrais statuts. Ils honorent leurs anciens, et les nliniontont pieusement de tabac et d'eau-de-vie aux
frais du trésor public. Ils ont leurs restaurants, leurs hôtels, leurs cafés, leurs marchands de vin, leurs bals et leurs «juinijucUes, certiiins d'avance que pefsoiinc ne tentera de leur en disputer la possession exclusive. C'est un peuple de Zinjjaris en campement dans Paris, peuple sombre et déguenillé, ayant Tivrcsse bruyante et terrible, le regard fauve sous un sour-» cil épais, la barbe sale et h voix avinée. Ils- inspirent une peur iiislinclive au digne citadin, qui les regarde comme une famille de l'éprouvés et de maudits.
C'est une chose difficile à éclaircir que la moralité des chiffonniers. J'ai lu jadis, dans la Gazette des tribunaux^ qu'ils se recrutent presque toujours panni les voleurs émérites et les forçats libérés, et que bon nombre d'entre eux tirent môme la jambe droite en marchant , comme s'ils y portaient encore rivé le boulet du bagne. D'un autre côté, je viens de voir, dans un article composé par un écrivain qui a fait sa patrie littéraire du quartier Mouffetard et se vante de savoir ses chiffonniers par cœur, qu'en dépit des calomnies , ce sont les plus honnêtes gens du monde , et qu'il est bien rare que la cour d'assises ait rien à démêler avec eux.
II y a dans la hiérarchie des chiffonniers , comme partout , les j)iltriciens et la populace. Les premiers , qui se désignent eux-mêmes sous le nom de chambre des ])airs , portent une large hotte qui s'arrondit orgueilleusement sur leur dos; ils ont un croc long cl solide, une lanterne intacte et qui projette un-édat suffisant j)our protéger leurs recherches. Les autres, — des débutants, ou des anciens, victimes d'un revers de fortune , — sont réduits à un simple panier, presque toujours sans anse, ou bien k un sac; la lan-
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torne ébréclice ne donne qu'une lumière sombre et fumeuse; le croc est fabriqué dans les proportions les plus exiguës, quelquefois môme il manque tout î\ fait, et le cbilTonnier fouille avec ses ongles les ordures banales de la voie publique. Cliacun a son donuiine h parcourir : celui qui empiéterait sur la propriété dévolue au voisin courrait grand risque de ))érir sous les crochets de ses confrères indignés; tout au moins serait-il roué de coups de poing, noté d'infamie et perdu d'honneur dans toute l'étendue de la montagne Sainte-Geneviève. Il ne pourrait plus se montrer, sans soulever des colères formidables, dans les principaux centres de réunion du quartier, au ùon Coing , par exemple, ou au Pot tricolore. Mais ces empiétements sont rares: les chiffonniers ont leur manière î\ eux de comprendre le devoir et la moralité, et de faire la police de leur république.
Rien ne se perd dans Paris : celte industrie effrayante, gigantesque roue toujours en mouvemefit pour piler, broyer et renouveler, ne néglige pas le moindre atome de matière, la plus infîmc parcelle des plus, dégoûtants immondices. Les bouts de cigare lombes de la lèvre des fumeurs, les pelures elles trognons de pommes , les fruits pourris jetés au coin des bornes , les os demi-rongés , les croûtes de pain desséchées et moisies , tous ces débris fétides, hideux, repoussants, qui soulèvent le cœur et que les chiens flairent avec dégoût, tout cela se recueille avec soin pour servir de matière première à une industrie occulte et ténébreuse; tout cela va faire peau neuve et se pavaner, dans Téclat de sa transformation , k, Tétalage des marchands à prix réduits. On ne se doute pas de la multitude d'hommes dont Tunique profession consiste ù parcourir nuit et jour les rues de Paris,
:W0 CE QUOK VOIT
pour colloclioiinor ainsi tout co qui se jctic nvcr In pelle ou les pincettes , et se repousse du bout du pîcd : j*cn ni montré quelques-uns; je laisse les autres h leurs mystères, où Toeil d'un profane ose h peine les suivre.